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Carnets de « Voyage en Irréel » #4

Il était une fois... Dans cette série "carnets", toute l'histoire de "Voyage en Irréel", livre écrit à quatre mains avec Nicolas-Orillard-Demaire. Depuis avant l'idée jusqu'à après l'objet !

Images choisies, textes écrits, restait à s’attaquer à la face nord verglacée de la mise en page. L’ensemble se devait d’être visuellement harmonieux et esthétique, élégant mais pas maniéré, plus simplement, il fallait que ce soit irréel. C’est Nicolas qui s’en est chargé, pour ses compétences en esthétique du visuel, d’autant plus que lorsqu’il a commencé, les dernières modifications sur deux ou trois textes et l’ultime coup de plumeau sur les images étaient toujours en cours. Désormais, le travail se fait à trois. Nicolas et moi bien sûr, mais également Régis pour l’indispensable soutien technique. Changement de logiciel pour les textes afin que les corrections soient automatiquement intégrées au projet final, plus de rigueur dans les partages pour éviter les conflits de versions dans les documents sur lesquels on a pu travailler à plusieurs… Il a fallu mettre un peu de sérieux dans tout ça. Merci Régis. 

Le fonctionnement mis en place, restaient de nombreux choix à faire, et donc à discuter. Le format du livre n’a pas été trop difficile à déterminer, on savait déjà qu’on souhaitait un livre à l’italienne et on avait une idée de la taille. Ensuite les contraintes techniques de l’imprimerie nous ont aidés à affiner les dimensions. Le livre allait être imprimé sur de grandes feuilles de papier, plusieurs pages sur une même feuille, il suffisait donc d’optimiser la taille des pages pour avoir le minimum de perte sur ces grandes surfaces. Résultat du calcul : 23,5 x 16,2 cm dans notre cas. 

Le format de la page reste la donnée de base pour le logiciel de mise en page. On l’avait, on pouvait commencer. Ensuite venaient s’ajouter les marges, fonds perdus ou pas, césures, fontes proportionnelles ou pas, espaces au féminin, interlignes … et de nombreuses autres notions et termes qu’il a fallu apprivoiser. La mise en page, l’impression, la typographie ont leur vocabulaire spécifique, pas toujours intuitif mais potentiellement porteurs de conséquences lourdes sur le rendu final du livre. À ce moment-là de l’histoire du « Voyage en Irréel », Nicolas s’est nourri principalement de tutos pas toujours faciles à digérer et d’essais-erreurs aux résultats dans certains cas étonnants qui ont pu l’agacer… La mise en page est loin d’être aussi simple qu’on pourrait le penser quand on ne s’y est jamais réellement frotté.

Retour aux choix pour fixer le style des paragraphes. La police, la fonte, sans empattements, ou avec empattements triangulaires, rectangulaires, filiformes horizontaux, avec ou sans graisse, serif, tout un vocabulaire qui vous laisse les doigts tachés d’encre et la pensée émue pour le temps pas encore si éloigné des casiers remplis de petites lettres en plomb, un monde habité par les ours, pressiers et autres singes surveillés par un naïf comme le rappelle Balzac au début des « Illusions perdues ». Pour nous il fallait une fonte originale, mais pas dérangeante, facile à lire mais pas banale et aussi bien en majuscules qu’en minuscules. Finalement, ce sera la même fonte que pour le précédent livre de Nicolas, Gaïa, ce qui permet de rajouter un lien, de la cohérence entre les ouvrages du même auteur. 

Dans ce voyage, l’idée n’était pas aux chapitres. Un chapitre lac, un chapitre forêts, un chapitre levers puis couchers de soleil… Non. Pas géographique non plus, évidemment. Un voyage en irréel se devait d’abandonner la logique des déplacements terrestres, celle des cartes et des itinéraires, que chaque double page soit un voyage en soi, un dépaysement par rapport au précédent comme au suivant. Une surprise à chaque fois. Images et ambiances différentes donc, mais pour les textes aussi, dans l’idée comme dans la forme. Sauf cas particulier (poèmes, idées qui s’opposent, nombre de lignes décroissant pour chaque paragraphe ou idées à séparer), j’ai souvent tendance à écrire des blocs de textes, l’idée étant d’y rentrer comme on pénètre dans une forêt ou une grotte pour y trouver un univers particulier, une ambiance spéciale dont le charme serait rompu par l’arrivée d’une immense clairière ou d’un saut de paragraphe. Mais cette façon d’agencer les mots peut aussi paraitre hostile, rebuter par son aspect de pavé indigeste, un hérisson rétif qu’on hésiterait à aborder. Discussions donc, compromis et finalement découpages. Toujours pour mes textes, travail de repérage aussi, de mes tics et ronronnements d’écriture, afin de pouvoir ensuite les disperser dans le livre et les rendre moins visibles.  Je n’ai pas facilité la tâche à Nicolas qui devait aussi jongler avec les couleurs, les ambiances, les lieux et les formats pour assurer la diversité sans tomber dans l’éparpillement.

À énumérer les contraintes et difficultés, je me rends compte que nous avons fonctionné de façon remarquablement fluide où il y aurait eu matière à conflits, oppositions de principe, blocages, voire étripages ou claquements de portes. Il n’en a rien été. Entre confinement, contraintes personnelles ou professionnelles et éloignement géographique, nous ne nous sommes pas vus une seule fois « en vrai » durant toute la conception et la réalisation du livre. À part quelques coups de téléphone pour les sujets urgents ou à discuter en détail, nous avons surtout utilisé les messageries pour communiquer. Peut-être que le fait de formuler ses questions et remarques par écrit aide à la modération et à la réflexion ? Le miracle de l’écriture ? On aimerait croire qu’on lui doit tout, mais la réalité m’oblige à avouer que, tout simplement, loin des rebondissements qui auraient pu garnir les pages d’un bon polar, nous avons continué à bien nous entendre tout a long de ce travail, comme avant et comme après d’ailleurs…

Rappels :

Pour d’autres images de Nicolas : http://nod-photography.com

Et pour commander le livre « Voyage en Irréel » : https://www.okpal.com/voyage-en-irreel/#/

Carnets de « Voyage en Irréel » #3

Il était une fois... Dans cette série "carnets", toute l'histoire de "Voyage en Irréel", livre écrit à quatre mains avec Nicolas-Orillard-Demaire. Depuis avant l'idée jusqu'à après l'objet !

Après l’écriture, la réécriture

La réécriture, c’est une longue histoire. Controversée, évidemment. La partie immergée, méconnue et cachée du travail d’écriture. Le labeur, ça ne fait pas rêver, c’est pas le génie, c’est pas l’étincelle, c’est pas l’inspiration, le déclic, ou l’illumination. Ça sent la sueur, la poussière, un peu le cambouis, les ampoules et les mains calleuses.

La réécriture, c’est pas glamour, c’est pas immédiatement irréel. Ce n’est pas elle qu’on met en avant.

Autre raison pour passer la réécriture sous silence : son manque d’universalité. On peut réécrire un peu, beaucoup, pas du tout ou à la folie, avec chacun sa méthode, ses petites habitudes, ses trucs et ses repères. Certains chassent la répétition quand d’autres lui trouvent un joli air de refrain, réécrire : jamais ! on perdrait toute la spontanéité, mais coupez-moi donc ces phrases trop longues, la ponctuation, pour ou contre, qui-quand-quoi, horreur ou magie du triple saut, des phrases sans verbes ? Un peu de respect pour la syntaxe, que diable ! Pourtant, c’est ce travail-là, ces choix et parfois ces transgressions qui rajoutent bien souvent les épices, le petit grain de sel et la gouttelette de sauce qui feront toute la différence.

Donc ici, pas de grand traité sur la réécriture, juste un petit aperçu de ce qui s’est passé pour le « voyage en irréel », par le petit bout de ma petite lorgnette à moi, au subjectif imparfait.

 

Quand j’écris sur du papier, une fois le premier croquis transformé en mots, vient le temps des gribouillis illisibles entre les lignes, des astérisques, des phrases dans la marge quand elle est assez grande, des ratures, des flèches et des numéros renvoyant vers des morceaux de textes sur d’autres bouts de papiers qui parfois disparaissent alors que je les avais pourtant bien rangés là… Pour m’y retrouver, je réécris tout le texte sur une jolie feuille bien propre, qui finira bien souvent dans le même état que la précédente.

Sur l’ordinateur, le principe reste le même, ça ne sent pas la colle, les phrases ne font pas de vagues, mais je retourne encore frénétiquement la corbeille pour trouver ce que j’y ai bêtement jeté tandis que les versions s’empilent, se peaufinent et se corrigent, peut-être un peu plus lisiblement puisque j’écris très mal.

Ensuite, pas de liste à cocher, de protocole strict, de règle ou de méthode. Certains en ont peut-être ou sûrement, mais ma réécriture reste de l’écriture, avec tout ce qu’elle a de personnel. Affaire de tour de main, de savoir-faire et de coup d’œil. Affaire de temps et d’expérience, de cette expérience qui manque toujours un peu. Comme le temps. Bien sûr, je n’invente pas tout à chaque fois, subsiste le squelette, orthographe, grammaire, équilibre entre les parties, niveaux de langue, vocabulaire, cohérence idée et style… Mais ensuite reste toute latitude quant à la quantité de muscles que je pose sur ce squelette, le potelé, la peau, lisse, élastique ou ridée, terne, couperosée ou toute fraîche. Suivant la qualité du premier jet ou du texte de base, il y aura plusieurs niveaux de réécriture. Des petites améliorations cosmétiques de vocabulaire jusqu’au nouveau départ quand tout passe à la poubelle, idée comprise.

Parfois j’aurai la chance d’avoir l’avis d’un œil extérieur, qui pointera les incohérences de l’histoire, les habitudes confortables qui reviennent trop souvent ou les fautes d’orthographe, énormes, devant lesquelles je suis passée cent fois sans les remarquer. Comme pour le plat qui mijote, tendre la cuillère fumante à d’autres papilles que les miennes et rajouter, ou pas, la petite branche de thym, voire… me résoudre à faire des nouilles en catastrophe !

Enfin vient le moment de me séparer du texte, de me dire qu’il est assez grand pour marcher tout seul, pour se défendre tout seul. Le nombre de changements faits à la dernière relecture est un indicateur relativement fiable, mais finalement, celui qui prendra la décision de cliquer sur envoyer, c’est l’instinct, le ressenti, le feeling, le nez. Le subjectif, une fois de plus. Ou, dans le pire des cas, le temps (encore lui !), la date butoir, la dead-line…. Je ferai ça en tremblant, en me remplissant la tête de « et si… », quand deviendra trop forte l’envie d’autre chose, d’un autre projet, d’un autre texte, le ras-le-bol de celui-là. Alors je me laisse encore une nuit pour dormir dessus, le revoir avec l’œil tout neuf du lever, mais son sort est déjà scellé, il va changer de dossier, rejoindre les textes « finis », simplement, parce que Nicolas attend pour se lancer dans la mise en page et que je n’ai pas assez de doutes pour tout le monde…

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Carnets de « Voyage en Irréel » #2

Il était une fois... Dans cette série "carnets", toute l'histoire de "Voyage en Irréel", livre écrit à quatre mains avec Nicolas-Orillard-Demaire. Depuis avant l'idée jusqu'à après l'objet !

Aller aux champignons

Chercher une idée de départ pour un texte c’est un peu comme aller aux champignons. Carnet, crayon, un bâton pour écarter les feuilles au pied des arbres qu’on connait bien et qui accueillent dans leurs racines les racines des autres textes. Parfois aussi on part à l’aventure, sur des territoires inconnus. La météo est prometteuse, la période favorable, on part le nez au vent avec des bonnes chaussures parce que l’aventure, ça peut durer. Parfois on rentre bredouille, on ne trouve que des idées non comestibles, sèches, pourries. Au mieux des idées dont on doute. Les idées mortelles sont rares, même si elles existent. On les connait, on les évite. Mais surtout ne pas prendre le risque de tomber sur quelque chose  qui manquerait de goût, de saveur, d’intérêt.

Pour « Voyage en Irréel », une fois les images choisies, c’était à moi de me mettre au travail, de prendre mon petit papier, mon petit crayon et d’y aller pour de bon. D’autant plus que le livre devait être terminé, imprimé et disponible pour les festivals de septembre auxquels Nicolas allait participer. Créativité et efficacité. Deux mots qui riment, mais sont souvent peu compatibles… Pour que ça marche quand même, tout le monde a ses petits trucs, méthodes, cadres, routines, procédures et astuces. Pensées pour une amie qui triait les lentilles lorsqu’il lui fallait classer ses idées. De mon côté pour occuper les mains pendant que les réflexions batifolent, j’ai le travail : une chance !

En plus, les images et les textes allaient devoir se répondre, se compléter, avancer ensemble pour se mettre mutuellement en valeur, faire grandir le duo au-delà de l’addition, cheminer conjointement, main à la taille et bras aux épaules pour godiller en cadence. Donc sur ce projet-là, la feuille avait beau être blanche, je ne partais pas de rien. Pour certaines images, j’avais eu la chance d’être présente lors de la prise de vue, alors j’avais en souvenir ou en notes les éléments du décor, ne me restait plus qu’à installer les mots dans ce confortable fauteuil. Pour les autres, j’avais le soutien des photos et des souvenirs de Nicolas. Les souvenirs de son nez, ses oreilles, ses yeux et ses pieds : gelés, trempés, cuits vapeur ou juste à point, ils disent les conditions climatiques. Ensuite comme une marée descendante d’où émergeront des cailloux, des bancs de sable ou des îles, les lectures, la musique, les conversations, émissions de radio ou autres travaux en cours laissent pointer un petit quelque chose. Une odeur, un souffle qui parfois mène au but. Ou égare davantage.

Ensuite il y a l’image évidemment. Pour la plupart des textes, c’est elle qui a décidé. Mots en équilibre sur les sommets, ondulants dans les vagues comme sur les douces courbes des nuages, bleus, blancs, verts ou colorés comme des couchers de soleil, lovés dans le creux des rochers, accrochés aux branches des arbres, allongés sur la plage, il fallait trouver pour chaque espace le mot qui conviendrait, aurait la forme, la saveur de l’endroit. Pour commencer la balade, j’ai régulièrement pris le chemin de la description, simplement, comme on suit un sentier inconnu. Pour voir. C’est bien souvent ce vagabondage de chercheuse de champignons qui a su me mener au texte.

Côté pratique, pour ne pas laisser filer le moindre morceau d’idée, tout est bon : le précieux carnet, un bout de papier que je peux si besoin prendre en photo, mais plus souvent le téléphone, notes ou dictaphone en cas d’urgence. Une phrase, un mot, un bout de texte, tout finissait le soir dans le fichier associé à l’image pour éviter de mélanger, d’égarer une possible idée qui aurait pu être la bonne. Et rien de plus fragile et volatile que les idées avant qu’elles ne soient arrimées à un fichier, posées sur le papier, lestées de mots…

Rappels :

Pour d’autres images de Nicolas : http://nod-photography.com

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Carnets de « Voyage en Irréel » #1

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Le choix des images

Une fois l’idée trouvée et le cadre précisé, l’étape suivante était le choix des images. C’est donc Nicolas qui s’est mis au travail le premier. Et ayant une petite idée des dimensions de son catalogue d’images, ça n’a pas dû être une tache des plus simples. Premier critère : des paysages. Donc pas d’animaux, l’autre volet de son travail de photographe de nature. Pas de ces oiseaux emblématiques, macareux ou fou de Bassan, pas de ces élégants sternes, coursiers infatigables dont les ailes de papier jouent dans la lumière, pas d’éléphants majestueux à la fragile peau d’écorce, pas de félins impériaux, pas de lion indétrônable s’éloignant dans le soleil couchant, pas de léopards raffinés et souverains à l’affut sur un tronc, pas même la mythique Romy, toujours attentive et sereine, y compris sous une pluie battante.

Pour le reste, le guide était l’irréel.

L’image d’un endroit qui n’existerait pas. Une image qui parle à l’imaginaire avant de s’adresser au géographe ou au voyageur. Une image paradoxe pour un photographe de nature, par exemple une de ces pauses longues qui révèlent des éléments invisibles pour nos yeux, des surprises, des détails qu’on ne peut pas voir sans l’aide du temps, inséré entre forme et couleur.

L’image d’un endroit qui existerait trop. Un endroit qui existerait partout, qui ne serait le marqueur d’aucun continent, d’aucun pays, d’aucun climat, d’aucun point particulier positionnable sur une mappemonde ou une carte. Un détail, une phrase photographique sortie de son contexte. Un arbre, un caillou, un lac, un rivage. Un jeu de focale qui viendrait tricher avec nos souvenirs de cartes postales. Un point de vue différent, une lumière, un cadrage, un pas de côté sur une molette quelconque qui viendrait tout changer, poser un nouveau regard sur un ancien cliché.

Et des nuages, évidemment. Ennemi déclaré des tempêtes de ciel bleu, Nicolas est un amoureux des nuages, de leurs formes, de leurs textures, de leurs couleurs, de leurs ambiances lourdes et de leurs ciels pesants comme de leur légèreté de voile qui se joue du moindre souffle. Sur ce point, on était faits pour s’entendre. Dans une de mes premières nouvelles écrite il y a…. bien longtemps, c’est la brume qui dénoue les fils de l’histoire. Sans oublier tout ce que l’imaginaire populaire, comme le monde littéraire, ont su entasser de poncifs, d’images et d’histoires sur cet éphémère amas naturel de fines gouttelettes d’eau.

Nuages donc, nuages à toutes les pages.

Enfin, la nature. C’est elle qui mène la danse, évidemment. Seules deux images se voient affublées d’une petite touche d’humanité, juste ce qu’il faut pour nous aider à franchir le pas et à sauter les deux pieds joints dans l’irréel du reste de la photo.

Par contre, nuages et nature sont deux étiquettes que portent quasiment toutes les images de Nicolas, donc pas vraiment une grande aide pour le tri. Ensuite sont intervenus des critères tels que la diversité des couleurs et des formes, des cadrages et des éléments présents pour permettre une plus grande variété, et pourquoi pas, surprendre le lecteur !

Une petite préférence a aussi été donnée à des images qu’il a pu faire lors de balades que nous avons faites ensemble. Pour ces images-là au moins, je n’ai pas eu à lui poser mes éternelles questions sur les éléments qu’on ne retrouve pas dans une image et qui souvent m’aident à démarrer un texte : les odeurs, les sons, les bruits, la température, la saison, la présence ou non d’animaux, l’heure de la journée, et l’ambiance générale du lieu.

Une fois la sélection des images reçue dans un appétissant fichier garni comme une boîte de marrons glacés, il ne me restait plus qu’à associer un texte à chacune d’elle, trouver la petite aspérité qui pourrait m’aider à y accrocher quelques mots…

Carnets de « Voyage en Irréel » #0

Il était une fois... Dans cette série "carnets", toute l'histoire de "Voyage en Irréel", livre écrit à quatre mains avec Nicolas-Orillard-Demaire. Depuis avant l'idée jusqu'à après l'objet !

Au commencement était l’envie…

L’idée de départ vient rarement avant la fin. On commence, puis on discute, on cherche, on réfléchit, ça évolue, ça se mélange avec d’autres idées, ça perd une aile pour gagner une patte. Écailles, plumes ou fourrure épaisse, c’est bancal, c’est pas beau, ça donne envie de laisser tomber, mais quand même pas complètement, alors on s’accroche, on corrige, on gomme, on rature, on enlève, on rajoute. L’idée de départ n’est un bel animal, fin et futé, qu’une fois le projet terminé ou presque. 

Au départ pour ce « voyage en irréel », il n’y avait pas une idée mais simplement une envie. Quelque chose de vague, de brumeux, de liquide et d’insaisissable, qui devait prendre de la consistance et de la densité au fil des réflexions pour pouvoir exister, pour qu’on puisse en parler. Et cette envie de départ était double. Celle de Nicolas et la mienne. Nébuleuse des deux côtés, mais pas pour autant dans les mêmes tons. Depuis longtemps on en discutait, sans savoir exactement ce qu’on voulait et sans avoir les mots justes pour en parler. Un livre, textes et photos, nature, évidemment, mais rien de moins vague. On y pensait chacun de son côté, sans que le projet commun avance le moins du monde. 

Dans l’envie de départ il y avait des modèles, qui donnaient des teintes, des formes, des rythmes et des notes, une toute petite musique, qui nous attiraient et nous repoussaient en même temps, qui inspiraient mais incitaient à faire autre chose pour changer, pour se démarquer pour offrir quelque chose d’autre. Offrir, c’était ça, il fallait donc que ce soit beau. Offrir quelque chose de beau. La nature comme base était une évidence, on n’en a même pas parlé.

Petit à petit nous avons procédé par élimination, faire la liste de ce que le livre ne serait pas. Le livre ne serait pas un carnet de voyage, Nicolas Bouvier, le duo Tesson-Munier étaient loin devant, et on n’avait pas voyagé ensemble, Nicolas et moi, juste quelques balades. Pas un livre explicitement militant non plus, même si l’état actuel de la nature l’aurait justifié, on voulait quelque chose de plus doux, moins frontal. Au moins dans la forme. Pas une histoire illustrée de photos, ou des images commentées. Textes et images devaient avoir la même place, se répondre sans que l’un ne prenne le pas sur l’autre. Pas des histoires sous forme de petites nouvelles comme dans le blog de Céline Jentzsch, chacun son concept. 

On a cherché. 

Et puis on a été confinés.

On avait, Nicolas et moi, moins de travail et davantage de temps pour réfléchir à cette envie commune. Quelques textes de mon côté sur les photos du Kenya de Régis Derimay, « challenge Kenya ». Un texte et une image chaque jour pendant 30 jours. Un rythme s’était installé, et ce rythme-là je savais que je pouvais le tenir, à condition ensuite, pour en faire un livre digne du papier sur lequel il serait imprimé, de rajouter une bonne dose de relecture, retravail, réécriture, reformulation et, si besoin, recommencements. Le temps, c’est important…

Sur Facebook à peu près au même moment, Nicolas a posté des séries d’images. Voyage au Japon, voyages en Afrique, chez les lions et les éléphants, voyages tout au nord, chez les aurores boréales, voyage en duos, voyage en coucher de soleil… et, voyage en irréel.

Images irréelles, textes au format court, entre une, deux, trois dizaines de lignes, une petite page environ. Sur chaque double-page, une image et un texte. Une page chacun, égalité et dialogue. On tenait le contenant avec son étiquette, le plus difficile était fait, il fallait maintenant s’occuper du contenu…

Et toujours le site de Nicolas, au cas où… : http://nod-photography.com/

Carnets de « Voyage en Irréel » #-1

Il était une fois... Dans cette série "carnets", toute l'histoire de "Voyage en Irréel", livre écrit à quatre mains avec Nicolas-Orillard-Demaire. Depuis avant l'idée jusqu'à après l'objet !

Nicolas Orillard-Demaire est photographe, je travaille dans un labo de tirages d’art, c’est donc le papier et les images imprimées qui ont fait notre rencontre.

 

Les premières images de Nicolas que j’ai vues et qui m’ont marquée étaient deux images d’oiseaux. Tout d’abord celle qu’il utilise pour le représenter, son avatar sur les réseaux sociaux, le portrait du macareux, strictement de face, bec bariolé, plumage de soirée, retour de pêche avec le bec rempli de petits poissons bien alignés, droite, gauche. Il y a beaucoup à y lire sur l’oiseau en gros plan, habitudes alimentaires, plumage, bec, yeux… mais on est bien au-delà de la photo naturaliste. On est dans ces portraits qu’on allait faire faire pour les grades occasions dans la boutique du Photographe de la ville et où on venait rechercher un peu plus tard une pochette en carton précieux, blanc ou crème, avec le nom du photographe ou de la boutique écrit en lettres ouvragées, souvent dorées, parfois noires, mais toujours très travaillées. À l’intérieur, une pochette de cellophane protégeait le cliché. Démesurément petit par rapport à la pochette, bords découpés, surface brillante, lisse et raffinée, d’un noir et blanc chaud, le portrait de l’aimé ou de l’aimée qu’on allait encadrer, garder dans ses archives ou dans son portefeuille. Là, c’est un macareux, un oiseau. Fond crème, air grave, lumière douce. Bien avant d’être un portrait d’oiseau, un portrait.

 

Toujours le portrait d’un oiseau pour la deuxième image, un fou de Bassan. Plus moderne, fond bleu sombre avec pastilles plus claires, juste la tête, strictement de face, et surtout, la plume ! Le clin d’œil de l’oiseau trop sérieux et trop fier de son trophée qui nous fait sourire, cette plume démesurée dans le bec, l’air grave, saisi en star qui poserait pour un magazine de mode dans le studio branché d’un photographe renommé. Avec juste le décalage qu’il faut, ce petit décentrement des pupilles qui le ferait presque loucher, qui pourrait lui donner le côté trop apprêté du gentil simplet en habits du dimanche, lui, l’un des oiseaux marins les plus fins et les plus majestueux en vol, il a ici un petit air gauche d’albatros baudelairien. Pour finir, évidemment, le symbole de la plume, image éculée pour parler d’écriture mais qui prend là un sens nouveau, plein de fraîcheur et d’ironie. C’est l’image de bandeau du site des Enlivreurs, et ce n’est pas un hasard. Merci Nicolas !

 

Pour le reste, de rencontre en rencontre, des affinités communes, notamment pour la nature et le papier, nos sensibilités et des goûts communs ont joué. Moments partagés autour de tirages, d’assiettes et de verres, expositions, festivals ou balades par monts, vaux, bords de mer ou forêts. Mais j’ai surtout eu l’occasion de voir Nicolas travailler, assister à ce moment où le photographe prend le pas sur l’humain : une distance dans le regard désormais concentré sur l’image, une sorte de brume tout autour du duo qu’il forme avec l’appareil, une façon d’appartenir au paysage, des gestes sûrs et précis pour manipuler objectifs et filtres, les doigts qui se posent exactement sur les boutons et les molettes, une façon de se déplacer tout en souplesse quand les pieds doivent se débrouiller sans l’aide des yeux. Et le silence. Appelons ça maîtrise, concentration, attention. Professionnalisme ? Inspiration ?

Le fait d’être sur place au moment de la prise de vue m’a permis de mesurer le décalage entre la réalité et l’image créée par le photographe, de voir tout ce qu’il avait ajouté d’une histoire qu’il voulait raconter. Il joue avec nos repères, nos références, nos a priori, par le choix du cadrage, du premier plan, de la vitesse pour donner un flou ou de la profondeur, des filtres qui équilibrent les lumières et donnent « l’ambiance ». Bien sûr il y a toujours le lieu, le sujet, mais c’est simplement un point de départ pour nous emmener beaucoup plus loin, jusque dans son monde à lui. L’administration place des photographes parmi les artistes-auteurs. C’est ça, Nicolas est un artiste.

 

Affinités, points communs, références qui se répondent, et l’envie de faire quelque chose en commun, un mélange, une conversation. Photos et textes. Restait à trouver la forme adaptée à cette envie, l’idée de départ…

Pour les images, le site de Nicolas : http://nod-photography.com