Faites parler les images #12

"Faites parler les images" est un atelier d'écriture en ligne, mis en place et animé conjointement avec la photographe Céline Jentzsch. À retrouver sur son site, rubrique blog, en compagnie de ses plus belles images !

Les mots

Avant de se poser, l’avion survole le terrain de foot. Oasis de jeu et de jeunesse, sans dattes et sans palmiers. Quand je suis parti, il n’y avait rien entre les pierres de ce pays et moi, pas même une semelle de chaussure. Et aujourd’hui, entre ce pays et moi, il y a un costume trop cher, un siège en cuir, un avion privé, beaucoup d’air. Et une histoire. Le terrain est toujours là, plus vert qu’avant, d’un vert agressivement synthétique, mais toujours là. Piquet, mât, borne, point de référence où je pourrai attacher mes amarres quand le jet se posera. 
Autour du terrain, les buissons secs aux feuilles revêches, les montagnes épluchées par le vent et le sable. Pas de panneaux, pas de publicités, juste des rêves pour retenir les ballons volages. Comme avant. 
Avant, les panneaux, c’était ma mère qui les peignait. Dans ses robes colorées, elle peignait de tout, pour tout le monde. Sauf pour le foot, qui ne pouvait pas se payer de panneaux. Appliquée, méticuleuse, acharnée. Assise sur une caisse retournée avec ses bouteilles en plastique remplies de couleurs, les bouchons pour palette. Enseignes de magasins, publicités, paysages pour touristes, même des panneaux de circulation. L’odeur vous prenait et vous attachait les mains dans le dos. Une odeur qui enchaine, poisseuse comme les fonds de pots au matin, des solvants qui emplissent les poumons jusqu’à ne plus laisser aucune place à l’air. Ma mère le savait, elle qui nous envoyait jouer au ballon, mes frères et moi, quand elle sortait ses pinceaux.
Maintenant je suis une star du foot, j’ai de l’argent. Beaucoup d’argent. Mais je n’ai plus de mère. Elle est là, sous cette terre, avec une simple pierre pour lui faire un peu d’ombre, une pierre vide, nette, sans peinture, sans nom, sans rien. 
Je n’inscrirai rien sur la pierre de ma mère, tout ce que j’ai à lui dire, ça restera entre elle et moi. Ce que j’ai à dire aujourd’hui est écrit dans les livres. Moi qui ai toujours manqué l’école pour jouer au ballon, maintenant je me construis avec les livres, j’amasse les mots, je les apprivoise, je les caresse sans qu’ils me mordent, je sais les placer où il faut et quand il faut pour que mon monde vide se remplisse enfin d’une vie épaisse et dense. Aux gamins du village, je n’amène pas que des ballons et des chaussures à crampons, je leur amène des livres. Pour qu’ils aient les mots pour dire le monde, pour le comprendre et pour y faire leur place d’homme. Une place d’homme, pas une place de marionnette joueur de ballon. Je veux leur offrir la nuance, la subtilité, la réflexion, la connaissance, l’explication, le débat. Pour qu’ils puissent comprendre et dire avant qu’il ne soit trop tard, tout ce qu’ils portent en eux. Pour qu’ils puissent saisir avant de songer à partir, à quitter leur pays et leur mère, l’abime que les hommes ouvrent avec des mots entre expatrié et migrant.

Et pour lire les textes des autres participants à l’atelier, c’est ici : http://celinejentzsch.com/faites-parler-les-images-12/

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