Archives mensuelles : avril 2024

A ménager

Pour ne pas oublier tout ce qu’on oublie toujours, toujours un peu trop vite

La montagne, ça monte et ça descends, ça se courbe, s’infléchit, ça tournicote aussi, ça dévale, ça déboule et puis on est en bas et il faut remonter pour pouvoir une fois de plus, dégringoler encore. Mais voilà, remonter, ça fatigue davantage que se laisser glisser. Alors on a construit des choses mécaniques, pour monter aussi vite qu’on sera redescendu. Mouvement perpétuel, agitation constante à entretenir sans fin pour suivre le mouvement. Ce serait caprice d’enfant, on en resterait là, mais l’enfant devenu grand pourra aménager avec les grands moyens.
Alors, aménager.
Équiper en vue d’un certain type d’exploitation. Aménager un fleuve, une vallée. Aménager une forêt, un bois. En organiser l’exploitation. Avec le préfixe a, exprimant l’idée d’absence, de privation, souvent dit : a privatif, qu’on trouve dans les termes amoral, asocial, analphabète, etc. (Dictionnaire de l’Académie française). Aménager donc, faire des aménagements, sans ménagements. Sans prêter attention à ce qu’on aménage à tout ce qui vit là selon son propre rythme. Et toutes celles et tous ceux qui sont là, qu’on ne voit pas, les esprits, les histoires, les cabanes camouflées, souvenirs, invisibles, juste une composition qui fait naitre la beauté entre courbes et contrastes. Oui, mais aménager, il faut aménager, sans aucun ménagement. Peut-être, faire disparaître les sapins sur la crête, les arbres aux essences autres qui font naitre leur feuillage avec d’autres couleurs, au moment qu’ils choisissent comme le plus propice à leur développement propre, leur croissance, leur survie.
Oui, mais, aménager.
Oui, mais voilà souvent le ménagement me manque. Alors, se réfugier entre deux catastrophes bien au chaud dans les livres. Entre nous et dehors, que du blanc et du noir, du à toi ou à moi, alors qu’avec les mots, la nuance est immense, ne pas céder au tout sans tomber dans le rien, aménager le monde tout en le ménageant, écrire en modulant, ménager la distance et varier les points de vue, voir la vie et ses vagues par les yeux de Bernard, de Louis, de Neville, de Jinny, de Susan, de Rhoda et un peu Percival. Merci Virginia Woolf pour ces beaux ménagements

Vague

Pour ne pas oublier tout ce qu’on oublie toujours, toujours un peu trop vite

Au départ on aurait quelque chose de tranquille, une excroissance, une butte, une sorte de monticule, et puis ça grandirait, on aurait une colline, une éminence, un dôme, et puis une montagne et bientôt un massif. Ensuite ce serait le croche-patte, le haut qui part plus vite et plus loin que le bas, tout en déséquilibre, fauché par le ressac. Le sommet qui s’émiette, des atomes autonomes quittant la vague mère. Ça s’écroule ça bascule ça valdingue, ou bien ça s’effiloche, ça tourne au blanc d’écume, ça s’allonge sur le sable. Le rouleau se défait et le rond s’aplatit. C’est cette vague sur le sable, qui, en retournant à l’eau, viendra faire déferler la vague qui la suit. Mouvement perpétuel, respiration de mer. Lascives ou bien hargneuses, tranquilles ou étirées, elles auront un long nez, un visage arrondi, des oreilles décollées, des sourcils en bataille, de doux yeux en amande, un menton en galoche, des paumettes saillantes, avec une peau lisse ou piquetée d’algues brunes ou bien d’algues violettes les jours de couperose. À bien y regarder, chaque vague sera différente, un seul nom pour elles toutes, de même qu’on dit visage pour tant de mines différentes. Peut-être ce qui nous fait fixer pendant des heures ces rouleaux incomplets qui du bleu passent au blanc et d’unis se divisent, des tubes presque parfaits qui explosent en paillettes, ou en larmes infinies. Au bout d’un moment long à regarder la mer, le regard se fait vague et dévie le rouleau. Échanges entre nos têtes et celle de la mer, influences réciproques, vagues, floues et vaporeuses, elles diront la couleur de ce qu’on veut y voir. Pour peu que la nuit tombe et que les vagues frappent fort les rochers noirs et sombres, on se retrouvera du côté des Roches Douvres, assister terrifiés au combat de Gilliatt et de la fameuse pieuvre déposée par Hugo sur ces rochers barbares. Roulés entre les pages et trainés par les mots, on fermera le livre, trempés, exténués, encore tout retournés d’avoir été admis quelques centaines de pages parmi les héroïques travailleurs de la mer, invités par les vagues à enrouler les pages

Le motif dans le tapis

Pour ne pas oublier tout ce qu’on oublie toujours, toujours un peu trop vite

Enlever les chaussures, y fourrer les chaussettes, faire un nœud compliqué impliquant les lacets en haut du sac à dos, rouler jusqu’aux mollets le bas du pantalon, et puis se redresser, les épaules en arrière, la tête un peu levée, le visage vers le ciel, les yeux moitié fermés pour respirer plus fort cet air venu des eaux encore tout couvert d’algues. Le regard aux grands bleus, se raccroche parfois aux blancheurs des nuages ou bien à celles des vagues, l’une comme l’autre maladroites pour soutenir le solide des grandes résolutions mais expertes en rêveries. Alors les pieds s’y mettent, ils grattent par ci, par là, se délectent au passage des grains de sable secs, de leur douce chaleur et de leur fluidité. Replier les orteils et puis les déplier, et puis recommencer, infinie latitude pour ces dix doigts de pieds d’habitude prisonniers de chaussures bien fermées, sentir dessous nos plantes des textures différentes des usuelles chaussettes, comme quand on marche pieds nus sur un tapis épais. Volupté des orteils qui intrigue le regard, l’invite à redescendre, se détacher du bleu pour se poser au sable. Laissant la peau goûter aux caresses des grains, les yeux vont se promener dans les histoires de l’eau qui s’écoule sur la plage, emmenant là des fragments et formant des rivières qui se rejoignent ici et se divisent ailleurs, et qui se perdent aussi dans le désert des brisures, cailloux et coquillages concassés par le temps, par les vagues et le vent, eux qu’on dit éléments. Toujours la même histoire des motifs de la plage, flammes, flammèches et volutes, un motif qui revient et se retrouve partout, obsession fascinante, charme et ensorcellement de ce dessein discret qui repasse, qu’on retrouve, et qu’on déifiera sans jamais réussir à trouver les bons mots pour pouvoir l’enfermer dans une description, pour se rendre enfin compte que le motif lui-même n’est plus si important quand la recherche devient l’objet même de l’histoire, le motif principal

Pour le titre et l’idée, merci à Henry James

Littéralement prendre eau

Pour ne pas oublier tout ce qu’on oublie toujours, toujours un peu trop vite

Littoral, littéral, juste à cause d’une lettre, ce serait tout autre chose, ce ne serait plus le même monde, on y perdrait ses eaux autant que son latin, alors qu’il suffirait de mettre le e dans l’o, pour écrire sur la mer, bien posée sur la terre, crayon et papier d’arbre. Laisser doucement flotter un regard calme et doux, éviter le coup d’œil, écarter le tape-à-l’œil, en réconciliation. Pourtant il est des soirs, sombres et terrifiants, quand terre et mer s’affrontent, ce sont vagues, déferlantes, voire rouleaux ou brisants, lames de fond, maelströms. Contrepoint à ces rages, il est parfois aussi de ces tentatives douces, usures et grignotages, écumes en dentelles, délicates, transparentes, infiniment plus blanches que les lourdes armes blanches des paquets de mer d’hiver et des soirs de tempêtes quand ça cogne et ça hurle dans un délire de bruit, de furie, de colère, une avidité monstre d’arracher à la terre des morceaux de falaises et des tomberaux de sable. Détruire l’œuvre du temps, manœuvre pleine de rancœur, de quoi tuer dans l’œuf la moindre velléité d’apaisement et de trêve entre les sœurs ennemies, siamoises terre et mer. Alors offrir une plume comme le ferait un oiseau, comme un macareux moine, oiseau de haute mer qui élève ses petits dans un terrier creusé tout en haut des falaises, en guise de hors-d’œuvre pour une tentative de tisser des liens forts, de faire des nœuds solides, comme ceux des marins entre les mots et l’eau, en œnologue des phrases. Se comporter enfin devant ce point de bascule entre l’eau et la terre, non pas comme un poisson qui devrait sortir de l’eau ou un félin frileux à l’idée de mouiller son pelage tacheté, mais comme un intrépide navigateur d’antan, un Magellan, un Cook ou bien un Lapérouse dont les journaux de bord et les récits de voyages sont des façons si belles de coudre à mots serrés, en fine littérature, les franges du littoral avec les rêves du large

Nervures

Pour ne pas oublier tout ce qu’on oublie toujours, toujours un peu trop vite

Commencer par le haut, commencer par le bas, la question n’a pas de sens, il suffit simplement de retourner la feuille. Les artères principales se divisent en plus petites, se divisent en plus petites et encore en plus petites, en chemins vicinaux. Scruter dans l’autre sens, des régions reculées, des deltas, des montagnes, on rejoint des torrents, des ruisseaux, des rivières, des fleuves et puis des routes à plusieurs grosses voix, des troncs jusqu’aux racines. À suivre avec le doigt les si fines lignes bleues tracées sur le papier d’une carte routière, se noyer dans les noms, les noms en italique, les brindilles, radicelles, filets d’eau et nervures. Nervures, comme des nerfs, ces nerfs qui entremêlent les messages de l’aller avec ceux du retour, depuis l’élan des doigts jusqu’à notre encéphale, qui lui renvoie les phrases que l’on divise en mots en mouvements des doigts qui choisissent la bonne touche, la courbe du crayon ou le zigzag du N, comme dans le mot Nervure. Les nervures de ces textes dans lesquelles se perdre, revenir sur ses pas pour repartir encore par un autre chemin, s’égarer, se tromper, ne plus s’y retrouver entre l’œil et le doigt et la tête au milieu.
Tout ça serait bien trop simple s’il suffisait de suivre les empreintes de pattes déposées par l’oiseau entre deux envolées, car restent à capturer les insectes et le vent, les accrocs, les odeurs, les ombres et les textures même par les jours de pluie, pour faire des arbres des mots et les habiller beaux quand les nervures des feuilles et les pattes d’oiseaux ont un squelette commun et un seul alphabet de si peu de caractères. Se sentir certains jours requin en aquarium et parfois suivre la ligne des nervures de la feuille pour ensuite se rendre compte qu’on est parti si loin, qu’on écrit simplement en dehors du papier