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Shetland #11 | Dimanche 5 mai 2024

Lerwick – Sandsound – Bridge of Walls – Walle – Kergord Woods – Brae Hotel – Voxter House – Mossbank – Voe – Lunna – Levaneap – Laxo – Catfirth – Skellister – Eswick – Lerwick

Demain ce sera le départ, le retour en avion. Dernier jour de balade sur l’île. Le trajet sur la carte raconte les sentiments, un peu les émotions : un quadrillage en règle, façon de retourner une dernière fois dans ces endroits qui sont devenus familiers, façon de dire au revoir. Mais façon également de voir tout ça autrement puisque la brume est installée, elle a pris ses aises entre la lumière et nous. Elle nous oblige à regarder autrement, à nous concentrer mieux et encore davantage sur tout ce qui est proche et oublier le lointain. Ambiances un peu plus sombres, avec un petit air de mélancolie, de nostalgie, de tristesse de devoir quitter l’endroit.

Retour sur les endroits déjà visités hier, Sandsound, Bridge of Walls, Walls, Dale of Walls et Kergord Woods. La mer, avec son horizon un peu flou, mer et ciel mélangés du début à la fin et sans interruption, mangée par le brouillard, nous ramène encore plus à l’idée d’isolement, l’idée d’être sur une île. Les murs en pierre prennent une couleur plus dure et plus austère, le vert se fait plus sombre. Pour la forêt de Kergord, un côté enchanté, l’idée qu’on pourrait presque y rencontrer un druide, une fée, un magicien ou bien un de ces êtres fantastiques et mythiques qui vivent à Brocéliande et qui ne s’éloignent jamais trop d’où les tables sont rondes. Alors pour vérifier, revenir à l’idée à la genèse de ce bois, pour mieux comprendre encore notre besoin de forêt, de la magie des forêts. 

La forêt de Kergord (Kergord Woods)
Fièrement présentée par les habitants des Shetland comme leur plus grande étendue boisée et la seule « forêt » des îles Shetland, la forêt de Kergord se compose en réalité de quelques petites parcelles de bois mixte situées à Weisdale, à environ 1,5 km au nord de l’embouchure de Weisdale Voe. Le Dr George Munro, propriétaire du domaine de Kergord, a planté 3,6 ha (9 acres) de bois entre 1913 et 1920 afin de créer des brise-vent. Les principales essences étaient l’épicéa de Sitka et le mélèze du Japon, avec en moindre quantité le sapin blanc, le sycomore, le sorbier, le bouleau et d’autres espèces. Les plantations étaient mixtes, avec des rangées alternées de différents types d’arbres. Malgré la nature relativement abritée de la vallée et ses sols fertiles, les hivers froids et surtout les tempêtes ont posé des défis, entraînant la perte de nombreux arbres. Certaines parties du bois ont été exploitées pour le bois d’œuvre. Kergord présente un intérêt pour les ornithologues, car il est devenu le refuge d’oiseaux des bois et abrite également des espèces généralement considérées comme des migrateurs de passage dans les Shetland.
Source : Scottish Places

Pour le déjeuner, pause au Brae Hotel, à Brae. Un endroit singulier qui célèbre le côté scandinave des Shetland. L’aspect extérieur est moderne, bardage clair de planches horizontales, métal, grandes baies vitrées, escalier géométrique, un logo de nœud celtique stylisé. Intérieur du même style, moquette à grands motifs géométriques, canapé épuré, murs clairs Et partout sur ces murs entre des lampes qui les mettent en valeur, des boucliers. Pas le côté antique, des boucliers propres, modernes, parfaits, mais avec des motifs celtiques, tout brillants, presque clinquants. Des boucliers qu’on pourrait retrouver dans les reconstitutions, ou les événements tels que le Up Helly Aa. Up Helly Aa est un festival qui s’échelonne entre janvier et mars selon les lieux, il célèbre le feu, la lumière, en lien avec Yule et le solstice d’hiver. La fête la plus importante de ce festival a lieu à Lerwick le dernier mardi de janvier et il réunit jusqu’à un millier de participants qui défilent avec des torches et en costume d’inspiration viking. À cette occasion, une réplique de bateau viking construit tout exprès est offerte aux flammes. D’après le Shetland Museum, l’origine de ce festival est liée à la tradition de Yule, mais aussi à l’ennui dont souffraient les soldats revenus des guerres napoléoniennes au début des années 1800 et pour qui la vie sur les îles était un peu trop calme. Ils ont trouvé dans la mise place de ces festivités un dérivatif bienvenu. Mélangeant les traditions de Yule, du carnaval, de Noël, sur fond d’aurores boréales et d’histoire scandinave, une tradition festive s’est mise en place autour du feu, impliquant au départ l’utilisation de barils de goudrons, jugés trop dangereux et remplacés par une procession avec des torches aux environs de 1874-1880. Petit à petit le festival devient une institution avec ses rites, ses chansons et ses codes. La première réplique de drakkar est fabriquée et brûlée en 1889. La préparation du festival était aussi vue et promue par les sociétés de tempérance de l’époque comme un moyen d’occuper les jeunes hommes qui disposaient ainsi d’une alternative aux beuveries dévastatrices. Chaque année, et dans chacun des endroits où se déroule une fête, un nouveau Jarl est élu par le comité qui supervise la préparation et le déroulement des festivités. Peu de changement désormais dans le déroulement de ces réjouissances, mais des femmes sont néanmoins admises dans les comités autrefois réservés aux hommes. L’une d’elles a été élue Jarl en 2015 au sud de Mainland.

Après cette pause sous les boucliers du Brae Hotel, suite de la balade, toujours entre brume et brouillard sur la B9076 en direction de Voxter, puis tout au bout de la péninsule, vers Mossbank, puis redescente vers Lunna et la péninsule juste au sud de la précédente. Le long de la route, beaucoup de ruines, des maisons délabrées, désertées qui prennent un aspect triste, parfois presque sinistre au milieu du brouillard. Imaginer la vie des gens qui ont vécu ici et puis ont décidé qu’il leur fallait partir, qu’ailleurs serait sûrement mieux, ne pouvait qu’être mieux que cet endroit que nous, on découvre et qu’on trouve simplement magnifique. Peut-être une histoire proche du pli dans la chaussette, rien de dramatique en soi, mais quand le temps s’en mêle, le pli dans la chaussette devient un vrai problème, irritations d’abord, puis douleurs et ampoules, il nous arrache la peau ce pli dans la chaussette. Et ici, accepter qu’il nous manque la durée et la longueur du temps pour connaître vraiment un endroit comme ces îles. Manque la diversité des météos, les tiraillements comme des joies du voisinage, les soucis personnels, les histoires de famille, et puis les coups du sort en bien autant qu’en mal, et tout ça bien coincé entre les sympathies et les antipathies propres à nous tous. Grandeurs et mesquineries dès que vient se mettre dans le jeu, le fameux facteur humain.

Entre les couleurs froides et un peu tristes des pierres grises des maisons, les bruns et les dorés des algues et de celles qui adorent s’y cacher : les loutres. Vers Eswick, on se rapproche de la mer avec l’espoir d’en voir, dans cette crique à l’extrémité de South Nesting Bay. La loutre d’Europe est un mammifère carnivore semi-aquatique de la famille des mustélidés. Les loutres que l’on retrouve sur les rivages marins des Shetland ne sont pas des loutres de mer, mais des loutres d’Europe ou loutres communes, les même que l’on peut voir dans les marais et les rivières d’Europe et même si elles n’ont rien contre quelques mollusques et crustacés, elles ont ensuite besoin d’eau douce pour se rincer et évacuer le sel qui diminue la capacité isolante de leur fourrure. Leur peau ne supporte pas bien le sel, point commun qu’elles partagent avec les humains, en plus de leur attrait pour le poisson. Goût commun qui leur a été presque fatal, l’espèce ayant longtemps été en danger, chassée pour sa fourrure et considérée comme nuisible par les pêcheurs et les éleveurs de poissons à qui elle fait concurrence. Pourtant, la loutre, si elle apprécie particulièrement les animaux à arêtes restant liée de près aux milieux aquatiques, peut également se nourrir de baies, de racines et d’autres végétaux.

Actuellement protégées, y compris au niveau européen, les populations de loutres se régénèrent lentement un peu partout malgré la pollution, en particulier l’usage des pesticides qui vident les rivières de leurs poissons et privent donc les loutres de nourriture. Autre obstacle qui freine leur retour, l’aménagement des berges, souvent bétonnées, tondues de près et sans arbres, qui ne leur permettent plus de creuser leur terrier, leur catiche.

Plus faciles à observer, les moutons, les vaches des Highlands à longs poils et grandes cornes ainsi que les poneys qui occupent les champs, les près et parfois, ayant trouvé une faille dans les clôtures et barrières, se retrouvent sur la route. Pour les photos, ces animaux jouent parfaitement les premiers plans devant des paysages pâles d’où les contrastes se diluaient jusqu’à ne plus exister, lorsque le regard tentait, vainement, d’y voir un peu plus loin.

Repus de ces ambiances créées par la brume et le brouillard, nous rentrons vers Lerwick. Dernier petit tour en ville pour profiter de ces lumières, ces ambiances si particulières et qui conviennent presque trop bien au souvenir des histoires policières d’Ann Cleeves et de la série Shetland. Sur l’eau grise du port et se découpant sur le gris du fond toujours dans le brouillard, les couleurs vives du canot de sauvetage rassurent : la couleur existe encore et sa présence dans le port prouve que sur la mer, personne n’a besoin de secours.

Photo © Sylvie Strangejazzy

Sur les billets d’avion, la date de demain est celle du retour, alors pour ce soir, un peu de rangement dans notre camp de base qu’il va falloir quitter, préparer les bagages et dans la tête aussi, commencer tout doucement à ranger toutes les images de ces îles des Shetland parmi les souvenirs.

Shetland#10 | Samedi 4 mai 2024

Lerwick – Noss avec Shetland Seabird Tour – Peerie Shop Cafe – Lerwick à pied – Weisdale – Bixter – Twatt – Voe – Urafirth – Tangwick – Hillswick – Lerwick

Carnet du voyage aux Shetland de S et N, avril-mai 2024

Départ tôt ce matin, très tôt. Lever 4 h 30 pour le départ à 5 h 30 du bateau de Shetland Seabird Tour pour profiter du lever de soleil avant de retrouver les oiseaux de mer, surtout les fous de Bassan, autour de Noss et Bressay. Des couleurs, puis des plumes noires et blanches avec une capuche jaune pâle, discrète touche de couleur sur la tête de ces majestueux oiseaux. Le lever de soleil sur la mer a quelque chose de spécial, dégagé de cette envie, lorsque l’on est sur la terre, de voir derrière ce qui gêne, construction, colline, arbres ou montagne, ou tout autre obstacle, naturel ou humain. En mer, on peut en profiter jusqu’au bout de l’horizon. Ensuite les nuages, qui aujourd’hui sont là juste pour se faire peindre, ciel pommelé impatient de donner du relief à la fresque fiévreuse du commencement du jour. Des flammes, ne garder que les colorations, sans ajouter la forme qu’on laissera aux nuages ou aux reflets dans l’eau, dans le sillage du bateau suivant la direction. Peut-être aussi pour nous autres humains, une valeur spéciale donnée à ces spectacles par le simple fait qu’on les sait éphémères, autant qu’ils sont uniques. Les couleurs d’abord vives, éclatantes, flamboyantes, vont doucement pâlir et en quelques instants prendre une teinte désuète. On parle de vieux rose, mais il faudrait encore ajouter cette valeur « temps qui passe » sur toutes les autres couleurs qui aident le soleil à prendre de la hauteur, à s’élever doucement au-dessus de l’horizon, à éclairer la terre. Bientôt le ciel vire au bleu, au beau temps qui nous gâte depuis le début du séjour, le lever de soleil nous laisse des souvenirs, aussi quelques photos, un peu de rose aux joues et puis quelques degrés de ce sourire béat qu’on a quand on contemple et quand on s’émerveille.

Suite de l’émerveillement avec les fous de Bassan. La lumière du matin n’écrase encore personne, elle porte les oiseaux, rend hommage à leurs plumes et à tous les détails qui resteraient dans l’ombre avec un éclairage plus dur qui ne viendrait que du haut. Sur les falaises humides, la lumière joue aussi, elle profite de l’humide laissé par le frais de la nuit pour jouer sur les pierres des jeux d’irisations, de reflets, de scintillements. Avec les oiseaux, bien davantage encore qu’avec les couleurs du lever de soleil, il faut être à l’affut, d’une attitude en vol, d’une tête qui se penche, un vol en escadrille qui semble désordonné, mais ne mène jamais à aucune collision. Et surtout du piqué de l’oiseau qui part en pêche qui se transforme en flèche. Toute l’opération se fait en instant, repérer le poisson, tendre le cou vers lui et tout le corps qui suit, les pattes escamotées, les ailes qui se plient pour mieux se rapprocher, pour finalement coller complètement au corps. Le bec en pointe de flèche et le corps empennage. Et l’oiseau disparaît sous la surface de l’eau. On ne pense pas au poisson qui y perdra la vie, mais juste à cet oiseau, à sa pêche fructueuse, et on se réjouira de le voir prendre des forces pour pouvoir replonger et nous émerveiller, encore de nombreuses fois, du spectacle qu’il nous offre dans cette douce lumière.

Retour à terre, reprendre nous aussi des forces après avoir vu les fous engloutir tant de poissons ! 8 h 30. Il est encore l’heure du breakfast au Peerie shop café situé sur l’esplanade. Le Peerie shop est un bâtiment traditionnel en pierres, construction allongée avec sa porte principale qui donne sur le port, la mer. Cadeaux et souvenirs. Sur le côté, l’entrée du café avec une petite terrasse nichée entre deux autres bâtiments : sûrement une bonne solution pour s’abriter du vent. À la carte, le breakfast traditionnel, œufs et tout ce qui va avec. On peut bien sûr commander autre chose, les gâteaux sont tentants, tout comme les viennoiseries, mais l’alimentation fait aussi partie de la découverte d’un endroit et le breakfast, quand même, c’est le breakfast, Legendary… comme le dit la carte de l’établissement !

Une fois restaurés, profiter du ciel toujours bleu pour une petite promenade en ville. La rue principale, l’Esplanade qui longe le port se prolonge en un chemin pour piétons avec vue sur la mer, Twageos Road. Des bancs pour admirer le large et la grande île de Bressay, le dos chauffé par les hauts murs en pierres au sommet toujours crénelé de cailloux verticaux, des jeux pour enfants, un gazon parfaitement britannique, l’endroit est tranquille, ce serait le lieu idéal pour venir lire un des romans de la célèbre Ann Cleeves dont les livres ont été adaptés en série par la télé britannique : « Shetland », qui se décline de saison en saison depuis 2013. La maison dans laquelle habite un des personnages principaux a les pieds dans l’eau, une porte verte et un toit d’ardoise avec une toute petite lucarne tout en haut. Elle n’offre que son épaule au large. De chaque côté de la maison, des cheminées en pignons et devant, protégé de la mer par un mur, une courette, de quoi tirer un petit canot au sec, juste devant la porte. The Lodberrie. Visite incontournable pour les fans !

Twageos Road continue d’abord entre les maisons puis au milieu des pelouses jusqu’au bout de la pointe, the Knab. Aujourd’hui balade tranquille, l’endroit a longtemps servi de carrière et la plupart des maisons de Lerwick sont construites avec des pierres extraites de cet endroit. C’était et c’est toujours un poste d’observation privilégié et stratégique pour voir arriver les navires du sud avant qu’ils ne se présentent dans le passage pas si large entre Bressay et Mainland. Pas si large, surtout par gros temps, ou visibilité faible, ou les deux. Ce que rappellent les panneaux explicatifs qui signalent les naufrages ayant eu lieu sur les falaises en contrebas de la plateforme entourée de murets. Un peu plus haut, le cimetière de Lerwick, et à côté, le golf.

Photo © Sylvie Strangejazzy

À la fin de la balade, le ciel commence à se couvrir, le bleu se teinte de gris. Encore rien de dramatique, retour tranquille vers le centre de Lerwick, mais pour la suite de l’après-midi, ce sera plutôt une promenade en voiture. En route donc vers le nord, avec un peu d’ouest. Weisdale est un endroit spécial pour les îles Shetland. C’est là que se trouvent Kergord Woods et la pépinière dont cette forêt est issue. Aux Shetland, il n’y a aucun arbre, quasiment aucun arbre et ici, une forêt. Certes, une forêt pas très grande, il faudrait plutôt dire un bois, peut-être, mais un ensemble d’arbres adultes de différentes essences, des plantes de sous-bois, des ronces, des champignons, des fougères. Tracé entre les arbres, un chemin de promenade, des ruines qui attendent les envies de pique-nique, une balançoire, pendue à une branche. Une forêt, un monde de forêt. Comme les forêts dont étaient couvertes ces îles lorsqu’elles ont été peuplées. Et puis, bois de construction, bois de chauffage, défrichement pour faire des pâturages et des champs à cultiver, la forêt a disparu et n’a eu aucune chance de se régénérer, les moindres rejetons broutés par les moutons et l’absence de graines en l’absence d’arbres adultes. La boucle était bouclée, la fin des arbres scellée et les paysages de toute l’île, largement ressemblants aux paysages côtiers, y compris dans l’intérieur des terres, même si cet intérieur des terres est rarement éloigné de la mer de plus d’une poignée de kilomètres. Kergord Woods, au-delà de son originalité pour les paysages shetlandais, du passage sous les arbres qui fait ralentir les voitures bien plus que n’importe quel dos d’âne, est actuellement l’objet d’une attention rapprochée des scientifiques comme des conservateurs du patrimoine des îles.

Plus d’infos sur ce lieu bien spécial ici : https://www.shetland.org/blog/a-woodland-walk

Suite de la balade justement au milieu de ces fameux paysages côtiers, de leur immense diversité bien qu’ils fassent tous partie d’une seule catégorie. Forme de la rencontre entre la terre et l’eau quand le trait de côte sur la carte relève davantage du gribouillis minutieux occupé à remplir toute la feuille que de la division géométrique, rectiligne ou même courbe. Les prairies encore jaunes, la mer en bleu marine, la lumière du soleil qui se déplace de plus en plus vers l’ouest en se penchant doucement sur la scène qu’il éclaire, tout en tentant, de plus en plus difficilement, de se frayer un chemin entre les nuages qui se rassemblent de plus en plus nombreux et de plus en plus denses. Les ambiances se font plus dramatiques avec des arrière-plans bien sombres qui font encore davantage ressortir les stacks, ces piliers de roches plantés au large de la côte et qu’on imagine surgir face à un bateau qui chercheraient un havre perdu dans le brouillard ou bien dans la tempête. Peut-être une incitation à relire, après les romans d’Ann Cleeves, Les travailleurs de la mer, de Victor Hugo. Pour l’instant, apprécier la lumière qui se pose sur les herbes, les plantes, presque les algues tant l’eau est là présente, partout, dans les flaques, dans le sol qui fait semblant d’être stable pour mieux vous engloutir et vous empêcher de partir sur la pointe des pieds. Partir, pour l’instant n’est pas une bonne idée, tout est magnifiquement dramatique sous cette lumière, les nuages qui s’assemblent, se rassemblent puis s’écartent juste assez pour que quelques rayons passent et posent sur l’endroit un coup de projecteur qui ressemble souvent à un coup de baguette magique pour le lieu qui devient l’étoile du moment.

Bixter, Twatt, Voe, Wethersta, Brae, Islesburgh, Haggrister, Urafirth, Tangwick, Stenness, Hillswick, Urafirth, et l’arrivée du brouillard vers 19 h. Le brouillard permet aussi de faire de belles photos, de raconter une histoire toute différente d’endroits pourtant connus, vus avant, autrement. La lumière, l’ambiance, l’heure du jour, la saison et bien plus simplement la façon de le voir changeront complètement le regard que l’on prête à un lieu. 

Mais pour aujourd’hui, la journée a été longue, il est temps de se diriger à nouveau vers Lerwick. Repas au N° 88 dans Commercial Street, le restaurant de notre premier soir sur l’île. Le site met l’accent sur les produits locaux, rester bien sur les îles, avec, maintenant qu’on est plus proches de la fin du voyage que du début, que la fébrilité de la découverte a fait place à une certaine sérénité, presque une familiarité avec cet archipel, se laisser gagner, au fil des plats, par quelque chose qui ressemblerait presque à une sorte de mélancolie, mélangée avec un besoin d’intensité, d’amasser les souvenirs, de ne rien laisser passer, un besoin encore plus fort maintenant qu’il ne nous reste plus qu’un jour avant de reprendre l’avion. Alors pour le dîner, savourer jusqu’au bout du dessert et rentrer tranquillement pour être en forme demain. 

Shetland#09 | Vendredi 3 mai 2024

Lerwick – Toft ferry terminal sur Mainland – Ulsta ferry terminal sur Yell – Gutcher ferry terminal sur Yell – Belmont ferry terminal sur Unst – Belmont, Chez Simone – Château de Muness – Clivocast standing stones – Lund – Baltasound Final Checkout Cafe – Baie de Haroldswick – Baie de Norwick – Saxa Vord – Haroldswick Victoria’s Vintage Tea Rooms – Belmont ferry terminal – Gutcher ferry terminal – Ulsta ferry terminal – Yell – Toft ferry terminal – Lerwick

La première fois sur Unst, c’était le 30 avril pour aller observer les oiseaux dans la réserve naturelle de Hermaness. Aujourd’hui, ce sera pour l’île elle-même, ses vestiges historiques, ses églises, son architecture et sa géologie. Y compris ses installations militaires avec la station radar de Saxa Vord dont le dôme blanc est bien visible depuis Hermaness et les cafés de l’île aussi, évidemment. 

Pour commencer, prendre la route du nord vers le terminal de Toft d’où part le ferry pour Yell. Une route déjà connue, parcourue plusieurs fois, le plaisir de reconnaître des visages aux comptoirs, de retrouver des lieux, presque de se sentir chez soi en retrouvant ses repères, les petites choses qui diffèrent, se sentir doucement pouvoir presque faire partie des habitués. Et aussi mieux pouvoir se concentrer sur d’autres choses que sur la découverte, remarquer un détail, une couleur, une odeur, peut-être une petite chose qui nous rendra l’endroit plus cher, plus familier. Un premier bateau, donc, on ne cherche plus les toilettes, on choisit la place près de la fenêtre pour mieux voir le départ ou pour avoir du calme, ou pour voir l’arrivée longtemps avant d’y être, profiter du voyage comme tous les initiés, abonnés au passage. Traversée de Yell sans regarder la carte, en se repérant à la forme de la côte, la présence d’une maison, la couleur d’une cabane, d’une porte. Et les panneaux aussi, si précieux le premier jour, que l’on voit maintenant comme de simples repères au même titre que la boîte aux lettres rouges coiffée de sa couronne. Pas d’arbres aux Shetland, enfin vraiment très peu et seulement dans des endroits protégés, donc pas de bosquets remarquables, mais des reliefs variés, petites buttes, longues plaines, vallées et lochs, de quoi se repérer sans aucune difficulté, d’autant plus si on a déjà fait le trajet à peine quelques jours auparavant.

Aujourd’hui, pas d’oiseaux qui nous attendent, pas de rendez-vous fixé, donc le temps de s’arrêter sur tout ce qui nous arrête. Comme sur le port de Belmont, à l’arrivée du ferry, quelques maisons face à la mer, et la terrasse du petit café « chez Simone ». Café, pas dans le sens où on l’entend d’habitude. Il y a bien du café, ce qui justifie le nom et l’arrêt. Ouvert à tous les vents, pas de vitres, pas de porte, mais du café et autres boissons chaudes ou froides, des gobelets en carton, on se sert et on paie. Pour le reste, compter sur l’envie de retrouver un peu de réconfort et de convivialité, un peu d’humanité à un prochain passage ou bien juste l’envie de voir fleurir plus souvent ce genre d’initiatives pour regarder la mer avec les mains et le nez dans les odeurs familières du café, la confiance en l’être humain.

©Sylvie Strangejazzy

Prochaine étape, Muness castle. Prendre la route A968, la grande route, la seule qui sort de Belmont et rapidement, obliquer à droite vers Uyeasound. Port de pêche, baie bien abritée de quasiment tous les vents, y compris ceux de sud avec l’île de Uyea, en forme de canard qui ferme la baie comme un couvercle. Un endroit idéal pour construire un château, pas trop près de la mer, mais pas trop loin quand même, juste un peu à l’écart. Encore de vieilles pierres et une très longue histoire. Des retrouvailles aussi, avec des noms connus, déjà entendus ailleurs : Bruce. Unst est l’île habitée la plus au nord des Shetland, donc une potentielle porte d’entrée pour les envahisseurs de tous horizons. Muness Castle est une maison-tour, une habitation fortifiée. Construit en 1598 pour Laurence Bruce of Cultmalindie, demi-frère de Robert Stewart, premier comte des Orcades. Le château est ensuite passé d’héritier en héritier sur quelques générations avant d’être attaqué et incendié en 1627 par des pirates-corsaires venus de Dunkerque, voleurs et pilleurs plus ou moins officialisés par le contexte d’escarmouches et de batailles principalement navales qui ont eu lieu entre la France et l’Angleterre durant la guerre de Trente Ans. Il semble que le château n’ait, par la suite, jamais été totalement réparé. Sans toiture, il est vendu par la famille Bruce en 1718. Actuellement, le château est protégé au titre des monuments historiques, les murs épais du bâtiment rectangulaire et les tourelles rondes au nord et au sud sont encore en bon état, les meurtrières sont encore bien visibles dans les murs au-dessus de l’entrée principal et des vues aériennes semblent mettre en évidence la présence possible d’un jardin au sud-ouest du château. Beau temps aujourd’hui, par l’une des ouvertures intactes, on a vue sur la lessive qui sèche au vent sur le fil de la maison voisine. Rappel bienvenu des réalités de la vie quotidienne, même si pour ce château, on imagine une vie rude et davantage tournée vers la guerre que vers les réceptions et les plaisirs de la vie de château. Mais les petites ouvertures, les murs épais et les tourelles ont permis de garder presque intact ce bâtiment vieux de plus de 400 ans. Pas sûre que le béton, même armé, puisse en dire autant dans quatre siècles.

Pas très loin du château, Clivocast et un très grand pas de plus dans le passé avec des pierres dressées à l’endroit où fût tué le fils du Viking Harald Harfager vers l’an 900. Un peu plus tard dans l’histoire, au hameau de Lund, les ruines d’une église médiévale de style celtique du douzième siècle et son cimetière, Saint Olaf’s Church. Ici aussi, pierres verticales pour rappeler le souvenir des disparus. Des monuments à la mémoire des défunts également à l’intérieur de l’église, avec des monuments commémoratifs pour la famille Mowat (ou Mouat) et une dalle de pierre hanséatique de 1573 marquant la tombe de Segebad Detkin, un riche marchand de Brême. Toute l’histoire complexe et les influences multiples qu’ont subies les Shetland se trouvent réunies dans cette église et son histoire. À commencer par le saint à qui l’église est dédiée, Olaf, prénom norvégien, ainsi que les nombreuses croix celtiques. Le serpent sculpté sur le linteau de la fenêtre sud pourrait provenir d’une sculpture picte, ici réutilisée, jusqu’au monument édifié pour le marchand de Brême qui atteste de l’importance du commerce avec l’Europe du Nord et du poids, y compris spirituel de cette activité sur la société shetlandaise de l’époque. Il semble d’ailleurs que le site de Saint Olaf’s Church fasse encore partie des sites que les historiens et les archéologues estiment comme prometteurs pour des découvertes futures.

https://portal.historicenvironment.scot/apex/f?p=1505:300:::::VIEWTYPE,VIEWREF:designation,SM2097

Sur la route, s’arrêter sur des curiosités, comme cette dépendance près d’une maison ordinaire près de Baltasound. Les murs sont tapissés de publicités, de flyers, d’affiches. Et la porte est un cercueil, pareillement décoré. Aucune indication qui puisse donner des informations sur cette déco étonnante, peut-être juste le côté excentrique que l’on prête facilement aux Britanniques.

Pause plus classique ensuite, avec un cappuccino au Final Check Out Cafe de Baltasound, sorte de commerce tous services comme il en existe souvent dans les lieux un peu éloignés : épicerie, distributeur de billets, garage, pompe à essence et café ainsi que de quoi se restaurer, et des toilettes publiques. L’accès extérieur du café se confond presque avec celui du garage, mais à l’intérieur, tout est fait pour répondre aux besoins des habitants comme des gens de passage.

Passage rapide dans les ruines de la Old Unst Kirk datant de 1764. Édifice rectangulaire qui fait penser à une halle, murs épais en grés et enceinte extérieure couronnée de cailloux verticaux comme pour les murets délimitant les champs qui empêchent les moutons et autres poneys d’aller se promener là où leur envie les mènerait. Un peu plus loin, une autre église en ruine, Hillside Free Church, datant de 1843 et reliée à un ancien presbytère, édifice assez bas dont les murs sont encore en bon état malgré son absence de toit, les deux frontons intacts, l’un portant encore la niche pour une cloche. Le long de la Beach Road vers Clibberwich, retour à un patrimoine naturel et vivant avec des phoques qui se chauffent au soleil sur les rochers au ras de l’eau, des poneys dans un champ. Les statistiques météo ne nous avaient pas préparés à tant de temps sec et de ciel bleu, mais depuis le début du séjour, nous comptons plus de jours ensoleillés qu’il n’y en a d’habitude en cette période. Et nous ne sommes pas les seuls à en profiter, avec un peu d’imagination, on pourrait presque entendre ces phoques ronronner…

Pour aller sur la plage de Norwick, tourner à droite à l’arrêt de bus. Derrière, un canoé attend qu’on le ramène dans l’eau et un tas de filets de pêche mêle ses mailles avec les herbes folles du bord de la route. Sur la plage, le soleil se reflète sur le sable blanc, sur les murs blancs passés à la chaux de la maison traditionnelle shetlandaise au bout de la route, alors baisser les yeux, les laisser se poser sur les cailloux qui racontent l’histoire géologique de ces îles. Amas de roches portées par les marées, rochers de granit issus de la collision entre les deux plaques continentales, l’histoire de ces îles est celle d’un affrontement, de plaques qui se poussent, de la zone de contact qui s’élève, de volcans, de lave, d’éruption, de terre qui tremble de forces qu’on admire, qu’on craint et qu’on vénère, qu’on essaye de comprendre sans rien pouvoir y faire. Juste maintenant que le calme est relatif depuis quelques millénaires, admettre que, depuis toujours, ces îles sont une terre de rencontre. Rencontre un peu plus loin, encore, de l’eau venue de la terre, d’un ruisseau brun de tourbe, couleur brune du whisky qui va aller rejoindre le froid bleu de la mer, caché pour aujourd’hui sous une lame de métal, légère et argentée qui reflète le soleil. 

Pour l’étape suivante, prendre un peu de hauteur et lever les yeux du sol pour admirer tout le reste, les paysages, le ciel. Il nous faut une colline ! Le point culminant de Unst est Saxa Vord, 285 m d’altitude. Une particularité qui n’a pas échappé aux autorités militaires qui y ont installé une station de radars dès 1941 avec un premier site à Skaw, doublé durant la deuxième guerre mondiale d’un autre radar à Saxa Vord. Le premier site est rapidement fermé, en 1947 au profit du deuxième, utilisé pleinement durant toute la guerre froide, notamment pour sa proximité avec la Russie. Le site tombe ensuite en désuétude pour être fermé en 2006, mais repris dès 2017 pour observer de nouveau la Russie, entre autres, même si sur place, le plus grand ennemi du radar lui-même reste le vent avec des installations qui se sont envolées lors d’une pointe mesurée à 285 km/h en janvier 1956. La colline détient le record britannique non officiel de vitesse du vent, qui a été enregistré à 317 km/h en 1992, juste avant que l’équipement de mesure ne s’envole. Pas d’arbre sur cette colline, donc, c’est un atout pour observer le ciel et l’espace sans être gêné par des obstacles terrestres (à part le dôme du radar et les quelques installations terrestres adjacentes, quand même). Une association a installé sur place un parcours avec des panneaux donnant des informations sur le système solaire et l’espace en général, ainsi que, sur la colline de Saxa Vord, un banc spécialement placé et équipé pour permettre l’observation des aurores boréales en écoutant un choix de musique. L’endroit, si désert en apparence soit-il, attire de nombreux projets : une distillerie y est implantée qui produit du gin (Shetland Reel Gin) et réalise des assemblages de whisky venus de la grande île d’Écosse. Un projet de complexe touristique et une basse de lancement pour satellites apparaissent également dans la liste des résultats lorsqu’on fait des recherches sur l’endroit. De nombreuses idées différentes qui font parfois douter de l’authenticité des panneaux d’interdiction de circulation qui menacent les extraterrestres contrevenants à être déportés sur Mars par la police de l’espace…

Histoire de se remettre de tout ça, un cappuccino s’imposait et si possible avec une jolie vue puisque le soleil est toujours bien présent. Victoria’s Vintage Tea Rooms à Haroldswick est l’endroit parfait. Cappuccino délicieux et décor vintage, comme le nom l’indique, avec profusion de bibelots et de napperons en dentelle, mais un accueil aussi chaleureux que la déco est kitsch, donc un bon moment, une pause tranquille avant de reprendre la route dans l’autre sens, enchaîner les ferries et rentrer à Lerwick. 

Nous arrivons à l’heure où la lumière s’incline avant de se coucher, idéale pour aller prendre quelques photos en ville, puis soirée tranquille, demain matin nous nous levons tôt !

Shetland #08 | Jeudi 2 mai 2024

Lerwick — Bressay — Noss — Lerwick — Fjarå café bar — Mareel cinema — Weisdale — Bousta — Easter Skeld — Sand — Bixter et Twatt — Lerwick

Journée en deux parties, presque trois. Une sorte de sandwich : nature, culture, nature. Avec l’idée, bien sûr, comme dans tous les bons sandwichs, que la relation entre les différentes saveurs ne les oppose pas, mais plutôt les renforce.

Quand on regarde la carte, Lerwick est très bien situé, abrité d’une part par les replis de la côte et d’autre part, par la grande île de Bressay, juste en face, qui protège le port et la ville. Mais pas pour autant une sorte de cul-de-sac qui pourrait se faire piège par certains secteurs de vent : entre l’île et Mainland, toujours une sortie de secours, par le nord ou le sud, l’avantage de se trouver dans une sorte de couloir sinueux. D’autant plus que Bressay n’est pas un petit îlot : un peu plus de 28 km2, 11km de long pour 5 km de large, orientée nord-sud, justement, un point culminant à 226 m et des falaises confortables quand on cherche un abri. Bressay ne fait pas partie de Lerwick, mais elle a sûrement joué un rôle non négligeable dans la naissance de la capitale des Shetland. 

Juste dans son est, la plus petite île de Noss. De l’autre côté de Lerwick par rapport à Bressay, un peu sa symétrique, mais aussi son contraire. Longtemps inhabitée, en 1851 elle compte 20 habitants, et plus aucun habitant permanent depuis 1939. Noss a été classée réserve naturelle en 1955. L’île tient son nom du vieux Norrois nǫs qui signifie nez. Le fait qu’elle s’appelle simplement Noss et non pas Noss Island pourrait signifier qu’elle était autrefois une péninsule rattachée à Bressay et que l’isthme qui l’aurait rattachée à sa voisine aurait été effacé par la mer entre la période Viking et le XVIe siècle. Actuellement, Noss est surtout connue pour sa faune, ses très nombreux oiseaux marins dont beaucoup nichent dans les confortables anfractuosités des falaises de grès, et aussi pour sa ferme d’élevage de poneys Shetland, animal lui aussi emblématique des îles. 

Pour la balade du jour, départ en bateau depuis le port de Lerwick, l’idée est d’aller observer les fous de Bassan au large de Bressay et de Noss. 

Le fou de Bassan est parmi les plus grands oiseaux marins de notre hémisphère et il passe pour être le plus grand d’Europe avec une envergure qui peut aller jusqu’à 1,80m. En vol il est impressionnant et ses si longues ailes blanches sortent souvent du cadre des appareils photo. Son corps est effilé dans toutes les directions, long cou et bec pointu, gris très clair et souligné de traits noirs, des traits qui se prolongent après les commissures pour faire ressortir son œil bleu clair par un maquillage très sombre. À noter pour l’œil du fou, que chez certains oiseaux l’iris est désormais noir et non plus bleu. Ce changement serait lié au fait que ces individus ont su résister à l’épidémie de grippe aviaire qui a gravement touché l’espèce il y a quelques années. Sa queue est cunéiforme, elle peut se refermer en pointe ou s’ouvrir en éventail en fonction des besoins du vol ou du plongeon. Ses ailes également sont effilées des deux côtés, semblables à de fines ailes de planeur, blanches avec les mains noires, elles lui servent à planer ou battent juste ce qu’il faut pour avancer, rejoindre les courants d’air qui lui permettent de suivre les vagues ou de prendre de la hauteur pour repérer les bancs de poissons dont il se nourrit. Pour pêcher, il se transforme en flèche, ses larges pattes aux tarses et aux doigts colorés se replient sous son corps, il tend ses ailes vers l’arrière juste avant de toucher l’eau, une flèche. Pour éviter les dommages dus au choc avec la surface de l’eau, il a des sacs d’air sous la peau au niveau du bec et du portail. Sa vitesse d’impact au moment de changer de milieu peut aller jusqu’à 90 km/h. Une fois sous l’eau, il peut nager pour se saisir de sa proie et l’avaler le plus vite possible pour pouvoir en pêcher un nouveau, de quoi alimenter en énergie son propre corps qui pèse en moyenne 3 kg et une fois l’œuf éclos, pour nourrir son petit qui va passer de 70 g à 4 kg pendant les 90 jours qui l’emmèneront au moment de l’envol. L’envol est un moment délicat pour les fous de Bassan, même adultes, même expérimentés. Toujours très élégants dans les autres circonstances de leur vie, leurs décollages sont souvent interminables, maladroits et laborieux, nécessitant une longue course pataude à la surface de l’eau. Un petit quelque chose de l’albatros de Baudelaire. Sûrement une des raisons qui les amènent à nicher dans les falaises abruptes qui leur permettent de se laisser tomber pour pouvoir s’envoler. Le fou de Bassan reste en mer toute l’année, sauf d’avril à septembre, sa période de nidification. On dit souvent que le fou est fidèle et que les couples se forment pour la vie. Petit bémol à cette explication romantique, il semblerait que ces oiseaux soient davantage fidèles à leur nid qu’à leur partenaire. Mais tant que les deux oiseaux sont fidèles au même nid, la version romantique reste tout à fait valable ! 

Photo ©Sylvie Strangejazzy

Le nid est un endroit important pour les fous, qui d’année en année commencent par le remettre en état en y ajoutant des matériaux, ce qui le fait devenir plus haut et plus personnalisé d’année en année. C’est leur territoire, d’environ un mètre carré qu’ils défendent vigoureusement contre les nombreux voisins malgré le grégarisme des périodes de nidification. Pour le nid, les fous utilisent tous les matériaux disponibles aux alentours, principalement algues, brindilles, mousses, mais aussi plumes, déchets de poisson, carcasses d’autres oiseaux, excréments et malheureusement, toutes sortes de déchets d’origine humaine, notamment en plastique. Restes de gants, de chaussures, de sacs et morceaux de filets et de cordages qui prennent parfois les oiseaux au piège. Beaucoup trop finissent pendus ou ligotés à leur nid, incapables de s’envoler pour aller se nourrir. Triste réalité, la face sombre du côté idyllique de l’endroit.

Après les oiseaux, transition en bateau avant le retour à terre et le repas de midi au Fjarå café bar de Lerwick, voir les oiseaux se nourrir a de quoi ouvrir l’appétit, il fait beau, la terrasse est accueillante, parfait pour profiter d’un fish & chips au soleil. 

Un peu plus loin, le Mareel cinema donne une idée de la vie culturelle des îles. Musique, cinéma, centre de création, salles de répétitions, accueil du public et en particulier des enfants, juste à côté du centre des archives et du musée. Une belle reconversion des anciens docks, garder l’espace et la vue, mais changer de perspective, laisser les gens rêver, inventer, s’évader, proposer autre chose sur ces îles autrefois toutes dédiées au poisson, à la mer, aux bateaux, mais aussi au pétrole, maintenant au tourisme. Une belle possibilité de faire advenir autre chose avec vue sur la baie. 

Suite de la journée en balade. Retour dans la voiture pour aller faire un tour, attraper par la fenêtre, une lumière, le vol d’un oiseau, un paysage parfait avec ce qu’il faut de courbes, de couleurs, de contraste, alors juste aller voir et se laisser surprendre, peut-être par un détail, une toute petite goutte au milieu du ruisseau qui nous fera sourire, arrêter de respirer et ouvrir les yeux grands pour profiter au mieux des présents de ces moments, ces petites choses attrapées par la vitre ouverte de la voiture quand on laisse sa main jouer avec le vent, y piocher des images, des odeurs, des pollens de fleurs, des poussières de cailloux ou bien des sels marins. Aujourd’hui, Weisdale, Bousta et la baie de Saint Magnus, Scarvister, Easter Skeld. Les noms suffiraient presque à la balade, les prononcer tout haut, en faire une mélodie, un refrain, une chanson. Et puis quelques arrêts. Arrêt pour des poneys, blancs tachés de rouilles, de brun, des poils longs et un regard doux, ils profitent comme nous d’un temps bleu et presque sans vent, un temps à contredire tout ce que la météo nous donne comme statistiques pour cette partie du monde.

Et durant la balade, petite pause logistique. Inutile de vérifier les horaires d’ouverture, juste besoin de trouver une des Honesty Box qui proposent souvent tout au bord de la route, un tas de choses à vendre. Pour aujourd’hui, des œufs et un cake. Le principe est tout simple, un endroit abrité, parfois réfrigéré, des denrées disponibles et une boîte dans laquelle on dépose l’argent correspondant au prix de ce qu’on vient de prendre. Pas besoin de quelqu’un présent en permanence, pas d’horaires d’ouverture, client comme commerçant, tout le monde est gagnant tant que chacun respecte le contrat implicite basé sur l’honnêteté. De quoi pouvoir continuer tranquillement la balade jusqu’au coucher du soleil, les courses sont faites. À côté de la Honesty Box de Sand, les ruines de la chapelle Sainte Mary et son cimetière avec des pierres tombales et des croix recouvertes de lichen qui leur donne une couleur blanche, un aspect irréel, un peu fantomatique. Partout autour, des collines couvertes par endroits de pieds d’iris qui ne sont pas encore en fleurs, mais qui laissent imaginer les tapis colorés qu’ils formeront d’ici quelques semaines.

Sur la route en direction de Bixter, de nombreux lochs de chaque côté qui se transforment, changent de couleur et d’aspect avec le jour qui tombe et la lumière plus chaude qui se pose à leurs surfaces, les ombres des moutons s’allongent, ils se promènent, tranquilles, en quasi-liberté pour peu qu’ils restent du bon côté de la clôture ou du muret, tandis que, pour les humains et les véhicules, le passage reste libre grâce à l’astucieux système des cattle grids : un fossé profond recouvert par une grille aux barreaux ronds suffisamment espacés pour que des sabots ne trouvent aucun appui tandis que pour tous ceux qui ont les pieds ou les roues suffisamment grands, ça ne pose aucun problème. Vers Twatt, les pierres des maisons en ruines prennent une teinte dorée qui contraste avec le vert printanier des jeunes pousses d’herbe et donne à l’ensemble un air mélancolique, l’envie de s’arrêter et de voir vivre là des familles, un bricoleur occupé à tailler un nouveau manche pour sa pioche, une chaise avec une vieille dame et son tricot qui trouve à l’extérieur une lumière bien meilleure que dans la pièce qui sert de cuisine et de séjour avec une seule petite fenêtre au milieu du lourd mur de pierres, un gamin qui empile des cailloux pour en faire une tour qui irait jusqu’au ciel, une lectrice perdue dans son bouquin qui serait assise là pour ceux qui la regardent, mais elle, loin dans un autre monde, le monde de son roman. Un peu plus loin, les huitriers pie tiennent compagnie aux moutons au bord de l’eau, la lumière disparait doucement pour laisser la place au plus sombre et bientôt à la nuit. Doucement se faire à l’idée qu’il est l’heure de rentrer, de préparer le repas et d’aller, sous couvert de sommeil, profiter en souvenirs de tout ce qu’on a vu durant cette journée. 

L’albatros 

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !


Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Charles Baudelaire

Shetland #07 | Mercredi 1 mai 2024

Lerwick – Gott – Catfirth – Eswick – Brettabister – Laxo – Leva Neap (Hamera head) – Vidlin – Lunna – Voe – Weisdale – Lerwick

Carnet du voyage aux Shetland de S et N, avril-mai 2024

Une journée plus tranquille pour ce qui est du nombre de kilomètres. Prendre le temps de savourer ce qui est juste à côté. À commencer par Lerwick, la capitale, son centre-ville. Se promener dans les rues, rythme lent des flâneries, prendre le temps de détailler ce que proposent les vitrines, les objets présentés, comment on les présente, éclairage, couleurs, décor, ou bien plus simplement, les objets pour eux-mêmes, leur utilisation, pour la vie de tous les jours, pour l’alimentation, des objets usuels, ou ce qui est davantage destiné aux clients de passage, souvenirs des Shetland, peluches de macareux et de moutons duveteux, photos des paysages et puis tricots aussi pour bien mettre en valeur la laine des Shetland.

Aux Shetland, le tourisme représente une part non négligeable des revenus économiques, avec, pour 2024, 88 967 touristes comptés à l’arrivée des ferries et des avions sur l’aéroport de Sumburgh, pour un total estimé de 50 309 650 £ dépensés par ces mêmes visiteurs, exceptés les navires de croisière en escale, au nombre de 129 en 2023 pour un total de 123 903 passagers. Chiffres qu’on peut retrouver sur le site officiel des Shetland : https://www.shetland.gov.uk/shetland-statistics/economy. Le nombre d’habitants des Shetland était de 23 190 en 2024, le tourisme est donc une part importante de l’économie des îles. Alors, après le shopping, aller y voir de plus près, entrer dans un café au nom qui parle tout de suite quand on parle français. « C’est la vie », 181 Commercial Street à Lerwick. Un mélange étonnant, mais surtout plein de saveurs entre la France, l’Espagne et le pays d’accueil, ces britanniques Shetland. Peintures, pulls en laine toute douce, objets d’un peu partout et surtout une cuisine riche de produits locaux qui prennent les saveurs de ceux qui les cuisine. Un accueil sympathique, contact facilité par le latin des langues, un endroit chaleureux qui nous verra sûrement revenir nous asseoir à cette table du fond qui nous permet de voir tout, tout aussi bien que tous, de quoi savourer autant la cuisine, le lieu et les gens.

Commercial Street, il n’y a que sur la carte que la rue est toute droite. Dans la réalité la rue est à l’image du pavage de grandes dalles dont l’idée de départ était sûrement qu’elles soient toutes de la même taille. Et puis avec le temps, les travaux, les rajouts, les changements, les dalles sont finalement à l’image de la rue, et de toutes ses vitrines, des décrochés, des creux, des bacs à fleurs avec bancs, poteaux en tous genres, des panneaux publicitaires, des pleins et des déliés avec des avancées ou encore des retraits de quoi piéger le vent quand il vient en visite. Une possibilité aussi pour les gens qui se promènent de pouvoir s’abriter quand le temps n’est pas le nôtre pour ce premier mai : grand ciel bleu et peu de vent, juste quelques nuages pour rappeler, dans le ciel, les moutons en vraie laine qui animent les prés. 

Suite de la journée dans les près justement, ou plutôt, entre les prés sur les routes de Mainland. Tout d’abord vers le nord sur l’A970 en direction de Gott et de Catfirth, avec cette fois dans les prés verts sur fond de mer bleue, de rousses vaches des Highlands tranquillement allongées à surveiller la mer dans les nombreuses découpes de la côte côté est. Baies, îles, îlots presqu’îles, des baies comme des vallées, comme des lits de rivières. Alors, oui, pour les vaches, de quoi regarder l’eau parler avec la terre.

Un peu plus loin, suivre toujours les courbes de la côte pour arriver vers Eswick et le Mull of Eswick. L’endroit semble favorable pour y attendre les loutres. Alors, attendre, ouvrir bien grand les yeux, même les écarquiller, pour essayer d’apercevoir parmi les algues rousses, le rouille, le gris, le beige et le brun de la fourrure des loutres. Une fourrure bien spéciale qui lui permet de garder sa chaleur sans pour autant avoir une épaisse couche de graisse comme pourraient en avoir les ours qui eux aussi ont un lieu et un mode de vie où la mer dialogue avec la terre. Ne pas se décourager trop vite, attendre patiemment en essayant surtout de ne pas manquer l’entrée d’une de ces souples artistes aux douces ondulations qui se servent d’outils et maîtrisent parfaitement l’art de se camoufler. Mais aujourd’hui, pas de chance, alors laisser les yeux se promener vers le ciel et vers l’eau pour pouvoir profiter de la présence d’un couple de plongeons huards, ou de plongeons imbrins en période nuptiale. 

Suite de la promenade en voiture, Catfirth, Brettabister, Laxo, Vidlin avec sa baie bien abritée, une petite marina tranquille et une église méthodiste juste au bord de la mer, qui partage son parking avec la cale de mise à l’eau et quelques tables de pique-nique. Ensuite, direction Lunna à peine 3 km plus loin, joli nom pour une superbe péninsule. Endroit tranquille pour se promener loin des routes de passage, endroit où prendre le temps avec des bâtiments qui racontent une histoire tout autant que l’Histoire.

photo © Sylvie Strangejazzy

Lunna est une sorte d’avancée qui s’extraie de Mainland et s’étire vers le large, du côté du Nord-est, vers la pointe sud de Yell et la pointe sud de Unst. Sur le côté ouest, une baie toute tranquille, profonde et abritée avec des petites baies, annexes singulières pour un bateau ou deux, l’une d’elles presque barrée par un étrange banc de sable et de galets. De quoi faire penser au tombolo de Saint-Ninian et protèger l’accès en parfait arc de cercle juste sous les fenêtres du hameau d’Hamnavoe jusqu’aux cailloux très bas de Colna taing au milieu de la baie. Lunna House, ainsi que les jardins qui l’entourent sont classés monuments et jardins historiques. La construction de la maison débute en 1663 sur les ruines d’un Haa médiéval, elle-même construite sur le site d’une maison longue viking, elle-même construite sur le site contenant les ruines d’un Broch, tour bâtie à l’âge du fer, ce qui fait remonter l’histoire du site à environ 4 000 ans. Lunna House, la maison initiale a été construite par Robert Hunter, le premier « Lord Chamberlain » des Shetland. Puis sont venus de nombreux ajouts, de bâtiments annexes ou d’extensions accolées à la maison au fil des mariages, aléas familiaux et ventes de la maison pour aboutir à la forme de croix orientée vers les quatre points cardinaux qu’elle a actuellement, ainsi que le crépi qui l’isole un peu mieux du rude climat des Shetland et unifie son esthétique de bâtiment construit en plusieurs étapes et avec des techniques et des matériaux différents. Dans l’ensemble Lunna, on trouve également, Lunna Kirk, l’église construite en bas de la butte et actuellement l’église la plus ancienne encore en activité aux Shetland. Autre bâtiment constituant l’ensemble, une sorte de dépendance, utilisée initialement (d’après le site Shetland.org) pour surveiller (et espionner) les pêcheries des alentours, puis pour assurer la logistique des activités plus occultes de contrebande qui, quoique répréhensibles, ont donné à toutes les personnes impliquées une connaissance fine de la géographie des îles et des côtes alentours, des passages cachés, des courants et des havres tout autour des Shetland, connaissances qui ont sûrement aidé à assurer la réussite des opérations du Shetland Bus.

En effet, l’histoire récente de la maison est intimement liée à celle de la deuxième guerre mondiale. Réquisitionnée pour son isolement et sa situation sur la côte elle a été la première base du service des opérations spéciales (SOE). Entre 30 et 40 agents y ont séjourné régulièrement pour faire marcher ce fondement du Shetland Bus, lien entre la Grande-Bretagne et la Norvège alors occupée par les Nazis, le réseau mis en place et appelé Shetland Bus acheminait, le plus souvent à bord d’une flottille de bateaux de pêche, armes, munitions et combattants vers la Norvège et rapatriait en retour vers les îles Britanniques les résistants et combattants blessés ou ceux ayant terminé leur mission sur place. Déplacé ensuite à Scalloway, le SOE a laissé la place à Lunna à une partie moins administrative et plus opérationnelle, en particulier l’expérimentation et l’entrainement de sous-marin pouvant être pilotés par une seule personne et destinés à couler les bateaux ennemis. 

Après la guerre, Lunna, sa grande maison et toutes les dépendances sont revenues à des activités plus pacifiques, en particulier l’accueil de personnes de passages, chambres d’hôtes ou résidences secondaires. Un temps tombée dans un manque d’entretien qui faisait craindre pour son avenir, la maison de Lunna, désormais protégée au titre des monuments historiques, est devenue une institution parmi les locations saisonnières de l’île, ainsi qu’un lieu de pèlerinage pour de nombreuses familles de personnes y ayant séjourné pendant la guerre, en particulier originaires de Norvège. 

Après ce détour historique, retour dans le monde plus calme de l’observation des oiseaux et des paysages de l’île. Et pas seulement des paysages d’ailleurs, puisque parfois, des personnages viennent s’inviter dans ces décors d’où ils étaient absents quelques minutes auparavant. Comme cette bande de phoques apparus au milieu de la baie. D’abord un seul museau curieux surmonté de deux yeux noirs et orné de magnifiques moustaches. Puis un deuxième, un troisième et finalement tout un groupe qui s’approchait, étonnés, intrigués et donnant presque l’impression de vouloir jouer. Joueurs et curieux aussi les poneys des Shetland croisés un peu plus loin pour terminer la série des rencontres animales de cette belle journée, temps sec, pas trop de vent et juste assez de nuages pour que le ciel se montre au mieux de ses couleurs dans le coucher de soleil. 

Pour le repas du soir, retour à la découverte de ce matin, le bar-restaurant « c’est la vie » dans Commercial Street, ce qui nous permet, au moment de rentrer, de profiter un peu de la ville la nuit, fenêtres illuminées au hasard des architectures intérieures qu’on devine derrière les austères murs de pierres grises. La lumière du jour reste encore un peu même si le soleil est déjà couché depuis un moment : l’avantage des jours qui rallongent alors qu’on se rapproche doucement du solstice en ce premier jour de mai. 

Shetland #06 | Mardi 30 avril 2024

Lerwick – Toft ferry terminal sur Mainland – Ulsta ferry terminal sur Yell – Gutcher ferry terminal sur Yell – Belmont ferry terminal sur Unst – Loch of Snarravoe – Loch of Watlee – Baltasound – Haroldswick – Hermaness National Nature Reserve – Muckle Flugga – Belmont ferry terminal – Gutcher ferry terminal – Ulsta ferry terminal – Sellafirth The Shetland Gallery – Toft ferry terminal – Lerwick

Carnet du voyage aux Shetland de S et N

Hier c’était balade dans un autre archipel, et aujourd’hui aussi. Reprendre la route d’hier, monter droit vers le nord jusqu’au terminal des ferries de Toft et embarquer pour Yell qui ne sera cette fois qu’une étape. Yell est un peu le saut du milieu du triple saut, le passage obligé pour arriver à Unst, destination du jour. Des îles en pointillés, des petits cailloux posés au milieu de la mer pour qu’on puisse traverser le torrent-océan sans trop se mouiller les pieds. Alors traverser cette étape sans trop perdre de temps, sans prendre trop le temps comme c’était le cas hier, le jour de la découverte, on reconnait des endroits, des points particuliers. Aujourd’hui, on ne fait que passer pour arriver à Gutcher ferry terminal, au nord-est, disons, en haut du nez du dragon qui regarde vers la Norvège en soufflant un nuage si dense qu’il serait devenu l’ile de Fetlar. La traversée entre Yell et Unst ne dure pas très longtemps, juste le temps de savourer ce petit morceau de mer entre deux îles, les mouvements du bateau, l’ambiance du voyage, les bruits, les odeurs, ou juste le temps de se rappeler qu’Unst est l’île la plus au nord des îles britanniques et aussi le point le plus proche de la Scandinavie, point de débarquement le plus évident pour les Vikings venus de Norvège comme en témoignent les vestiges d’une soixantaine d’habitations vikings retrouvées sur l’île. Une étonnante concentration de maisons longues, de vestiges vikings ruraux, la plus importante même retrouvée jusqu’à maintenant. Fouilles archéologiques, études, préservation et présentation au public avec une maison longue accessible toute l’année depuis le bord de la route aux environs d’Haroldswick, juste à côté d’une réplique de bateau viking à la proue et à la poupe relevée et sculptée d’une figure menaçante, le Skidbladner (une réplique du Gokstad). Les deux monuments sont simplement posés sur le vert de l’herbe entre le gris de la route et le bleu de la mer, protégés des envies de visite trop urgentes depuis la route par quelques piquets et des cordes tendues. C’est un point de départ, un rappel, un appel à se documenter davantage à chercher plus profondément et plus sérieusement de quoi en savoir davantage sur le passé de cette île tiraillée, sûrement encore plus que les autres, entre la culture des Scandinaves du nord et celle des Britanniques du sud.

Sur la route avant d’arriver à Haroldswick depuis le débarcadère de Belmont, on rencontre beaucoup d’herbe et des parcs à moutons avec leurs clôtures de pierres. Entre le muret trop bas et le mur trop haut, il manque le mot parfait pour cette hauteur-là, celle qui empêche les moutons de passer mais permet aux humains de regarder par-dessus pour voir ce qu’il se passe dans le champ d’à côté. Aussi de nombreux lochs, étendues d’eau au milieu de cette île, elle-même posée sur l’eau. Comme si l’île prenait l’eau, comme une planche abimée qui flotterait encore mais laisserait voir la mer par ses multiples brèches. Ou ce serait une bâche qui retiendrait l’eau de pluie dans des flaques plus ou moins étendues. Plus sûrement des rêveries pendant le trajet quand on attend d’être enfin arrivés à l’endroit convoité.

Aujourd’hui, l’endroit convoité est tout au nord de Unst, la réserve d’Hermaness juste après Burrafirth. Sur la carte la profonde baie, presque fjord, de Burrafirth est quasiment reliée au Loch of Cliff tant les deux étendues bleues semblent proches. Une fois passé entre les deux, la baie s’ouvre sur la droite et sur le large : plus aucune terre dans cette direction jusqu’au Svalbard, presque au pôle Nord, à quelques degrés près. Unst est au nord de l’archipel, le sentiment à la fois d’un début et d’une fin. Une fin pour les oiseaux qui viennent nicher là et un début pour les poussins qui casseront leur coquille là-haut sur ces falaises ou bien dans les terriers avec vue sur la mer.

photo © Sylvie Strangejazzy

Hermaness National Nature Reserve est une réserve très importante pour les oiseaux marins, réserve nationale d’importance internationale, même si pour les oiseaux, les frontières n’ont aucune importance. Ils sont jusqu’à 100 000 à fréquenter le site en été, la plupart pour y nicher et élever les petits. Plusieurs sentiers ont été aménagés, recouverts de graviers ou équipés de passerelles de bois dans les passages trop bourbeux pour éviter que la terre ne soit tassée aux endroits où les macareux creuseront leur terrier, les herbes, couchées par trop de pieds, mais surtout, pour empêcher que les oiseaux ne soient dérangés. Pour de nombreuses espèces, la reproduction est un enjeu majeur de la survie de l’espèce, les macareux, pas si nombreux et surtout les fous de Bassan décimés par la dernière grippe aviaire au point d’avoir fait apparaître des changements importants chez les individus ayant survécu, puisque certains ont désormais l’iris noir et non plus de l’habituel bleu pâle. Les fous de Bassan nichent sur les falaises, sur les rochers abrupts et autres endroits tranquilles, donc souvent inaccessibles, qu’ils s’approprient, peuplent de nids très rapprochés et cette promiscuité aidant, l’endroit est rapidement peint en blanc par leurs plumages immaculés, à peine rehaussé par le noir au bout de leur queue et de leurs ailes, le jaune de leur tête, les traits noirs qui soulignent leur œil et leur long bec effilé.

L’endroit va également offrir un lieu de nidification et de repos à bien d’autres espèces d’oiseaux, pour la plupart marins tels que grand labbes, fulmars, cormorans ou guillemots. À l’intérieur des terres, viennent également nicher des échassiers comme le pluvier doré, le bécasseau variable et la bécassine des marais.

Mais cette année, fin avril est encore un peu tôt pour les macareux, arrivés dans le sud de Mainland, mais pas encore ici, au nord de Unst. Pour nous, ce sera principalement des fous de Bassan, quelques grands labbes, assez rares en dehors de cette période de reproduction/nidification et des fulmars, ce qui suffit déjà largement pour admirer les vols au ras des vagues, les plongeons en piqué, les atterrissages en falaises, les interactions entre oiseaux qui se retrouvent au nid, sachant que le fou de Basssan est un oiseau fidèle qui revient chaque année sur le même nid et avec le ou la même partenaire.

Sans oublier la balade. Tout d’abord se rendre au sommet de la colline pour voir le paysage, se repérer avec, de l’autre côté de la baie, le dôme blanc de la Saxa Vord Radar Station, et au nord, Out Stack, les cailloux émergés les plus au nord des îles Britanniques, ainsi que Muckle Fugga et son phare. Un phare écossais de plus construit sous la direction de la famille Stevenson, et plus précisément pour celui-là, par Thomas et David Stevenson, respectivement père et oncle du Robert Louis Stevenson de l’île au trésor. D’ailleurs, comme le rapporte l’article du Northern Lighthouse Board relatif à ce phare :

It may be interesting to note that Robert Louis Stevenson, who was born in 1850, visited Muckle Flugga on 18 June 1869 with his father, Thomas Stevenson, Engineer to the Board and there is a school of thought that the Island of Unst influenced him in his writing of “Treasure Island”.

Un endroit que l’on mérite quand même sur ce chemin long, venteux et vallonné, même si très bien aménagé. Pas non plus trop de temps pour admirer les prouesses aériennes ou le comportement au nid des oiseaux de la réserve, Unst et Lerwick étant éloignés par deux ferries avec une île à traverser entre les deux… Le chemin en entier fait environ quatorze kilomètres, et avec le vent assez fort ce jour-là, nous avons vu l’arrivée sur le parking comme une bonne nouvelle. Sur ce trajet retour vers le camp de base de Lerwick, le temps quand même de faire une petite pose pour immortaliser l’arrêt de bus de Baltasound sur la route A968, entre Haroldswick et Belmont. Connu sous le nom de Bobby’s bus Shelter, l’abribus est aménagé, meublé et décoré par les usagers. Petits rideaux, canapé, télévision, coin lecture pour petits et grands et babioles diverses correspondant au thème choisi chaque année. L’abribus est tellement célèbre qu’il a un site internet et une page Wikipedia…

Ensuite, retour presque direct vers Lerwick, juste une halte à la galerie de peinture « The Shetland Gallery » à Sellafirth sur Yell. Aquarelles, fusains, peintures naïves, photos de loutres et d’oiseaux, ainsi qu’un peu d’artisanat local, une belle mise en avant de ce qui se crée sur ces îles.

Pour le reste du trajet retour jusqu’à Lerwick, une impression de quotidien, de connu, moins de découverte, laisser ses pensées s’éloigner, se prendre à repenser aux paysages de Unst, à envisager le programme du soir plutôt que de se consacrer à tout ce qui défile de chaque côté par les vitres de la voiture. 

Pour le repas de ce soir, direction le Fjarå cafe bar, un café avec une jolie vue sur la baie de Brewick, qui marque l’entrée sud dans le passage entre l’île de Mainland et celle de Bressay qui abrite le port et la ville, empêchant également par leur proximité que le vent et de trop grosses vagues ne puissent y arriver sans avoir rencontré auparavant des rochers qui auraient calmé leur trop grande fougue.

Shetland #05 | Lundi 29 avril 2024

Lerwick — Catfirth — Hillside — Mossbank — Toft (Ulsta ferry) — Ulsta Shetland Ferry Terminal — Old Haa Museum and Tearoom — Gossabrough — Aywick — Mid Yell — Sellafirth — Cullivoe — Breckon Sands — West Sandwick — Ulsta Shetland Ferry Terminal — Voe — Dury — Brettabister — Catfirth — Lerwick

Carnet du voyage aux Shetland de S et N

Aujourd’hui, balade dans une autre île de l’archipel, une des autres îles de l’archipel. Les Shetland sont un archipel d’une centaine d’îles. Environ. Être ou ne pas être une île dépend de la hauteur d’eau qui elle-même varie avec la marée. Deux petites buttes sur une île à marée basse pourront faire deux îles à marée haute ou une seule si l’une est plus haute que l’autre ou plus aucune île si elles sont trop basses ou que c’est une grande marée. Et inversement. D’où l’incertitude sur le nombre d’îles de l’archipel, singularité de la nature sans aucun lien avec la qualité du travail géographique. Approximation de raison.

Un archipel, c’est plusieurs îles, mais avec quelque chose d’un groupe, quelque chose de commun. Ici, leur proximité géographique, une histoire, une culture, la vue qui permet de passer de l’une à l’autre presque aussi sûrement qu’avec le ferry. Un voisinage. J’omets les jours de brumes, où la vue ne suffit plus pour voir les îles voisines. Les jours de brume, les Shetland restent un archipel, et la disparition des autres îles, celles qui sont au-delà de celle qui porte nos pieds, n’indique pas obligatoirement qu’une île se détacherait, seule, pour aller voir plus loin sur le vaste océan en emportant au loin ses quelques habitants. Cette dernière idée ne serait rien d’autre qu’une idée de fiction sans aucune base sérieuse, évidemment. 

Yell a une forme compacte, presque rectangulaire quand on regarde la carte ou la photo satellite de loin. Elle est située au Nord-est de l’archipel et forme l’ensemble des îles du nord avec ses deux plus grandes voisines, Unst et Fetlar, situées au « carrefour de la mer du Nord », à peu près à la même distance de l’Écosse, de la Norvège et des îles Féroé. Une population d’environ 900 habitants pour une longueur de 31 km et une largeur maximale d’une peu plus de 12 km. Yell est habitée depuis le néolithique. Sur la carte, la forme de l’île peut faire penser à un dragon tête repliée sur la poitrine qui pousserait Unst du front pour mieux voir la Norvège et soufflerait des flammes qui formeraient Fetlar. On pourrait aussi y voir plein d’autres choses, mais les dragons ne sont pas à rejeter d’un revers de la main comme simples fantaisies, surtout dans cet endroit du monde posé entre deux mondes tout autant friands de légendes l’un que l’autre, les Vikings et l’Écosse. Peut-être un effet des nombreux jours de brume qui couvrent l’archipel, une façon d’isolement, se retrouver entre soi, avec soi, situations propices à laisser se développer l’imagination, une vision fantastique du monde autour de soi qui permette d’apprivoiser la forme particulière de la vie dans les îles loin au nord.

Les pierres de l’île racontent cette vie dure face à des éléments qui peuvent être d’une grande violence. Formée à l’aire glaciaire et située sur la faille calédonienne qui correspond au canal calédonien en Écosse « continentale », Yell est constituée d’un socle de roches, principalement du schiste et recouverte d’une épaisse couche de tourbe d’un mètre cinquante en moyenne exploitée pour le chauffage. L’île est plutôt sableuse à l’est tandis qu’à l’ouest on trouve plus de roches et des falaises abruptes.

Quant au nom de Yell, plusieurs origines sont possibles. Le nom Yell, mentionné dans les années 1300 sous le nom de Iala, pourrait être d’origine brittonique, dérivé de iala, signifiant « terre stérile ». Le protonorrois était Jala ou Jela, ce qui signifiait peut-être « île blanche », en référence aux plages. Le vieux norrois était Gjall, signifiant « aride ». En 1586 est mentionné le nom de « Yella ». Au début de l’époque moderne, il s’écrivait « Zell », une transcription erronée de « Ȝell », dérivé de la lettre initiale yogh, disparue depuis de l’alphabet britannique et dont la graphie était proche du chiffre arabe 3 toujours utilisé de nos jours et de la lettre cyrillique « Ze », З. Shetland vient de « Hjaltland », et le « Ȝ » symbolisait le son initial dans l’ancienne prononciation. Ceci rend plausible une autre explication possible, liée aux mots nordiques « hjalli » ou « hjallr », qui désignent une terrasse à flanc de montagne ou une corniche, un échafaudage, de même que ceux utilisés pour sécher le poisson. « Hjell » est l’orthographe et la prononciation actuelles en norvégien, et « hjallar » est la forme possessive singulière ou nominative plurielle en vieux norrois. 
(Source, Wikipedia, Yell).

Pour arriver à Yell depuis Mainland, il faut prendre le ferry. Depuis Lerwick et l’appartement qui sert de camp de base, prendre la route du nord, la grande route, la A970. Penser à faire le plein de la voiture, car les stations-service ne sont pas très nombreuses. De plus la météo du jour n’est pas particulièrement engageante, nuages et pluie fine, rien qui motive plus que ça à marcher longtemps au bord de la route, un bidon à la main. Catfirth, Hillside, puis la A968. Le temps est toujours nuageux, mais la pluie a cessé. Mossbank vers 10:00, puis Toft et le terminal des ferries pour Yell. Sur la côte opposée, le terminal pétrolier de Sullom Voe. Ne pas se tromper de terminal. La liaison entre Toft et Ulsta annonce un ferry environ toutes les demi-heures, c’est dire l’importance des liaisons maritimes entre les îles de l’archipel, une façon supplémentaire de faire groupe pour ces îles. Arrivé au terminal, la terre se rétrécit, un fin passage mène jusqu’au gros nez bleu du bateau qui se retrousse pour laisser embarquer les voitures. Le temps de la traversée, le ferry se transforme en un petit monde à part, une bulle, une parenthèse, un chapitre, presque un livre, une petite nouvelle dont le nombre de pages serait intimement lié au temps de la traversée. Personnages qu’on devine ou qu’on entrevoit quelques instants seulement, qui font marcher le bateau, l’entretiennent l’amarrent, ils sont en bas, aux machines ou dans la pièce du haut, la timonerie, cabine de pilotage, cette pièce toute vitrée avec vue tout autour sur toute la mer, toute la terre, avec la vue sur tout. Cette pièce de tout en haut tout comme celle des machines autant que ceux qui y vivent resteront un mystère pour nous, les passagers. Le temps de la traversée, les passagers se côtoient dans une grande salle où l’on peut s’asseoir. Ceux qui ne sont pas accaparés par l’écran de leur téléphone regardent la mer et parfois un bout de terre défiler par la fenêtre, ceux qui sont en groupe discutent, lisent ou se perdent dans leurs pensées. Le temps de la traversée, le ferry est comme une ile flottante, une annexe des îles, une dépendance de l’archipel.

Une fois débarqués, les routes de Yell ressemblent quand même beaucoup à celles de Mainland, des moutons, des pâturages avec clôtures, la mer. Pour commencer, se faire une idée un peu plus précise, faire connaissance avec ce que proposent les humains au-delà des paysages, suivre le petit panneau du Old Haa Museum and Tearoom, le musée historique de Yell. Bâtiment rénové, mais à la très longue histoire puisqu’il a débuté son existence comme maison de commerce en 1672, puis lieu d’échange pour la ligue marchande de la Hanse dont faisait également partie des villes comme Lübeck, Brême et Hambourg. Peu d’informations sur les marchandises échangées ici en ces temps-là, mais aujourd’hui, le musée propose un rayon souvenir bien garni, surtout du côté laine et tricots de toutes formes et de toutes couleurs. Peut-être que c’était déjà le cas à l’époque. Autre attrait du lieu, l’accueil en ce lieu idéal pour se mettre au chaud, au sec et à l’abri du vent, autour d’une traditionnelle tasse de thé ou d’un bon cappuccino. Côté musée, les objets exposés sont principalement en rapport avec la pêche à la baleine et au hareng. Déambuler dans les rues tout autour donne à croire que presque tous les bâtiments sont là pour rivaliser avec le musée : l’église épiscopale saint Coleman, comme le manoir construit un peu plus haut vers 1800 et qui, plus que les îles, évoque le sud de l’Angleterre par son architecture. Jusqu’à l’arrêt de bus, antique lui aussi, qui abrite une vénérable chaise de salle à manger avec son rembourrage quasiment intact et son dossier ajouré.

photo © Sylvie Strangejazzy

Suite de la visite de l’île par ses paysages, ses rivages, ses animaux. Yell serait la capitale britannique de la loutre, alors suivre la côte pour vérifier. Pour l’instant, l’endroit semble surtout peuplé de moutons, tant dans les champs que dans le ciel avec des éclaircies, mais une météo bien remplie de nuages, pâles pour certains, mais pour beaucoup, plus sombres et menaçants et les averses seront aussi de la balade. Ne retenir que les superbes lumières qui permettent d’immortaliser des poneys facétieux et amicaux, des cabines téléphoniques très britanniques, de superbes paysages, des plages de sable, des dunes, des bateaux abandonnés sur les plages, des phoques. Mais pas de loutres. Il doit falloir les chercher plus activement, entraîner son regard pour les distinguer parmi les algues qui imitent à merveille leur pelage. Et puis se promener, suivre la route qui va vers le nord jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de route et revenir par la même route, un peu, puis suivre l’autre côté de l’île quand la route se divise. Et voir encore des poneys facétieux et amicaux, des cabines téléphoniques très britanniques, de superbes paysages, des plages de sable, des dunes, des bateaux abandonnés sur les plages, des phoques, mais pas exactement les mêmes, parce que l’endroit est différent, la lumière est différente, les moutons ont bougé, le phoque a plongé, les nuages ont laissé place au bleu du ciel. Se dire qu’on pourrait rester là, longtemps, très longtemps sans jamais se lasser.

Et puis y aller quand même, revenir à Ulsta, au terminal du ferry pour rentrer sur Mainland. Reprendre le ferry, voyage différent lui aussi, voir la terre s’éloigner alors qu’à l’aller elle se rapprochait, noter un détail, un autre, un autre encore.

Une fois sur Mainland, se diriger vers le sud, mais pas trop vite, en faisant s’allonger la route. Après Voe, prendre vers Laxo, Dury, Laxfirth, Brettabister et ses moutons joueurs, puis retour sur la A970 à Catfirth pour revenir à Lerwick où la nuit ne sera pas de trop pour savourer à nouveau, en souvenirs, la balade du jour en attendant demain, et une autre balade et d’autres souvenirs qu’on se promettra, eux aussi, de ne jamais oublier.

Shetland #04 | Dimanche 28 avril 2024

Lerwick — Sumburgh — Sumburgh Head — Jarlhof — West Voe Beach — Boddam — Scousburgh — Levenwick — Netherton Burial Ground — Sandwick Easter Quarff — Lerwick Port

Carnet du voyage aux Shetlands de S et N

On les voit depuis n’importe laquelle des fenêtres de Lerwick qui donnent sur le port. Arrivés dans la nuit ou bien très tôt le matin, un immense bateau de croisière, empilement de ponts comme des étages d’immeubles, cheminées, radar, passerelle, antennes et une toute petite coque qui paraît minuscule sous autant de niveaux. Et dans une autre partie du port, plus près de la ville, les mats élancés du grand voilier école polonais, le Dar Młodzieży.

Dans les dépliants destinés aux croisiéristes, sont conseillées la visite de Lerwick, boutiques de souvenir, cafés, restaurants et le musée avec les archives des Shetlands où il est possible de profiter d’une « attraction touristique multifonctionnelle et d’une expérience interactive ». La population de Lerwick est d’environ 7000 habitants, le nombre de passagers sur le bateau amarré ce jour dans le port est de 3560 passagers. Augmentation conséquente, à chacun ensuite d’y voir une opportunité économique ou un poids écologique et démographique disproportionné. 

Pour nous ce sera plutôt visite du sud de Mainland, Direction Sumburgh par la principale A970. Le grand phare du sud de l’île, celui que voient tous les bateaux arrivant sur l’archipel par le sud. Oui, même par temps de brouillard on voit ce phare, mais avec les oreilles grâce à sa corne de brume qui rugit pour prévenir ceux qui s’approcheraient trop. Un phare de plus construit par la famille Stevenson, Robert pour celui-là, le grand-père du Robert Louis de l’île au trésor et premier de la dynastie des Stevenson, ingénieurs des phares et balises à qui on doit la conception de la plupart des phares écossais et plus généralement, du nord des îles britanniques. Mais Sumburgh Head n’est pas qu’un phare, c’est aussi un endroit connu de la plupart des gens qui vivent, passent ou sont passés aux Shetlands. Sumburgh Head c’est d’abord l’aéroport le plus grand et le plus actif de l’archipel. Actif, mais à l’échelle des Shetlands puisque la densité du trafic permet quand même de suivre la route A970 et de traverser en voiture la piste pour aller plus au sud. Regarder d’abord à droite puis à gauche et inversement avant de traverser, car les avions, qu’ils soient de Grande-Bretagne ou d’ailleurs, atterrissent normalement au milieu de la piste.

Juste à côté des modernes avions, les ruines préservées et aménagées d’un village préhistorique de l’âge du fer avec des habitations rondes construites en pierres. Construire en rond, ça ne se fait plus de nos jours, et pourtant, ça a des avantages. Pour la construction elle-même, pas de coins, d’angles, de pierres d’angles à trouver, à sélectionner, toutes les parties du bâtiment ont la même résistance, ce qui n’est pas le cas pour les édifices rectangulaires, comme en témoignent les nombreuses ruines rencontrées sur l’île ou ailleurs. L’organisation à l’intérieur semblait aussi plus rationnelle, plus égalitaire : le feu au milieu et tout le monde autour, dans des alcôves dont les cloisons devaient aussi servir à soutenir le toit, (toit dont la nature et la réalisation pose encore questions), ce qui évitait les discriminations, la chambre humide et sombre tout au bout du couloir et donc bien plus éloignée que les autres du feu qui réchauffe et des conversations qui éclairent et construisent. Alors pour habiter, plutôt rond ou carré, les yourtes et les igloos ont choisi la forme ronde tandis que dans les villes on est plutôt carré, plus simple pour caser toutes les habitations en cohabitation avec murs mitoyens, économie de pierres. Choisir est toujours fonction des importances, des habitudes du temps, de ce dont on dispose et décider parfois, quand tous les choix se valent en fonction des options, peut très bien relever de la quadrature du cercle.

Une fois quitté le phare, et sa tour de forme ronde, ne surtout pas passer, tant qu’on est dans le coin, à côté d’une balade au pays des oiseaux. Le phare ou plutôt la maison du phare (rectangulaire), abrite aussi les bureaux et une boutique de souvenirs ainsi que le prêt de jumelles par la RSPB (Royal Society for the Protection of Birds). Ici c’est une réserve, les oiseaux sont suffisamment tranquilles pour décider en nombre de nicher alentours. Suivant les habitudes, le nid sera construit au milieu des falaises, dans un replat de roche ou creusé dans la terre au sommet des parois avec vue sur la mer, comme chez les macareux qui arrivent sur les lieux en cette fin d’avril. Les jumelles aideront pour bien les repérer et les identifier, étudier en détails chaque comportement, peut-être voir dans les nids à la saison des œufs, ensuite les oisillons. Fous de Bassan, fulmars, cormorans, guillemots et puis les macareux et leurs becs colorés, juste se laisser porter à apprécier un vol, un virage serré, une plongée dans la mer, atterrissage parfait dans un endroit scabreux, décollage en douceur et vol, simplement vol, les suivre du regard dans leurs évolutions d’une élégance rare, propre aux oiseaux en vol.

Ensuite pour se dégourdir les jambes, puisque l’observation demande calme et immobilité, petite balade sur la plage de West Voe, en bordure de West Voe of Sumburgh, la vue sur le grand large, profiter du soleil à sa juste valeur dans ces terres qu’on devine souvent bien plus ventées et bien plus arrosées. 

Retour vers le Nord, en direction de Boddam, puis crochet vers Scousburgh sur la côte ouest de l’île. Des murets, des moutons et du linge qui sèche, parfaitement défroissé par le vent, scènes maintes fois rencontrées à côté des maisons, deux piquets et un fil pour un peu de couleurs et de formes ondulantes qui nous racontent la vie des gens de par ici. Remontée toute tranquille, détour par Levenwick, puis Sandwick, Stove, avec un muret recouvert de lichens comme un crépi épais, comme la laine qui habille les moutons. Avec toujours en face des murets, des murs, parapets et murailles, cette émotion de penser à ceux qui ont construits ces empilements de pierres, choisir celle qui va bien, la reposer, en prendre une autre, la poser à nouveau, la retourner, la faire pivoter, essayer à côté pour voir si, des fois, ça ne collerait pas mieux, chercher des plus petites, plus fines, presque des rebus, pour caler les plus grosses, tester si ça tient bien, parfois tailler un peu quand on sait faire la taille, se reculer pour voir. Et puis recommencer, jusqu’en haut du muret qui maintenant prends la mousse, le lichen et le temps.

À bord du Dar Młodzieży © Sylvie Stragejazzy

Toujours côté moutons, le ciel se fait nuageux et s’habille de sombre, n’encourageant pas trop à poursuivre la balade trop loin de la maison. Une occasion parfaite pour se promener pas trop loin du camp de base-pied à terre, pour aller visiter le Dar Młodzieży, le trois-mâts polonais toujours là, amarré tout près de l’esplanade du grand port de Lerwick. Contraste entre le bateau de croisière carré, avec ses étages empilés dans le fond du bassin, et les mats du navire école pris dans leur toile d’araignée de cordages, de poulies et de voiles soigneusement ferlées. C’est un navire école, ici on se construit une vie de marin, alors il faut apprendre et tout faire comme il faut. Ça sent aussi un peu le goudron, le sel, le chanvre des cordages, le bois humide. Peinture impeccable, cordages lovés, cuivres astiqués, importance du détail sur ces bateaux à voile où le moindre manquement à l’entretien de tout dans toute la minutie qu’il faut pour chaque détail, au rangement, au pliage, à remettre à sa place peut finir dans un drame en cas de mauvais temps, fonctionnement au plus près, du vent et de la mer, des forces parfois plus fortes que celles des marins, apprendre à faire avec. Même si sûrement plus tard, moteurs et mécaniques viendront se joindre aux forces qui propulsent le navire, quand les cadets tout beaux dans leur bel uniforme seront sur un autre bateau avec bien d’autres tâches que de regarder la mer, tranquillement appuyé sur un bastingage sombre et vernis de tout frais. 

Toujours côté moutons, retour sur ceux du ciel dont le troupeau s’agrandit, devient vraiment très dense et de plus en plus sombre, sombre jusqu’à l’humide. Il pleut. Alors, profiter de l’abri de la fenêtre vue sur toits pour admirer les gouttes qui viennent dégouliner et brouiller les images de ce qu’on voyait hier sous le soleil et le sec. Se dire aussi que ce temps, humide, gris et pluvieux, d’après les statistiques, est souvent le lot commun des habitants d’ici, façon de partager un peu leur quotidien, front collé à la fenêtre, en position rêverie.

Shetland #03 | Samedi 27 avril 2024

Lerwick — Brae — Urafirth — Burnside — Eshaness (phare) — Braewick café — Tangwick — Hamnavoe — Voe — North Roe — Brae — Gonfirth — Laxo — Brettabister — Lerwick

Carnet du voyage aux Shetlands de S et N

Aujourd’hui, visite au nord-ouest des Shetlands, la région d’Eshaness, la péninsule de Northmawine. Au départ de Lerwick, prendre la A 970, la grosse route de Mainland, souvent avec deux voies de circulation, ce qui est plutôt rare. C’est la route qui sert d’arête centrale à toutes les arêtes latérales menant dans les autres parties des Shetlands, comme des nageoires pour ce grand poisson. Un très grand poisson, large par endroits : sur la route, on ne voit pas toujours la mer, la terre est bien présente, la terre avec son herbe, verte ou bientôt verte après le jaune paille de l’hiver, relègué jusqu’au terne par le jaune pimpant des jonquilles. Pour le reste du paysage depuis la route, collines herbées, lochs, petits ou plus grands, depuis la flaque temporaire jusqu’à ceux qui sont sur la carte et aux plus imposants qui vont porter un nom, ensuite moutons, alignements de piquets de clôtures, maisons, boîtes aux lettres rouges, poteaux électriques haubanés façon grand vent, prairies vallonées, herbe encore jaune de l’hiver. La latitude très nord se voit dans les couleurs, dans les floraisons de certaines plantes déjà terminées depuis un bon moment sous nos climats, davantage éloignés des glaces du pôle Nord. 

La latitude se lit aussi dans les noms des lieux, associations de lettres déroutantes au début, l’impression de lointain juste par la différence avec les sons connus, des choses qu’on peut lire mais pas se prononcer, des noms pour la plupart hérités du norrois et même du vieux norrois, cette langue des anciens Norvégiens, les premiers à s’installer aux Shetlands, la langue des sagas, la langue encore parlée aujourd’hui en Islande. Des noms très descriptifs, intimement liés à la la forme des paysages, la géologie, à la nature des roches, leur origine, leur couleur, leur constitution. 

De nombreux noms décrivent le terrain : brecks et lees désignent des pentes, hamar désigne une paroi rocheuse abrupte, le kame décrit un peigne ou une crête de collines, tandis que les whilst dales désignent des vallées.

Les falaises de granophyre rouge ont reçu des noms basés sur les mots Roe/Rö, tirés de rauð [rouge]. Da Heads o Groken, Eshaness doit son nom au schiste gris (grar-kinn signifie joue grise, pente raide). Les noms Kleber, comme Clibberswick, Kleberg et Kleber Geo, désignent des affleurements de talc-magnésite (stéatite ou pierre saponaire).

Eshaness et Aesha Head, toutes deux constituées de laves très dures et de couches de cendres, trouvent leur origine dans eisa (feu intense, braises incandescentes), la même racine que le nom Islande.

Les criques étroites sont appelées geos (gjá – une fente ou un gouffre), chacune portant un nom descriptif. Les hautes falaises maritimes sont des neaps et des noups (pente abrupte) et les noms hella désignent de gros rochers plats. Les sédiments se reflètent dans les noms leir (argile ou boue) et sandr (sable).

Mail ou Meal vient directement de melr (sable). Plus de 150 noms de plages incluent ayre (plage ou étroite langue de sable, ou de galets plus ou moins gros), tandis que les noms de stack et d’écueil reflètent souvent la forme, la couleur ou la faune qui y est associée. Les lieux portant des noms wick, firth et voe décrivent des baies de formes différentes.

Source : https://www.shetland.org/geopark/heritage/place-names

Les noms sur les panneaux confirment ces origines, Lerwick dès le départ, puis Laxfirth, Voe, Urafirth, Hillswick, Braewick, du ah oui c’est bien ça, quand une explication vient éclairer l’endroit, l’impression de le voir, mais plus en profondeur, comme d’ajouter du temps à l’espace qu’on regarde, satisfaction de comprendre au-delà d’admirer. Comme pour une œuvre d’art qui change de dimension quand on connait l’histoire, l’anecdote associée, le contexte toujours spécial quand on s’y intéresse. Halo, ombre ou lumière, musique, odeur ou goût, le contexte change la donne.

Balade à pied le long des falaises, puis jusqu’au phare d’Eshaness tour carrée blanche de douze mètres, trapue et ramassée, construite pour résister au vent et aux vagues, il profite de la falaise pour s’élever notablement au-dessus du niveau de la mer. En 1915, un premier phare temporaire est construit pour éviter aux bateaux les dangers des Ve Skerries, situées à huit miles et demi au sud-ouest. En 1929, la tour est construite de façon durable, en béton, la pierre locale n’étant pas adaptée et tous les matériaux sont acheminés sur le site grâce aux fameux poneys des Shetlands. Un phare de plus conçu par la famille Stevenson et dont les travaux ont été suivis sur place par David A. Stevenson, cousin du Robert Louis Stevenson de l’île au trésor. Mais l’éclat blanc lancé toutes les douze secondes a été doublé d’un phare construit directement sur les Ve Skerries en 1979 pour en éloigner de façon plus sûre les bateaux remplis de pétrole en direction ou au départ du terminal de Sullom Voe. Le phare d’Eshaness a été automatisé en 1974 et pour ceux qui le souhaitent, on peut même désormais louer la maison du gardien comme maison de vacances.

Braewick © Sylvie Strangejazzy

Après la balade, pause au Braewick café pour mieux se préparer à savourer la plage et sa géologie. Jusque dans les assiettes, entre sans demander par la grande baie vitrée, un soleil de grand beau qu’on n’associerait pas par réflexe à ces îles posées là, entre l’Atlantique Nord et la Mer du Nord. Mais aujourd’hui, soleil. La vue depuis le Braewick café est magnifique, le menu à de quoi s’occuper de tous les appétits, pause bienvenue à l’abri du vent, pause dans le défilement des paysages, changement de rythme, moment idéal pour se documenter tranquillement sur l’histoire volcanique, tectonique et géologique fascinante de l’endroit. Ensuite balade sur la plage, balade à remonter le temps, balade au centre de la terre. Ici, la carte géologique en fait voir de toutes les couleurs. Eshaness était un volcan et les falaises sont constituées de couches superposées de lave et de cendres, d’où certains reliefs en escaliers. Juste à côté, la plage de Braewick est divisée en deux zones distinctes par la faille de Melby. Et suivant l’endroit, on marche sur du grès, du granit, du basalte, des lapillis, des coulées de boue solidifiées, ce qui donne une immense diversité de couleurs, de textures, de formes, de densité. Chaque caillou s’explique par une histoire qui jongle avec les millions et les milliards d’années quand la plage nous paraît aujourd’hui un chaos de n’importe quoi alors que chaque roche a sa place sa raison d’être là et surtout pas ailleurs. Chaque caillou attire par sa couleur, sa forme ou sa texture, nous tire par la manche pour nous faire revenir à l’histoire de la terre, l’histoire très ancienne, celle des plaques qui dérivent, des volcans, des failles, et puis de l’érosion, du travail du temps qui poli les souvenirs saillants, coupants, brûlants du temps de leur genèse.

Tout savoir d’un endroit nous coupe parfois aussi d’une rêverie toute simple, d’une contemplation qui se contenterait d’une couleur ou d’une forme, d’une odeur ou d’un son sans les lester de rien de contexte ou d’histoire ou de géologie ou même d’anecdotes, juste la laisser faire ce qu’elle veut, comme elle veut, notre imagination. Comme on ne lit pas vraiment de la même façon l’histoire dont on est sûr qu’elle est une histoire vraie, autobiographique, ancrée dans un contexte. Tout savoir de l’histoire peut autant l’éclairer que la surexposer, nous faire basculer dans le documentaire où on avait lu, un roman, une histoire, de la littérature, mais pas du journalisme. Alors hésitations à tout dire sur tout, à laisser le mystère nous emmener promener loin de ce qui est vrai mais qui fait pourtant vivre des émotions si belles, fragiles et volatiles quand dire où, quand, comment risque de tout détruire. Pas sûre que ces questions se posent dans la tête de ce couple d’eiders qui profitent du calme de la baie abritée, de la marée qui monte, et chasse les visiteurs, du soleil qui descend, mais est encore bien loin de toucher l’horizon.

Suite de la visite de la péninsule. Ponts, îles sur la mer bleue, murets de pierre pour garder les moutons, clôture, colline arrondie sont les ombres s’allongent avec la lumière qui se fait bien plus douce maintenant qu’on se rapproche de la fin de journée. Parfois souvent aussi, même sans en voir aucun, des traces des humains, une lessive qui sèche, pantalons et tee-shirts, agités par le vent comme s’ils marchaient tout seuls. Des maisons aussi, ou des anciennes maisons, quatre murs, une cheminée, sûrement des souvenirs, mais pas suffisamment pour lui servir de toit, la protéger du temps et des intempéries.

Le soleil va bientôt se coucher, la lumière se fait plus douce, elle allonge les ombres, il est temps de rentrer vers Lerwick, mais en tournicotant, en allant si possible d’une côte à une autre dans la largeur de l’île pour profiter encore des reflets sur l’eau calme, de la forme des nuages, du vol d’un oiseau et des lumières du soir, avant de revenir dans le nid de Lerwick, devenu base arrière, lieu de repos et de calme où on a reconstruit déjà quelques repères pour le rendre familier.

Shetland #02 | Vendredi 26 avril 2024

Lerwick — Saint-Ninian — Scalloway — Papil — Twatt — Bridge of Walls — Sandness — Gruting — Westerwick — Giltarump — Lerwick

Carnet du voyage aux Shetlands de S et N

Fin avril, le solstice d’été n’est plus très loin et les journées sont déjà appréciablement longues. Bien agréable pour profiter des longues soirées et pouvoir étirer les après-midis, mais pour le lever de soleil, pas question de trainer dans son lit. Être debout à cinq heures permet de profiter de la douce lumière du début du jour et du réveil progressif de la ville et de ses habitants. Les trottoirs d’ardoises brillent de la bruine d’hier soir, de la rosée du matin et de l’humidité apportée par la mer, surface idéale pour refléter les couleurs chaudes qui se posent doucement sur les maisons, les rues, les bateaux et les très rares arbres protégés par les murs de la ville comme par des remparts. Encore personne dans les rues, une agréable impression de moment unique et privilégié, de découvrir une ville déserte, désertée, qui va lentement lever un rideau de fer par ici et ouvrir une fenêtre par-là. Prise au dépourvu et pas encore apprêtée, elle montre son vrai visage, pas celui qu’elle va trop vite se construire pour le public. Déjà le ciel vire au grand bleu, comme prévu par la météo. Les fins nuages qui se fardaient de rose et d’orangé en admirant leur reflet dans l’eau calme du port et de la baie se sont éloignés jusqu’à quitter la scène en laissant place à une lumière plus dure et plus impersonnelle qui défie les statistiques météo dont le menu ordinaire et basé sur le gris, le couvert, les nuages, la pluie et le vent.

Toujours question menu, celui du petit déjeuner proposé dans les cafés du centre de Lerwick est copieux, alléchant et pas du tout continental. Œufs, bacon, saucisses, haricots et toasts forment la base, une base solide sur laquelle on a ensuite le loisir de construire toute sorte de fantaisies, dont le fameux black pudding, cousin du boudin noir dont le plus réputé serait (selon certaines papilles ;)), celui de Stornaway, sur Lewis et Harris. Ensuite reste la possibilité d’ajouter des champignons, des tomates, galettes de pommes de terre, scones, et compagnie, ce qui se rapprocherait vaguement des simplistes tartines du continent. Pour le café, la distance avec l’espresso italien se mesure rapidement au volume du breuvage servi, plutôt dans un mug bien rempli que dans un dé à coudre en porcelaine. Dans cette partie du monde, le matin c’est copieux et ça vous met en forme pour partir en balade quel que soit le temps ou presque.

Saint-Ninian est située au sud-ouest de l’île principale. C’est une île, elle aussi, ou presqu’île en fonction des tempêtes, des courants, des marées, des vagues et des vents qui déplacent le sable, les cailloux, coquillages et autres sédiments qui formeront ou effaceront le tombolo reliant Saint-Ninian à l’île principale. Plus rarement Saint-Ninian est île, surtout lors des grosses tempêtes d’hiver et de printemps. Aujourd’hui, c’est une presqu’île avec traversée à pied sec d’un demi-kilomètre d’une île à l’autre, une plage qui aurait une mer de chaque côté. Sur Saint-Ninian, restes en ruine de chapelle, et surtout beaucoup d’herbe, plus personne n’y habite maintenant, elle est utilisée pour faire pâturer les moutons. Ce qui fait de Saint-Ninian un endroit si unique, ce ne sont pas ses ruines ou son herbe, mais bien le trait d’union, la fine ligne de sable jaune entre deux terres solides, entre deux taches d’eau bleue. Ce tombolo de Saint-Ninian est le cordon littoral le plus long de Grande-Bretagne, le même genre de formation qu’on retrouvait entre le Mont Saint-Michel et la terre avant la construction de la route puisqu’un tombolo est constitué de sable et de graviers, de sédiments transportés par la mer. C’est une plage qui se prolonge au-delà de la pointe de terre qu’elle borde et qui rejoint, dans certains cas, un phénomène semblable sur la terre d’en face, pour former un lien, un passage, une chaussée. Alors marcher dans le sable, accepter que les pas prennent appui sur du vent, marcher une autre marche que celle qu’on marche en ville, sur les sentiers de pierres, sur n’importe quel sol dur. Ne pas mettre tout son poids sur le pied en appui, en porter une partie déjà sur l’autre pied, comme un pas en suspens, une façon d’effleurer, de ne surtout pas peser, de ne pas écraser, de rester souple aussi, presque de voleter. Une façon de marcher qui nous plonge en entier dans la délicatesse, alors garder en tête une fois de l’autre côté de ce passage en suspens, l’idée de légèreté, se poser sur un banc et regarder la mer ou se faire invisible tout en haut des falaises qui abritent les fulmars qui s’en vont et reviennent sans presque battre des ailes, élégance sur fond bleu.

Saint-Ninian © Sylvie Stragejazzy

Pour revenir au passé, voir les ruines de la chapelle, quelques restes de mur de quoi dire l’emplacement des croyances d’avant, de la ferveur des îliens qui faisaient de la religion ce qui reste bien visible, et le restera même après de nombreux siècles. Ensuite pour l’à venir, les lances vertes des feuilles des iris des tourbières, qu’on appelle chez nous des iris des marais, pour l’instant juste les feuilles, les fleurs viendront plus tard, donc supposer seulement et puis rêver un peu, au moins imaginer la couleur du tapis une fois qu’ils seront fleuris. 

Reprendre la voiture, remonter vers le nord. Une seule route pour parcourir la péninsule sud de Mainland, celle qui mène à Lerwick. Donc reprendre la route de Lerwick, mais presque arrivé à hauteur de la capitale actuelle, prendre la direction opposée pour aller voir l’ancienne capitale Scalloway. Une route un peu comme ces frises historiques qu’on avait à l’école, passé à gauche et présent à droite, avec des étapes comme des villages sur une route. Pourtant, Scalloway avait de nombreux atouts en tant que capitale, port naturel abrité par la forme de son littoral autant que par les îles, entouré de la vallée fertile de Tingwall aux pentes douces et propices à l’agriculture, des ressources en eau potable abondantes et faciles d’accès et surtout des collines pour la protéger des principaux vents dominants. Mais en 1838, Lerwick, qui s’est considérablement étendue sous l’influence des pêcheurs hollandais, s’impose comme centre économique de l’île. De cette époque où Scalloway était plus en lumière, restent les murs sans toit du château construit aux alentours de 1600 pour Black Patie, Earl Patrick Stewart, comte des Orcades et des Shetlands de sinistre réputation et à la cruauté pas uniquement légendaire. Restent également des histoires de sorcières brûlées sur Galllow Hill jusqu’en 1700 pour clore le côté sombre. Plus récemment et plus positif, Scalloway était le terminus du Shetland Bus, qui permit, durant la deuxième guerre mondiale, évasions, transports d’armes et évacuations entre la Norvège occupée et les Shetlands, grâce une flotte discrète de bateaux de pêche en bois qui n’ont pas hésité à prendre clandestinement la mer, le plus souvent de nuit et en hiver pour assurer cette liaison. Aujourd’hui, Scalloway est une petite ville tranquille, très tournée vers la pêche, tant pour la recherche que pour la formation. Scalloway a également abrité Jim O’ Berry, mécanicien autodidacte de génie, capable de construire des avions comme d’inventer une machine à éviscérer les poissons encore utilisée actuellement partout dans le monde. Enfin pour rejoindre le côté festif et culturel, Scalloway est la première étape du festival Up Helly Aa ou festival du feu qui célèbre, à la fin du mois de janvier, la lumière et l’héritage scandinave de l’archipel.

Et puis reprendre la route. Laisser trainer ses yeux, les laisser s’attarder où ils en ont envie, sur la courbe d’une colline, sur le vert d’une fleur, un reflet sur la mer, les vagues sur la plage, le contraste, la bataille qui dure depuis des siècles entre l’opiniâtreté des vagues à détruire la falaise et la résistance calme de cette même falaise, les courbes dans les airs d’un oiseau qu’on reconnait ou la silhouette d’un autre qu’on a un peu de mal à bien identifier, un mouton dans un champ, le mur de son enclos fait de pierres empilées avec art et patience, et les petits agneaux à la démarche hésitante, au bêlement attendrissant, les noms sur les pancartes qu’on peine à déchiffrer, qui disent des influences mélangées des Scandinaves, des Celtes et de tant d’autres et puis ces noms qu’on rit d’avoir su déchiffrer, comme l’improbable Twatt qu’il faudra traverser pour retrouver la mer du côté de Sandness et de la plage de Melby où profiter du brun et des algues et des loutres dans le soleil couchant sur fond de mer bleu calme, quand les reliefs teintés de reflets orangés font les plus beaux contrastes avec les zones d’ombre.

Reprendre la route enfin qu’on dit route du retour mais puisque rien ne presse, profiter tant qu’on l’a de cette lumière chaude qui cache les moutons noirs et donne un air plein de mélancolie aux maisons abandonnées avec leurs murs en ruine et leur toits écroulés qui par un jour de pluie grisâtre et désolé n’auraient su ne parler que tristesse et misère. Un peu plus loin ce sont les gradins de la tourbe qui se donnent en spectacle, longs serpents aux écailles construites à coups de bêches qui viennent s’abreuver dans les lochs tranquilles. Les paysages aussi profitent de la lumière, falaises de granit rouge et stacks impressionnants plantés droits dans la mer qui rendent encore plus magnifiques les falaises de la côte jusqu’à Giltarump, déchirées de cascades qui tombent dans la mer. Profiter de la lumière qui fait ressortir le clair d’un couple de goélands installés, cabotins, sur un carré d’herbe rare au milieu de la falaise, ou le phare rassurant dans ses beaux habits blanc et son chapeau d’un jaune-orangé-brun si indéfinissable qu’il en est reconnaissable, pas encore allumé mais qui le sera bientôt pour aider les bateaux à faire transition entre la mer et la terre. Quitte à rentrer bien tard, accorder un coup d’œil au bélier immobile en haut de sa colline qui attends la photo pour pouvoir affirmer qu’il a les plus belles cornes qui se verront encore avant qu’il ne fasse tout noir et que nos yeux ne doivent passer du sol au ciel pour voir des choses brillantes.