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20220123

"De temps en temps", ça commence par la météo, et ça continue avec ce qui vient en tirant sur le fil

Beau temps, froid, quelques passages nuageux. Pas de précipitations

Des nuages, petits et timides, épars. Ils attirent l’œil après des jours de bleu uniforme. Effilochés ou rondouillards, piles d’assiettes pour menus fabuleux, chevelure de trolls hirsutes, souffle glacé d’un géant assoupi, posés sur les montagnes ou bien plus loin au large, encore sombres ou déjà éclairés par le soleil pour nous encore caché, ils annoncent le retour du mystère, des questions, des rêveries, des objets qu’on y voit, des visages qui y naissent, des histoires qu’on y lit. Des rencontres. Du non-divisé en « oui ou non » qui laisse place au débat, aux envies, aux contes et aux légendes, aux mondes plus grands que le nôtre.

20220116

"De temps en temps", ça commence par la météo, et ça continue avec ce qui vient en tirant sur le fil

Soleil, froid, l’anticyclone se sent bien, il reste.

Il était là, posé sur la rambarde, un petit rouge-gorge, les plumes gonflées sur ses pattes frêles. Le temps de la photo, il était parti, mais en fermant les yeux, vous le verrez vous aussi, comme je le revois maintenant.
Un petit rouge-gorge, curieux , frileux ? Les deux ? Embêté par la neige, surement. Pas par le silence de la neige qui se dépose sans ploc, mais par le poids de la neige, sa couverture, sa chape, sa recouverture de tout. Un flocon, deux, trois, quatre flocons… Une vague idée de l’infini. Les flocons séparés qui s’unissent, se font glace, un seul bloc, du discret au continu. La neige est mathématique, et c’est enivrant pour un petit rouge-gorge qui a chanté tout l’été.

20220113

Très beau, très froid, la neige ne fond pas.
Elle pourra faire penser à une grosse couette moelleuse, chaude, blanche, confortable. Un nid. Des plumes. Un édredon, un duvet en duvet. Fourrure épaisse et moelleuse. La neige recouvre, elle comble les failles, arrondi les arêtes, émousse les pics, recouvre pareillement une décharge ou une pelouse impeccable. Hiberner en ours polaire, faire la marmotte tout l’hiver… tentant non ?
Mais ce serait oublier le froid qui écrase et le poids qui alourdit jusqu’à l’avalanche les ailes de l’oiseau
Beauté perverse du paradis blanc.

20220109

Dans le noir et blanc il y a du noir et il y a du blanc. Des mélanges des deux aussi pour les nuances. Du gris, gris clair, gris foncé, sombre, presque blanc… Mais qu’on ne garde que les intermédiaires et on tombe dans le fade, le tiède, le compromis, le blafard, le glauque. Les conséquences sans les causes. L’ennui. Manquent le lumineux, et l’obscure, les contrastes, les limites, les hauts et les bas.
L’intense.

20220106

La neige posée sur les chemins sombres et sur les branches larges a fondu. Sur les larges branches, le blanc résiste encore, tourné vers le haut, vers le sommet de la montagne, vers les nuages porteurs de blanc. Sur le versant d’en face on ne voit pas les branches, on ne voit même pas l’arbre, ne reste que la forêt groupe devenu individu. En haut le blanc, en bas le noir, entre, la limite pluie neige. On voit cette ligne se faufiler, hésiter, zigzaguer, cette ligne du sombre au clair qui fait se transformer la gouttelette en flocon. Ou le flocon en gouttelette. Elle barre le paysage, tableau en devenir, pause du peintre au milieu du travail. Demain dira la suite. Plus blanc ? Plus sombre ? C’est le haut qui garde le blanc le plus longtemps, le blanc de la robe de mariée ou celui du linceul, c’est selon, selon ce que chacun écrira sur sa feuille blanche.

Focale

Article paru dans le revue DIRE, extension du site Tiers Livre de François BON. Sommaire Hiver 2022, rubrique non-fiction
À retrouver ici : https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article3
Photo : Régis Derimay

Avant-Propos :

La distance focale est l’une des caractéristiques les plus importantes d’un objectif d’appareil photo. Elle permet de connaître l’angle de vue, le grossissement, les proportions des éléments capturés et la distance à respecter entre sujet et photographe. Plus la distance focale est grande, plus l’angle de vue est petit et le grossissement important. Angle de vue et grossissements comparés avec la même scène regardée directement par un œil humain, sans appareil photo. La focale de 50 mm, dite standard, capture les images de manière très similaire à la façon dont l’œil humain perçoit le monde.

 

 

 

Foyer, feu, famille, focale, tous font partie de la tribu du focus latin. L’endroit où les rayons de lumière se retrouvent pour former une image une fois passée la lentille. L’endroit où l’histoire se crée, par la voix du narrateur. La focale n’invente pas l’histoire, mais elle va influer, en imposant son angle et son point de vue, sur le lien qui se construira entre le lecteur et les éléments de l’histoire. Plus près, plus proche ? Pas si simple.

Prendre une photo, et pas uniquement prendre des notes ou amasser des souvenirs, ça commence dans l’idée, longtemps avant que le corps ne s’en mêle, que les doigts ne se posent sur les molettes et le déclencheur, que l’œil ne se cale dans le viseur, que les muscles des bras et du dos ne se contractent pour maintenir la scène immobile dans l’œilleton. Avant, il faut choisir sa focale : macro, téléobjectif, standard ou grand angle pour les plus classiques. À moins d’être bridé par la spécialisation ou bien souvent, par le manque de moyens étant donné le prix de ces « cailloux », le photographe dispose de plusieurs points de vue potentiels. Il doit choisir. Qui sera le narrateur ? Où va-t-il se placer ? Observer les personnages de loin, mais en connaissant déjà tout de leur environnement ? Développer un détail jusqu’à l’indiscrétion ? Dessiner un portrait ? Établir un dialogue ? Choisir la bonne distance focale et donc l’angle de vue qui en découle, la distance la mieux adaptée entre la lentille-narratrice et l’image de la scène à déposer sur le capteur-lecteur.

Sur une première image, les bords de la feuille pourraient être découpés comme une route de montagne qui grignoterait la pente en lacets. La nervure centrale bien droite s’amincirait vers le bord, encadrée par ses embranchements en arêtes de poissons. Entre les grandes artères principales, un quadrillage aléatoire de ruelles historiques entrelacées pour village médiéval. Des îlots de vie entre coupe-gorge et guet-apens.

Avec un objectif macro, on est près, très près, tous les sens peuvent participer. On est à portée de main, de nez, d’oreilles, d’yeux et même de papilles, éventuellement… Les jeunes feuilles, tout juste dépliées et à peine grandies, encore hésitantes, au vert débordant de jeunesse et d’âge tendre, peuvent vous donner un avant-goût de noisettes avec six mois d’avance. Au début de leur vie, les feuilles contrastent encore vivement avec le bois du reste de l’arbre, couleurs vives, surfaces éclatantes, avant d’être marquées par le temps, de se donner la couleur du tronc avec lequel elles se confondront. Alors en noir et blanc, seule leur forme les distinguera encore un moment des branches et du sol où elles iront se déposer, sans un bruit.

Avec un objectif macro, on se concentre sur un détail dans le détail, un tout petit élément qu’on peut alors décrire avec minutie, un point de départ. Le cerveau du lecteur se met au travail. Feuille, arbre, forêt, il s’implique, veut en savoir plus, imagine, crée ce qui n’est pas dans la photo. Il entre dans l’histoire.

Trop précis, trop scientifique, trop intrusif ? Trompeuses, ces ailes de papillons dont le motif dessine un masque africain. Trop près, l’œil sait qu’il a vu trop gros, il s’éloigne, a besoin du contexte pour comprendre, pour revenir à sa vision à lui. Alors on garde le boîtier, mais on change d’objectif. Le téléobjectif grossit aussi, mais de loin, c’est lui qui nous fait voir la texture des cornes de la jeune antilope craintive cachée dans les herbes roussies de la savane ou les fines plumes encadrant le bec de l’aigle perché au sommet de l’arbre, toujours au sommet pour pouvoir repérer avant de s’élancer.

Avec un téléobjectif, le photographe se fait narrateur omniscient, il voit ce que notre œil ne voit pas, mais garde en tête la scène en entier, le contexte, les alentours de la scène, ce qui s’est passé avant et pourra se passer après. L’objectif repère une tache plus claire entre les feuilles des arbres, il sent une présence. Le téléobjectif y dénichera l’œil du léopard, un coin de fourrure tachetée, une oreille et ses découpes d’identités venues d’anciennes blessures. Voir de près sans être vu. Sans déranger et sans se dévoiler. Juste la vue, pas même l’odeur ni le bruit, pour peu qu’on sache rester discret, il peut capter l’intensité de la scène tout en restant à l’extérieur. L’image va extraire un instant, un détail. Mais le photographe a vu avant et après, il a vu toute la scène, il connait l’histoire, lui. Il sait que ces tâches entre l’œil et l’oreille, ce motif unique, c’est Romy, il sait son attitude fière et hautaine de léoparde star, il sait ses poses de Cléopâtre attendant son empereur et c’est ça qu’il met dans sa photo, assurance et sérénité du reste du corps installé dans la fourche d’arbre. Le téléobjectif choisi le détail qui signifiera, qui dira ce qu’il sait au-delà de ce qu’il voit.

Pour rétablir l’égalité entre celui qui voit et celui qui est vu, il faut passer au 50 mm. Pas d’intrusion, pas d’observateur dissimulé, égalité des positions, à portée de poignée de main. Le narrateur fait partie de la scène, le personnage peut le voir, l’entendre, le sentir, le toucher si besoin. Il dit « tu » avec la focale du portrait, de la photo de rue. Regard à hauteur de regard, on passe au dialogue et à l’échange, par les yeux, l’attitude, la tête un peu inclinée, les plis qui disent le sourire, la sérénité ou la peur. Estragon et Vladimir discutent au 50 mm en attendant Godot, comme si Beckett était l’un puis l’autre. Et dans ces photos en noir et blanc des rues du millénaire passé où passent l’attention, le dédain, la détresse, l’amusement, l’amour ou la haine.

Pour le spectateur d’une pièce de théâtre assis près de la scène qui assisterait à l’échange en restant extérieur au dialogue, l’idéal serait le grand angle. Pouvoir voir plus large que son œil, toute la scène d’un seul coup, à la fois la servante cachée derrière la porte et l’avare comptant ses pièces. Pour voir plus tard, une fois le lien du regard avec l’animal rompu par le mouvement, pour agrandir la scène, comprendre la tension du regard par la présence de la proie Au prix d’une petite déformation, certes, mais ensuite, le cerveau effectue son travail et rétabli l’équilibre : il sait que les murs sont droits et parallèles aux montants des portes comme des fenêtres, que la Terre ne sera courbe qu’à l’horizon, loin derrière le rideau d’arbres. Le grand angle est celui du contexte.

Écrire avec la lumière ou avec un crayon ? Photographie ou littérature, les pratiques se confondent, se répondent, se ressemblent. Instantanéité de l’image et temps de lecture feront la différence. Dans un texte, la durée permettra de faire varier la focale, différente pour chaque scène, l’évolution du point de vue complètera le portrait d’un personnage, remettra l’ensemble dans son contexte avant de développer un détail. Les changements de focale donneront le rythme.

Pour l’image bien composée, l’œil du spectateur fera seul le travail du voyage dans la photo. Partir des détails de l’iris, puis œil, regard, tête, silhouette, feuillage, arbre, forêt… Pour le texte, le lecteur fera le même travail au fil des lignes, paragraphes et chapitres. La feuille, la pièce, l’appartement, l’immeuble, la rue, la ville, la campagne, le pays… « L’espèce d’espace ».

Image et texte, mariage d’émotions.

Dans l’infra-rouge

 

Une charogne. Ouvrant d’une façon nonchalante et cynique Son ventre plein d’exhalaisons.

 

Du Baudelaire. Mais pour l’histoire en cours, je l’ai écrit comme ça, sans guillemets ou autre marque de citation, alors que ça n’est pas de moi. Je n’ai pas conçu cette phrase, même si maintenant je l’ai adoptée et que je ne la quitterai plus, puisqu’elle va si bien à mon personnage. Mais j’ai gardé les majuscules des vers, même au milieu de la phrase. Et un point à la fin. Je me suis même permis de changer un mot, le premier, dans le poème le verbe est « ouvrait », pas « ouvrant ». Je ne sais pas si ça se fait, mais à ce moment-là, c’était ça qu’il me fallait, exactement ça. Cette phrase-là. Ou rien.


Ma main a écrit à ma place. Humeur macabrement poétique. Vers et vers. Succession d’anneaux, succession de mots, liés l’un à l’autre et qui forment un tout, une nouvelle entité. Une phrase ? depuis le temps que j’écris, que je fais donc des phrases, je ne me suis jamais posé la question de savoir ce qu’est une phrase. Vraiment posé la question. Sans regarder dans le dictionnaire, définir une phrase à partir de l’habitude, de la pratique de lire et d’écrire ? Ces phrases que je construis sans le savoir, comme un petit enfant apprend sa langue maternelle, en écoutant, en répétant, en la voyant écrite, en écrivant à son tour, sans grammaire ni syntaxe. Sans théorie pesant sur la pratique.

 

Une charogne. Ouvrant d’une façon nonchalante et cynique Son ventre plein d’exhalaisons.

 

Déformation scientifique, mathématique : partir de la base, de l’atome, de l’axiome. Le mot est la base. Une phrase c’est plusieurs mots. Comme le ver et ses anneaux. Ou même un seul mot. Donc une phrase c’est un assemblage d’un plusieurs mots. Assemblage pour un seul mot ? ça ne marche plus. Le cas d’une phrase d’un seul mot, il suffit d’en faire un cas particulier, pas de problème en français, les cas particuliers. Ensuite les éléments de base, les mots appartiennent à tout le monde, ils sont dans le dictionnaire. Mais certains assemblages sont « brevetés », ils sont associés au nom de la première ou du premier qui l’aura utilisé. Le changer, c’est se l’approprier ? Le voler puis le retailler en faussaire dans le cas de mon vers de Baudelaire ? Ou un hommage ? Respect, reconnaissance ? Admiration ? je m’éloigne de la question.

 

Une charogne. Ouvrant d’une façon nonchalante et cynique Son ventre plein d’exhalaisons.

 

Je pars là-dessus. « Une phrase est un assemblage de mots ». Majuscule, point, tiret, slash, blanc…. Juste là pour séparer les phrases, pour aider le lecteur. Pour qu’il respire au bon endroit quand il lit, qu’il s’arrête pour mastiquer sa phrase et puisse l’avaler, la goûter, la savourer peut-être, avant d’en reprendre une autre bouchée. Pas sûre qu’ils soient indispensables, surtout à voix haute, on lira les virgules, même là où il n’y en a pas. C’est une aide, des indications de pauses, de cuillerées. Ensuite, ce qui différencie aussi une phrase d’un vulgaire tas de mots pris au hasard, c’est le sens. Je m’enlise : maintenant il me faudrait définir le « sens » … Donnons donc au « sens » le sens commun, pour éviter l’abîme, le vertige des définitions infinies. Dans la phrase, celui qui écrit dépose son sens, le lecteur y trouve le sien. Souvent le même, c’est l’idée. Mais tout autour du sens visible d’une phrase, en infra-rouge, ou en ultra-violet, viennent se loger les sous-entendus, allusions, images, figures de style, implicite….

Une charogne. Ouvrant d’une façon nonchalante et cynique Son ventre plein d’exhalaisons.

 

L’implicite. L’image, le choix du vocabulaire, l’agencement des mots, la grammaire, la conjugaison, la forme, le fond. Vertige encore, de l’infinité des paramètres. Détourner des usages, parler avec les yeux, faire siffler l’assonance dans le silence des pages qu’on tourne. Laisser le lecteur travailler, s’approprier le texte pour mieux le faire sien, le laisser s’impliquer pour mieux pouvoir l’emmener où on voudrait l’emmener. La phrase c’est la carte avec ses limites et ses frontières, mais c’est aussi la graine qui faire naître le paysage chez le lecteur. La partie de la phrase qu’on ne maitrise pas, pas complètement, pas toujours autant et pas toujours comme on le voudrait, ce serait elle, la plus importante ?  On en joue. Jeu risqué, mais qu’on joue avec délice, sinon, qui lirait ? qui écrirait ?

Un jeu ? Sérieux comme tous les vrais jeux ?

 

Une charogne. Ouvrant d’une façon nonchalante et cynique Son ventre plein d’exhalaisons.

 

Voyage en Irréel

Le livre « Voyage en Irréel » a été pensé comme une balade à rêver loin des repères du quotidien. Deux auteurs, quatres mains. Les deux premières de ces mains sont celles de Nicolas Orillard-Demaire, photographe, et les deux autres, celles de Juliette Derimay, pour les textes. 
Choix des images, rédaction des textes, mise en page, nous en sommes à l’une des dernières phases de préparation du livre avant de passer à l’impression : corrections, révisions, finalisations… Et finitions. 

Si vous souhaitez vous procurer le livre https://spoteditions.sumup.link

D’avance un immense merci pour votre confiance !

 

Papier

 

Brouillon de début de réflexion sur le papier, écrit sur un clavier, lu sur un écran.

Pour moi il y a plusieurs sortes de papier. Papiers à lire, papiers à écrire, papiers d’art, et puis les papiers obligés : factures, papiers d’identité, relevés divers, enveloppes, emballages…. Pour le vrai papier, ça commence comme une recette de soupe. Eau et plantes. Même quand on y met des chiffons, ils sont de coton ou de lin. Ensuite, comme pour la soupe, on peut rajouter d’autres ingrédients pour la couleur, la texture, la conservation… Mais très vite, la recette diffère de celle du potage : le papier doit chasser l’eau pour être du papier. Après séchage, le divorce est total, papier et eau deviennent ennemis mortels. Liens aussi forts et pas moins compliqués qu’entre le papier et celui qui y pose des signes ou qui y pose ses yeux. Ou qui fait les deux en prenant des notes pour lui-même. Maintenant on peut lire et écrire, regarder des images ailleurs que sur du papier. Écrans et claviers pourraient avantageusement le remplacer.  Moins lourd, moins lent, moins fragile, moins figé…. Pourtant, parfois… Nostalgie ? Manque de capacités d’adaptation ? Confort des habitudes ?  Besoin de faire participer les doigts ? le toucher ? l’odeur ? le bruit ? la couleur ou la teinte ? le corps ? Une fois passé du liquide au solide, le papier devient une affaire de peau, la sienne et la nôtre. De contact, de toucher, de caresse, de sensualité. De sens dans tous les sens de sens. Le papier fait le lien entre le corps et le reste. Il permet le passage des idées, d’une pensée à une autre, de l’invisible au visible. Et inversement. Mais il n’est pas un passeur neutre, il influence, oriente, biaise, va chercher la grand-mère derrière le vieux bouquin, le grenier derrière l’odeur de poussière, le papier brillant pour les magazines glacés, l’écolière derrière le papier « C à grain », le papier fin pour rapprocher la bible et la Pléiade. Papier d’emballage pour idées ? On le voit différemment s’il s’agit de lui confier quelque chose en y déposant de l’encre, s’il nous propose quelque chose par la lecture, exposé sur un mur, ou plié à la va-vite et glissé dans une poche qui lui donnera sa couleur, son odeur et qui confirmera ses plis jusqu’à la déchirure.

Le papier est un passeur.

Jusqu’au retour à la soupe originelle, quand la boulette mâchée termine dans le tuyau du Bic avant d’aller s’écraser sur le mur de la salle de classe ou quand retombe le couvercle du bac de recyclage.

Lire l’article publié sur le site Tiers Livre ici.