Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors
Il pleut. La pluie d’un gros orage, du vent qui emmène tout, les éclairs, le tonnerre et cette fameuse odeur de la terre qui revit au moins dans son parfum. Il pleut juste au moment où je voulais écrire un texte sec et cassant. Un texte sec et cassant pour qu’écrire le monde soit au plus proche du monde, à l’image de la terre et de tant de végétaux qui vieillissent avant l’heure, font l’automne en juillet et nous font craindre le pire pour les récoltes à venir jusque dans la survie de bon nombre de grands arbres. Alors, écrire un texte qui soit sec et cassant à l’image du dehors pour que la forme et le fond soient en parfait accord, pour que les mots écrits soient ceux que le dehors aurait pu dire lui-même. Mon exaspération, que d’ordinaire ici je tempère et modère pour éviter de tomber dans un style trop pamphlet, cette exagération de voir tant de gens placer les billets verts avant le vert chlorophylle et ces feuilles dérisoires, ces simples notes de banques avant les feuilles des arbres, cette exaspération, aujourd’hui je lui laisse mon premier paragraphe. Deuxième paragraphe et reprendre l’habitude de faire ici journal, de décrire le dehors, là juste sous nos yeux, sous nos pieds, sous nos nez et si près de nos oreilles, le dehors qu’on retrouve jusque dans nos assiettes. Chaleur et sécheresse donc, bien peu d’apparitions, plutôt et en grand nombre, de tristes disparitions. Des arbres qui jettent l’éponge, qui passent directement à la saison suivante sans finir celle en cours. Les couleurs de l’automne déjà dans les sous-bois, on serait presque tentés de vouloir s’en réjouir tant l’automne nous donne de superbes peintures. Mais les bébés châtaignes et les feuilles couleur rouille ne vont pas bien ensemble et ces dissonances-là empêchent d’apprécier la douce chaleur des teintes et les tons de réconfort qui conviennent bien mieux aux soirées un peu fraîches qu’aux trop rudes sécheresses. Parmi celles qui résistent sont à noter les ronces et les mûres qui mûrissent et teintent nos doigts de rouge autant de jus de fruits que de notre propre sang quand les doigts impatients se font prendre aux épines. Mais elles sont presque les seules parmi tant d’autres plantes qui ont pour se défendre mis en place un système qui menace notre peau fragile et délicate, à résister au chaud. Les orties quant à elles sèchent et se recroquevillent, comme sûrement plein d’autres, elles regroupent leurs forces, profond dans leurs racines parties se réfugier loin dans le frais du sol quand le sec, en surface, fait poussière de la terre dès qu’elle n’est pas couverte. Ici d’où je vous écris, les orages ont repris, le courant n’est pas revenu, alors en prévision de la fin de la batterie, j’écourte ma conclusion avant de retourner au papier, au crayon quand il s’agit d’écrire, au livre à l’ancienne pour lire les mots des autres et à l’observation du spectacle des nuages qui prolongent leur tournée au-dessus des sommets
Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel
Hauteville House, 38 Hauteville, Guernsey GY1 1DG, Guernesey. Maison achetée le 16 mai 1856 par Victor Hugo pour y vivre la majeure partie de son exil, jusqu’en 1870, date de son retour en France. Et puis quelques séjours ensuite. Au moment de l’achat, la maison, construite en 1800 par un corsaire anglais, est inoccupée depuis plusieurs années, elle a la réputation d’être hantée par l’esprit d’une femme qui s’y est suicidée. Pas de quoi effrayer Victor Hugo qui doit se répéter comme l’apprenti calfat des travailleurs de la mer en face de la maison de Plainmont : «D’ailleurs, il n’y a que les bêtes qui croient aux revenants », lui qui, quelques années plus tôt, alors sur l’île voisine de Jersey, faisait tourner les tables pour entrer en contact avec les disparus. Une fois la maison achetée avec l’argent gagné par la publication des Contemplations, Victor Hugo s’installe. Il ne peut être expulsé de Guernesey puisque le bailliage ne chasse pas les personnes propriétaires d’un bien sur l’île, il peut se laisser aller plus librement et aménager la maison selon son goût pour la brocante, pour la récupération et pour la décoration, sans crainte de devoir quitter l’endroit en laissant tout derrière lui comme il a été contraint de le faire à Paris. Visiter cette maison, donnée par les héritiers à la mairie de Paris en 1927, se fait maintenant avec une ou un guide, et avec des groupes de maximum dix personnes, durée une heure. Pas de sac à dos ni de sac en bandoulière, même les appareils photo, limités à la prise de vue pour les souvenirs personnels et sans flash, doivent être tenus sur le devant, pas sur le côté pour ne prendre aucun risque de geste malencontreux. Ne pas ralentir le groupe, rester avec le groupe. Au début ça semble simple, logique, pragmatique. Première pièce à droite en entrant, en face de l’accueil, billetterie boutique. Un grand salon, banquettes et fauteuils, mais surtout des portraits de toute la famille, de tous ceux qui vécurent dans cette maison, entretenus par la vente des mots et des phrases, du papier des livres du grand homme déjà écrivain célèbre lorsqu’il arrive aux Anglo-Normandes. Sur les murs Adèle (fille) et Adèle (épouse), Charles, le photographe, François-Victor, traducteur de Shakespeare, le souvenir de Léopoldine aussi. Un grand billard au milieu, fauteuils, murs rouges, cheminée noire surmontée de vases, boîtes, bibelots, miroir, tapis à motifs floraux et rideaux également fleuris devant les fenêtres à guillotine qui donnent sur la rue. Au-dessus d’une des banquettes d’angle, des dessins encadrés. Encre sombre, plutôt brune que vraiment noire, ambiance à la limite du lugubre, sinistre, presque macabre pour ce souvenir de Bretagne malgré l’oiseau immense, plus gros que la petite île, le clocher, la côte. Cadre, lui, en bois clair, signé par l’écrivain qui pratiquait, entre autres, la menuiserie.
Pièce suivante. Au centre, une grande table faite d’une porte recyclée, avec des pieds sculptés, en face d’une tapisserie, immense, une cheminée, immense, dont il faudrait des heures pour apprécier chaque détail, les VH cachés, les figurines, le sol, les chaises, pieds, dossiers, assises, le miroir sphérique, le plafond, la lumière qui passe de pièce en pièce à travers des murs de papiers aux dessins asiatiques tendus au-dessus de la porte, la petite porte, noire, de la petite pièce noire, labo photo de Charles, fils de Victor, une cuvette, un évier noir, un porte-plaques, des plaques et quelques images pendues à une ficelle, envie d’y aller pour les odeurs, les détails, l’atmosphère. Mais pas accessible. Et puis, ne pas ralentir le groupe, continuer. Long couloir inaccessible, exposition de faïences, assiettes jusqu’au plafond, puis escaliers sombres, juste un peu de lumière qui tombe du haut, alors monter, salon, chambre, tapisseries, sculptures, objets exotiques, meubles travaillés à l’extrême, jusqu’au dernier des extrêmes, objets religieux, meubles religieux, messages gravés, formules latines (Exilium Vita est), rideaux, accumulations de symboles, signes, emblèmes, figures. Dans la salle à manger, la chaise des ancêtres, sur laquelle on ne s’assoit pas, interdite par une chaîne, les carreaux de faïence, chacun peint d’un motif différent, les VH omniprésents, les bancs où s’assiéront les enfants pauvres à qui il offrira des repas, jusqu’à une quarantaine d’enfants dont les descendants viennent parfois, émus, ils retrouvent les peintures, gravures, sculptures, tentures.
Beaucoup, beaucoup de choses, de symboles, d’anecdotes, de souvenirs de la vie de Victor Hugo, une accumulation, un amoncellement, une abondance à la limite de l’encombrement, du trop. La tête fini par refuser d’intégrer autre chose, d’ingérer encore plus, trop vite, trop, trop. On reprends pied dans le grand salon véranda, jardin d’hiver vitré, on imagine les plantes grimpant sur les treillis, la vue sur le jardin et plus loin sur le port, sur le fort, la mer, sorte de contrepoint au salon de chêne qui regorge, qui déborde, qui accumule jusqu’à au-delà de l’accumulation, les symboles, des sculptures, les détails, les messages, sur les tapisseries, les boiseries déjà sombres, les objets. Rien de plat, de simplement courbe, rien de facile, tout est ouvragé, sculpté, travaillé, le moindre espace disponible est modelé, presque torturé. Une pièce, au départ, destinée à être la chambre et l’endroit à écrire, mais que Victor Hugo n’utilisera qu’à peine. Et puis sur le palier, la presse qui donne le ton, les livres qui rassurent, la lumière qui se rapproche, les vitrines, les dos reliés cuir, les premières éditions, ne pas respirer pour ne plus perdre de temps, juste les yeux, regarder, oublier le prochain groupe qu’on croise et qui attend qu’on ait enfin fini pour venir à son tour détailler les titres, les dates, les éditions, les reliures derrière les vitrines. Alors il est temps d’arriver tout en haut. Pièce toute vitrée, gradins rembourrés pour assises à étages et de chaque coté, deux planches noires, rabattues contre le mur, face aux fenêtres, à la vue sur la mer. Une petite cheminée, carreaux blancs à motifs, le verre au sol qui donne de la lumière à la cage d’escalier, mais rien à côté de cette planche, plume, encre, papier, rien. Et là, enfin, un peu de place pour l’imaginer, ou au moins essayer malgré le trop de lumière qui ne convient pas du tout à ces dessins à l’encre, ces ruines, ces monstres, ces ambiances sombres, spectrales, sépulcrales. Les planches installées, celle de gauche ou plutôt celle de droite, sa préférée, la main qui écrit sera du côté du mûr, écrire debout comme on reste debout quand on est sénateur, debout face à la mer, debout face à la vue, face aux mots à aligner, à la feuille blanche, à la plume, à l’encrier, aux mots déjà tracés, à ceux qui attendent de l’être, à l’histoire qui se construit de chapitre en chapitre. Debout face à tout ça.
On ne peut pas s’approcher, aller voir de plus près, respirer, toucher, passer la main sur la planche ni voir la vue en vrai, en plein, en grand, s’asseoir un moment sur le divan le plus proche pour penser un instant à ce que sera la suite avant d’y retourner, debout, la plume, l’encre, le papier. C’est peut-être mieux comme ça. Le rêver, pas le vivre. La visite continue. Au-dessus, une sorte de grenier d’une grande sobriété, là au dernier étage, escamotable comme ses planches à écrire, le lit sur lequel il dormait. Sur le mûr juste à côté, une image de conte, une fée à baguette magique, un chevalier genou à terre, un oiseau gigantesque, une étoile. Une rêverie de grand-père. Je ne me souviens pas d’être redescendue. Reprendre ses affaires, sortir, oublier de retourner passer le plus de temps possible dans le jardin, avec les fleurs, les arbres, les murs blancs de la serre, les allées grignotées par le vert, la rhubarbe, la vue jusqu’à la mer par-dessus le trop haut mur, oublier de repasser par le couloir avec les cartes qui relie le jardin à la rue. Les cartes, cartes marines, une de Guernesey et puis une plus large avec, dans les cartouches, le port de Saint-Sampson et tout en bas gauche, les Roches Douvres. Les cartes sont protégées par des vitres. Dans les reflets des gens qui passent derrière nous, on voit nager la pieuvre
Lerwick – Sumburgh Airport – Lerwick, The Dowry, Commercial Street – Sumburgh Airport – Edimburg – Amsterdam – Paris CDG
Carnet du voyage aux Shetland de S et N, avril-mai 2024
La fin du voyage.
On sait que le moment viendra, qu’on n’y échappera pas, que les bonnes choses ont une fin, ma grand-mère vous l’aurait dit. Mais quand même, on aimerait bien rêver, avoir encore le temps de retourner là-bas, de revoir cet endroit, d’essayer ce resto, et le coucher de soleil, et ce lieu sous la pluie ou un jour de tempête, discuter plus longuement avec cette personne qu’on aimerait tant revoir, et connaître cette amie dont elle nous a parlé, perdre ses doigts dans la laine si douillette des moutons, discuter plus longuement, loin du superficiel, comprendre mieux ces îles et tous ceux qui y vivent, en plus des paysages dans toutes les saisons et puis voir les oiseaux s’élancer hors du nid, pêcher le premier poisson, les regarder grandir. Sans vraiment y penser, on a toujours en tête cette date du départ, de la fin du voyage, vérifier sur la liste qu’on n’a rien oublié de ce qu’on s’était fixé comme un indispensable ou bien se faire à l’idée qu’on n’aura pas vu ça, avoir envie de revenir, et peut-être même aller jusqu’à se faire une liste pour la prochaine fois.
Alors, quand les bagages sont faits, que la porte est fermée de cet appartement qui a fait camp de base pendant autant de jours, quand on a fait le plein de la voiture louée, on arrive au bout de l’île dans cet aéroport devant le grand panneau qui annonce les départs. Et on lit CANCELED. Se sentir démuni•e, un peu bête, même si malgré le brouillard tout le long de la route, la visibilité, vraiment catastrophique, on y pensait encore, au retour à la maison. Une journée de plus sur l’île, mais qui aurait pu être quasiment n’importe où, devant un guichet quelconque, n’importe quelle salle d’attente. Attente, discussions, tractations, négociations, appels, messages, prévenir, essayer de trouver autre chose, une autre solution, même avec un détour, un délai, changer les plans, en refaire, les défaire, les refaire autrement. Et puis, se résoudre, se soumettre, accepter. Parce qu’on n’a pas le choix. Et voir comme une chance de pouvoir quand même reprendre le même appartement, celui qui était rangé déjà dans les souvenirs, au moins dans le passé, le remettre au présent, même un peu au futur, au moins jusqu’à demain. Faire la route dans l’autre sens, de Sumburgh à Lerwick. Se dire que finalement, on s’en doutait un peu en voyant le brouillard tout au long de la route et puis par la fenêtre dès le moment du réveil, que les clés du logement qu’on avait oublié de déposer comme prévu, celles qu’on avait pensé déposer à l’aéroport, finalement, on a bien fait de les oublier. Un signe ? Croire un moment aux signes. Et rentrer à Lerwick. Et tenter d’apprivoiser ce contretemps qui nous prend tout notre temps et nous brouille bizarrement ce qu’on aurait pu voir comme une chance inouïe, bonus inespéré : une journée de plus sur l’île.
Nos têtes sont ainsi faites, changer de perspective n’est pas toujours si simple. Se réconforter en testant le menu de ce restaurant-café qu’on n’avait pas testé, the Dowry, dans cette Commercial Street qui nous est familière à force d’arpentages. Retrouver des îliens qui ne savent rien de nos déboires quand on ne sait rien des leurs, ou de leur journée tranquille qui se passe comme prévu, peut-être comme d’habitude. Alors, imaginer, en piochant un détail chez les uns et les autres, et puis aussi sourire voire même franchement rire de ceux qui sont autour pour se changer les idées, pour faire contre mauvaise fortune bon cœur, pour conjurer le sort, pour voir le bon côté des choses. Les expressions pour dire ce genre de situation, leur nombre, leur variété, nous accueille dans un monde où on n’est pas les seuls. Peut-être une façon de se mettre du baume au cœur, de nous remonter le moral, de nous remettre d’aplomb, de nous redonner des forces, de nous consoler de nos peines, cette pléthore d’expressions !
Le lendemain matin a un goût de déjà-vu. Mais cette fois, pour conjurer le sort, ne pas oublier les clés de l’appartement. Refaire la route pour Sumburgh, avec en tête l’idée, au moins la conviction que c’est la dernière fois, se dire que le brouillard est parti, qu’on voit loin et qu’il n’y a plus aucune raison de devoir changer les plans qu’il a fallu refaire, tricoter autrement, entre correspondances et billets à changer, annuler et refaire. Finalement aujourd’hui, le départ, le vrai, nouveau trajet pour Paris, via Édimbourg et Amsterdam. Des escales pas prévues, dont on ne verra rien, ou à peine de haut si on a cette chance d’être près du hublot.
Annonces, attente, bagages à enregistrer, attente, vérification des papiers, attente, s’installer dans l’avion, attente, et enfin décollage. Attendre l’atterrissage. Attendre.
La fin du voyage pour S et N.
Et pour moi, le début de l’histoire de cette rédaction de carnet de voyage pour un voyage que je n’ai pas fait. Alors oui, il m’a manqué plein de choses, les odeurs, les sons, les goûts, les émotions qui naissent de se sentir entourée par les bruits, les voies, les images, le froid, le chaud, l’humide, la fatigue, la surprise. Il me manque tout ça et sûrement plein d’autres choses qui m’ont tellement manqué que je les manque ici, au moment de les citer. Mais j’y ai gagné le temps. Déjà durant le voyage, un temps un peu à part dans mon temps quotidien bien loin de ces îles lointaines, une partie de mes pensées était un peu liées aux pas de S et N qui m’ont fait partager par photos, par messages, petits mots et anecdotes, une partie du voyage et c’était une grande chance. Grand merci à vous deux.
Le temps aussi de voyager en documentation. Voyage en internet, voyage en parallèle, avec des excroissances de chaque côté de la ligne, des détours, des ajouts, une sorte de voyage en extensions. Possibilités de recherches aux ramifications qui seraient presque infinies, depuis les journaux en ligne, les réseaux, les #, les mots-clés et les liens, les pages Wikipédia, les articles en tous genres et les publications, et même jusqu’aux bouquins, aux livres, numériques ou pas. Voyage en cartes. (J’aime beaucoup les cartes.) Le numérique pour les cartes permet ce genre de voyage, en cartes géographiques, en images, en 3D, zoomer sur un détail, zoomer sur un endroit, découvrir des broutilles qui feraient naître des romans, pouvoir tirer sur le fil presque jusqu’à s’y perdre, au moins, sans aucun doute, jusqu’à y perdre son temps même si le terme perdre n’est pas approprié puisqu’on peut y gagner de quoi nourrir un carnet. Un voyage différent, mais qui vient compléter le voyage fait en vrai, lui qui m’a bien aidée à ne pas m’éparpiller, même si, je l’admets, la tentation est grande de sauter de lien en lien pour s’égarer presque plus que l’on pourrait se perdre les deux pieds dans la tourbe au milieu des Shetland.
J’ai fait un beau voyage.
« Qu’importe si j’ai pris ce train, puisque je l’ai fait prendre à des milliers de gens » Blaise Cendrars, auteur de La prose du Transsibérien
Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors
Semaine de chaleur, de forte chaleur, de canicule. Le grand chaud excessif, tout comme son opposé, le grand froid excessif, nous pousse à l’intérieur, nous pousse à nous cacher, nous camoufler, nous soustraire au-dehors, à laisser seuls au loin ceux qui ne peuvent se mouvoir pour aller chercher l’ombre. Les arbres sont de ceux-là, plantés, comme toutes les plantes et qui ne peuvent quitter le lieu de leurs racines. Eux qui nous font de l’ombre ne peuvent en profiter que venant de leurs aînés, qui eux sont condamnés à rester tête nue sous le soleil de plomb. Pour certains cette épreuve a hâté la venue du jaunissement des feuilles. Beaucoup ont sur la tête, en fonction de leur espèce, de ce jaune lumineux qui rappelle le soleil, ce jaune juste au-dessus d’eux. La moitié du mois d’août maintenant dépassée, on voit doucement venir la pensée de l’automne, comme une main posée sur la poignée de la porte, quelques feuilles déjà rousses nous disent que c’est bien ce qu’on croit, malgré la canicule, ou peut-être à cause d’elle, commencer à songer à la suite de l’histoire. Ne pas trancher ici dans cette immense querelle entre ceux qui préparent toute chose à l’avance, vivant dans le futur une partie du présent, ou ceux qui pensent quand même que c’était mieux hier et vivent dans le passé une partie de leur vie. Juste au sein du récit, placer quelques indices, des détails tout petits que l’on remarque à peine, mais qui aident à la fin à ne pas voir la fin comme un cheveu sur la soupe. Ces premières feuilles jaunes, s’en réjouir ou pas, signes du temps qui passe, sagesse ou bien vieillesse, elles sont là, voilà tout. Les fruits, sur beaucoup d’arbres ne sont pas encore prêts à se laisser tomber dans nos pots de confiture, nos tartes, nos compotiers, on aimerait les voir prendre un peu plus de volume, de rondeur, de ce potelé joufflu qu’on prête aux nouveau-nés comme signe de belle santé. Flétris avant d’être mûrs, avant que les pépins, noyaux et autres graines n’aient pu se pomponner pour s’en aller germer dans une prochaine saison, c’est le lot de beaucoup en ces jours de trop chaud qui nous ont fait sauter tout un tas de chapitres, nous livrent la conclusion de la saison d’été sans qu’on ait eu le temps de savourer le style, l’écriture et la phrase avant le dénouement
Pour ne pas oublier tout ce qu’on oublie toujours, toujours un peu trop vite
Exploit. Action d’éclat, courageuse, héroïque, accomplie à la guerre à l’origine du mot, puis élargie à celles qui dépassent l’habitude. Dans tous les dictionnaires juste à côté d’exploit on trouvera exploiter. Exploit et exploiter sont deux mots de même famille, deux mots écartelés entre ironie acide et étymologie, avec côté exploit, le glamour du sportif, qu’on retrouvera moins sur une exploitation. Exploiter a souvent un petit côté sombre. Dans beaucoup trop de cas, il s’acoquinera avec des mots tels que pression, emprise, contrainte, avec exploitation au sens Proudhon du terme quand l’humain est en cause dans des rapports humains d’une grande dissymétrie. Exploiter, quand on parle de mine ou de forêt c’est prendre ce qui se trouve dans le sol, dans le bois, et en tirer profit, et ne pas laisser grand chose, ou au mieux juste de quoi exploiter davantage. Exploitation aussi dans de trop nombreux cas, pour cultiver la terre, nourrir les animaux dont on exploite la viande ou les œufs ou bien le lait, faire pousser les légumes, oignons, choux, pommes de terre quand exploiter la terre sans détruire ce qu’on exploite, au moins sans l’abimer, ça semblerait pourtant une sacrée bonne idée. Le mot n’y pourra rien de l’utilisation que chacun en fera. On exploite d’ailleurs autre chose autrement, sans prendre ce qui existe et ne laisser que du vide, comme l’arbre va exploiter la lumière du soleil pour se faire feuilles et branches, sans parler des racines, capable de construire des mètres cubes de bois, de bâtir des forêts. Exploiter la lumière pour la photo aussi, pour attraper le beau quand il se pose là et puis le partager avec qui était loin et n’aurait pas vu ça, ou pas vu ça comme ça. Au début exploiter c’était exécuter, accomplir et achever le labeur de chaque jour. Et puis sont arrivés toutes les variations et puis les changements de sens. Toutes ces variations et ces changements de sens, c’est tout ça qui complique quand il s’agit d’écrire et d’exploiter les mots, leur faire dire ce qu’on veut dire sans les laisser flapis, trahis, vidés. Qu’ils en sortent enrichis et non pas exploités, c’est chaque fois un exploit
Pour ne pas oublier tout ce qu’on oublie toujours, toujours un peu trop vite
Commencer par le haut, commencer par le bas, la question n’a pas de sens, il suffit simplement de retourner la feuille. Les artères principales se divisent en plus petites, se divisent en plus petites et encore en plus petites, en chemins vicinaux. Scruter dans l’autre sens, des régions reculées, des deltas, des montagnes, on rejoint des torrents, des ruisseaux, des rivières, des fleuves et puis des routes à plusieurs grosses voix, des troncs jusqu’aux racines. À suivre avec le doigt les si fines lignes bleues tracées sur le papier d’une carte routière, se noyer dans les noms, les noms en italique, les brindilles, radicelles, filets d’eau et nervures. Nervures, comme des nerfs, ces nerfs qui entremêlent les messages de l’aller avec ceux du retour, depuis l’élan des doigts jusqu’à notre encéphale, qui lui renvoie les phrases que l’on divise en mots en mouvements des doigts qui choisissent la bonne touche, la courbe du crayon ou le zigzag du N, comme dans le mot Nervure. Les nervures de ces textes dans lesquelles se perdre, revenir sur ses pas pour repartir encore par un autre chemin, s’égarer, se tromper, ne plus s’y retrouver entre l’œil et le doigt et la tête au milieu. Tout ça serait bien trop simple s’il suffisait de suivre les empreintes de pattes déposées par l’oiseau entre deux envolées, car restent à capturer les insectes et le vent, les accrocs, les odeurs, les ombres et les textures même par les jours de pluie, pour faire des arbres des mots et les habiller beaux quand les nervures des feuilles et les pattes d’oiseaux ont un squelette commun et un seul alphabet de si peu de caractères. Se sentir certains jours requin en aquarium et parfois suivre la ligne des nervures de la feuille pour ensuite se rendre compte qu’on est parti si loin, qu’on écrit simplement en dehors du papier
En passant, petites images glanées au gré d'ici ou là.
Chemin du curé, Hameau de la Gittaz, Beaufortain, septembre 2023
Un pied, l’autre pied, un pied, l’autre pied. Répétition, oscillation, en pendule de nous-même, y revenir toujours, comme dans un jeu d’enfant. Pas si simple pour l’enfant que d’apprendre à marcher, mais on oublie tout ça et on marche depuis, en oubliant qu’on marche. On oublie facilement tout ce qu’il y a dans chaque pas, l’équilibre sans les mains, juste avec les oreilles, les chevilles et les genoux qui savent toujours bien mieux que tout le reste du corps si le chemin va monter, si il faut se plier, se poser en douceur ou si on peut s’y fier. Souvent c’est le talon qui s’y colle en premier, un peu à l’extérieur, un peu à l’intérieur ou bien juste au milieu. Se poser en oiseau ou comme un lourd marteau, nos pieds savent nos fatigues, nos instabilités, nos errances sans buts, nos hâtes déterminées. Le goudron et le plat seraient presque une insulte à leur intelligence, eux qui savent, en douceur et en délicatesse, choisir l’endroit parfait, juste sur cette petite pierre ou entre les racines trouver le bon appui, celui qui nous permet de soulager l’autre pied, pour qu’il trouve lui aussi, une place au soutien fiable qui assurera l’étape et permettra d’aller encore un peu plus loin. Nos pieds savent tant de choses que notre tête ignore, ils n’ont pas besoin d’elle pour nous faire aller loin et permettre aux pensées, si confuses quand elles viennent toujours au même endroit et puis du même endroit dans le manque de mouvement, d’enfin trouver leur place et de s’épanouir. Pour cueillir les idées et en faire des bouquets, une des plus belles façons reste encore et de loin, d’écrire avec les pieds
"De temps en temps", ça commence par la météo, et ça continue avec ce qui vient en tirant sur le fil
Peu nuageux. Les orages de la nuit précédente laissent traîner un peu d’humidité (bancs de nuages) à moyenne-altitude sur les massifs. On retrouve en après-midi plutôt des cumulus sur les sommets, qui se dissiperont en fin de journée. Partout ailleurs, notamment en plaines et basses-vallées : il fait vite très beau. Températures minimales comprises entre +16 et +18 degrés. Températures maximales comprises entre +27 et +30 degrés. Isotherme 0° vers 3600 puis 4200 mètres. Vent faible à modéré d’Ouest-Nord-Ouest. Prévisions Météo Alpes
Les orages de la nuit précédente laissent traîner des nuages. Des souvenirs, des impressions qui restent et que le lendemain on regarde autrement. Une image embellie par la tranquillité du calme retrouvé, toute débarrassée du bruit et de la fureur du vent et des éclairs qui nous font tout petits quand l’orage se fâche et crache son tonnerre. Des photos de ces cieux chargés de grondements, de trop d’eau voire de grêle, de ces nuages si noirs qu’on les dirait solides, de ces moments où on se sent si vulnérables, insignifiants et frêles. L’image nous rappelera les émotions vécues, sensations ressenties et autres perceptions, les yeux qu’on doit fermer et les oreilles froissées. Mais rien de comparable à ce qu’on a connu. Le souvenir nous revient sans son intensité, sans le corps qui frémit, la froide sueur qui perle, les poils qui se hérissent. Le souvenir garde le goût mais pas l’intensité. La nuit passée suffit à écrêter nos peurs et à nous faire douter qu’on arrivera jamais en images ou en mots à faire revivre aux autres tout autant qu’à soi-même les sensations perçues dans toute leur véhémence
"De temps en temps", ça commence par la météo, et ça continue avec ce qui vient en tirant sur le fil
Peu de changement. Belle matinée très ensoleillée, déjà quelques cumulus sur les massifs avant la mi-journée. Ils donnent en après-midi, fatalement, quelques averses voire un bref orage. Mais ces averses orageuses sont bien isolées par rapport aux jours précédents. Le calme revient vite partout le soir. Limite pluie-neige vers 3200 mètres. Températures minimales comprises entre +12 et +15 degrés. Températures maximales comprises entre +27 et +29 degrés. Isotherme 0° vers 3500 mètres. Vent faible, tendance aux brises. Prévisions Météo Alpes
Cumulus, averses voire orages. Fatalement. Chaleur humidité évaporation précipitation. Phénomènes qui s’expliquent logiquement par la physique, une averse ou un orage fatalement physique. Fatalement. Et puis, grain de sable, le probable, le peut-être, le pas partout, le suivant ceci ou cela. C’est au grain de sable qu’on s’accroche pour un grain de folie, de l’inattendu, un peu moins de fatal, qui laissera plus de place aux chemins de traverse et aux pas de côté qu’on n’a pas calculés, ni prévus, ni construits, mais qu’on accepte tel quel, en toute naïveté pour changer du fatal, de l’usure du prévu, comme on garde le suspens en attendant la fin pour l’effet de surprise, le cœur qui bat plus vite pour de l’inattendu, pour une jolie surprise, l’oiseau qui se pose là, juste où on regardait ou le texte qui part, qui continue tout seul, qui file dans la descente quand on a pédalé si dur dans la montée et qu’il prend son élan, porté par la vitesse acquise sans qu’on ait plus besoin de lui tenir la main pour trouver l’équilibre
"De temps en temps", ça commence par la météo, et ça continue avec ce qui vient en tirant sur le fil
Averses. Le passage perturbé, généralisé, de la fin de nuit s’évacue d’ici le milieu de matinée par l’Italie (voire en fin de matinée en Haute-Maurienne). A l’arrière : des éclaircies reviennent, surtout en plaines. Mais les nombreux paquets nuageux résiduels donnent quelques averses en cours d’après-midi. Elles sont parfois fortes vers le Dauphiné en fin de journée. Limite pluie-neige vers 2400/2500 mètres (5-10 cm de neige au-dessus de 2800 mètres, voire 10-20 cm en Oisans et Haut-Giffre). Températures minimales comprises entre +11 et +13 degrés. Températures maximales comprises entre +19 et +22 degrés. Isotherme 0° vers 2800 mètres. Vent faible à modéré de Sud-Ouest. Prévision Météo Alpes
Averses puis départ de la perturbation et retour des éclaircies. Les nuages s’écartent, reviennent, cachent et redévoilent un paysage hier familier et usé qu’on retrouve autre sous une autre lumière. La même idée avec d’autres mots, avec des phrases plus courtes ou plus longues qui changent le rythme, des petits points, les virgules qui changent tout, qui font du neuf avec du vieux, un nouveau texte avec d’anciennes idées. Rénover, raviver, reprendre l’existant pour poncer, polir et huiler, histoire de faire bien mieux. « Pour écrire il faut déjà écrire ». Assurer le permis de construire et poser une base pour ensuite bâtir plus haut, plus beau, mieux adapté pour y poser du sens ou des sens. Refaire un texte neuf une fois le vent levé, les perturbations évacuées, elles qui étaient toutes chargées de ces questions lourdes des débuts qui assombrissent les textes, brouillards, ondées tenaces ou pluies de plusieurs jours, les éclaircies revenues le texte prendra ses mots pour dire un nouveau monde. Un monde où les manuscrits revivent pour prendre enfin toit et gouttières, couleurs aux portes et plinthes au bas des murs. Reprendre autrement, mieux, plus réfléchi, mieux adapté parce qu’on y a vécu. Revoir jusqu’à peut-être, dans le doute et en tremblant, poser un point final. Temporairement. Ou pas