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Guernesey #06 | Guille-Allès Library

Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C. et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo
Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel

La bibliothèque de St.Peter Port a un nom composé, suivi de Library, le faux-ami anglais le plus célèbre chez les gens qui aiment lire. Ne pas s’y tromper donc, dans une library, on emprunte et on lit, mais on n’achète pas. On peut aussi lire sur place, flâner dans les rayons, feuilleter des heures durant, même s’asseoir pour lire la presse ou travailler tranquille, sans toucher aucun livre sur aucune étagère. Notre première rencontre avec la Library était presque fortuite. Située sur une petite place sans voitures, terrasses de café, parasols, en plein centre-ville, juste au débouché de la grande rue commerçante, la bibliothèque est très bien située. Voir l’entrée en se promenant, se dire que oui, évidemment il faut aller voir de plus près, s’approcher de la porte dont les montants s’écartent pour nous laisser entrer. Bienvenu. Bâtiment ancien, plus en hauteur qu’en largeur à première vue, plusieurs étages, mais avec ascenseur. Lors de notre première visite, une partie de l’endroit est en travaux. Il en reste largement assez. Le rez-de-chaussée est pour l’accueil. Accueillant d’ailleurs, entrée libre évidemment, pour la lecture et aussi l’écriture, il y a même des jeux, un Fab-Lab, notre interlocutrice nous donne les horaires avec un grand sourire.
Rez-de-chaussée, on ne s’attarde pas, pour aujourd’hui, travaux et pour les autres jours, pas de livres en vue, l’impression que c’est réservé à l’administration. Les étages au-dessus sont bien plus alléchants. Une salle pour les enfants, le fameux Fab-Lab et puis les livres. Les étagères remplies de livres, rayon general fiction, des étagères peintes en bleu, bleue aussi la moquette, les nez de marches dans l’escalier et même les cheveux de la bibliothécaire assise à l’entrée de cette grande pièce. Elle parle fort sous ses cheveux bleus, pas fort, mais normalement, alors qu’il nous semblerait plutôt qu’on parle à voix basse dans ce sanctuaire des livres comme on pourrait le faire dans d’autres sanctuaires, mais l’important est de se faire comprendre, alors laisser chanter l’accent, l’impression que les mots s’arrêtent abruptement, qu’ils tombent au bout de chaque morceau de phrase comme on tomberait dans l’eau une fois au bout de la terre. Un effet île jusque dans le phrasé ? Météo et paysage joueraient sur les accents ou au moins sur la perception de ceux qui les écoutent ?

Pour les yeux et les doigts, juste pour le plaisir, fouiller les étagères y chercher une autrice et puis un autre auteur, un autre nom puis un autre et un autre, découvrir qu’en anglais les travailleurs de la mer deviennent toilers of the sea, trouver the waves de Virginia Woolf, faire la photo clin d’œil pour Christine Jeanney qui a passé tant de temps en compagnie de ce texte.

Photo Laure Humbel

Une sorte de besoin de se rassurer, de savoir que les livres sont bien là, tous les grands classiques, que c’est une bibliothèque sérieuse, à l’image des austères portraits qui trônent sur les murs dans leurs cadres d’un autre temps, d’un autre millénaire, se rassurer avec des livres qu’on ne lira pas, parce qu’on n’aura pas le temps de les lire, parce qu’en plus en anglais, la lecture est plus lente, passer d’une langue à l’autre avec des mots qui coincent, des mots qu’on ne reconnaît pas, des mots qu’on ne connaît pas. Mais les chercher quand même, ces livres qu’on ne lira pas, en trouver un autre au passage, comme on visite les lieux, comme on fait connaissance. Et puis, une fois rassasiées de titres et de noms d’auteurs, laisser les yeux aller voir un peu plus loin, quitter les couvertures et les dos de bouquins pour regarder le lieu. Tout est dans les tons bleus, endroit lumineux avec des bow-windows, partie centrale à guillotine, elles donnent sur la placette. Dans chacun de ces recoins, une banquette avec des coussins, bleus eux aussi. Des tables pour pouvoir s’installer, tournées vers dehors ou tournées vers les livres suivant l’envie de chacun et pour toutes les façons de pouvoir se concentrer. S’y asseoir un moment dans ces recoins confortables, et se laisser distraire par tous les affichages, pancartes, feuilles scotchées ou autocollants qui indiquent qu’ici, c’est breastfeeding welcome, pouvoir allaiter son enfant sereinement au milieu des livres, parce qu’il n’y a pas d’âge pour la littérature. Ceux qui ne veulent pas lire, mais apprécient l’environnement peuvent demander la enterteenment box, la boîte contenant des puzzles, des jeux, de quoi faire des origamis, des coloriages and more, pensée à destination des tiens comme son nom l’indique.
Cette grande salle principale est entourée de deux plus petites. Une dédiée aux enfants : un immense arbre en bois au milieu avec des branches jusqu’au plafond, des guirlandes de petites lampes, une peluche d’écureuil et dans les bacs et les étagères, des albums colorés, des coussins, du mobilier adapté à leur taille. La pièce de l’autre côté est réservée à la presse. Classeurs avec les archives, fauteuils confortables et grandes tables pour pourvoir étaler plusieurs journaux en même temps. Dans cette grande salle de lecture, l’histoire de la bibliothèque et des indications sur son fonctionnement. D’abord rêvée dans les années 30 par Thomas Guille et Frederick Allès, alors à New York et émerveillés par une bibliothèque de cette ville, la Guille-Allès Library ne verra le jour que bien plus tard, le 2 janvier 1882 à Guernesey alors que les deux hommes sont de retour sur leur île pour y passer leurs vieux jours. Créée et longtemps maintenue en fonction par des dons, comme en témoignent les panneaux verticaux de remerciements qui courent jusqu’en 1974 avec les noms et les sommes données. Après les difficultés financières et la période compliquée de l’occupation durant la Deuxième Guerre mondiale, la bibliothèque est désormais un service public rénové, agrandi et ouvert à tous, tous les jours sauf le dimanche et deux fois par semaine jusqu’à 20 h 30.

Photo Laure Humbel

Au dernier étage, autrefois réservé au musée consacré à l’histoire naturelle et à la géologie, se trouve désormais la salle Hayward, galerie qui fait tout le tour de la pièce, plafond dont les poutres rappellent la coque d’un bateau, un côté est réservé aux tables de quatre et l’autre à des alcôves individuelles permettant de travailler plus au calme. Et oui, on y travaille au calme, j’ai testé. De nombreux écoliers ou étudiants viennent s’asseoir ici face à un livre, un cahier ou un écran d’ordinateur, ce que nous ferons également, pour, par exemple, prendre des notes afin de garder les idées intactes au moment de rédiger le texte que vous lisez maintenant et que j’écris presque trois mois après notre passage sur l’île et à la bibliothèque.
En plus des salles, les différents paliers sont utilisés pour présenter une thématique précise (l’autisme lors de notre visite) ou des compléments historiques, comme le célèbre indicateur Cotgreave et toute son histoire, à retrouver en détail sur le site de Laure Humbel.
Pour ma part, une attirance et une tendresse particulière pour les bibliothèques, lieux toujours spéciaux où rêver, apprendre, se divertir, se cultiver, rencontrer d’autres personnes qui, elles aussi, cherchent l’OLOÉ parfait, ces endroits Où Lire, Où Écrire, et toujours un grand merci à Anne Savelli pour l’idée.
Mais vous qui lisez ces mots, connaissez-vous la bibliothèque de l’endroit où vous vivez ?
En vous attendant par ici, plus sur la library de St. Peter Port

Guernesey #05 | The South

Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C. et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo
Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel

Saint-Martin, Jerbourg, Manoir de Sausmarez

Après the North, the South, logique. Notre temps pas si long que ça sur place ne nous a pas permis d’aller également du côté de The West, et pour The East, il est dilué dans les autres chroniques, St. Peter-Port comme Saint-Sampson, Beaucette et Jerbourg étant situés sur la côte est de l’île, la côte d’où on voit Herm et Sark. Seul l’ouest nous manquera vraiment. Une autre bonne raison de revenir à Guernsey, s’il en fallait une.
Le sud, direction géographique, au-delà de l’aiguille de la boussole, dépend de l’endroit considéré : le sud de quoi ? Mais les automatismes dans ma tête attachés à cette direction parlent de chaleur, de vacances, de pays où le temps dure longtemps, comme dans la chanson. Et aujourd’hui, ces habitudes semblent avoir raison. Beau temps, le soleil et la mer. Dès l’arrêt de bus, des touristes comme nous, une atmosphère de promenade et de découverte, de balade. Autres langues, autres habillements, autre air préoccupé, voire occupé qui diffère de celui des guernesiais affairés. Surtout, les touristes comme nous ont un plan à la main, le plan des lignes de bus tandis que les habitués n’ont pas besoin de plan, ils savent où ils vont. Pour nous, après consultation du fameux plan des bus, ce sera le 81, ou le 91 qui fait le tour de l’île. Monter dans le bus, s’enquérir de cette histoire de travaux et de trajet modifié, se dire que, rien de grave, il fait beau, on finira à pied et trouver une place assise pour pouvoir regarder par la fenêtre. Début du trajet au bord de la mer puisque le terminus est situé près du port, puis on s’éloigne rapidement dans les terres. Hameaux, quelques entreprises, mais surtout beaucoup de vert, arbres, maisons tranquilles avec jardinet, une campagne paisible, comme un air de villégiature, sûrement l’effet du ciel bleu et du fait que nous sommes, nous, en vacances. Coup d’œil aussi sur la carte pour se rassurer et pour descendre au bon arrêt à Saint-Martin. Une fois descendues du bus, s’orienter et continuer, vers le sud. Pour combattre, malgré les maisons tranquilles, l’idée qu’il n’y aurait ici que des gens en vacances, regarder de plus près les vêtements de travail, les enseignes, et les noms sur les grosses camionnettes, et aussi les panneaux déclarants route barrée. Alors suivre la carte pour trouver le sentier, fait, lui, assurément pour les gens en promenade. Au détour d’une maison balisée de nains de jardin, prendre le petit chemin qui descend vers la mer. En cas de doute, de question, demander à une passante qui promène son chien et qui connaît le coin aussi bien que le toutou qui a ses habitudes derrière une touffe de fleurs bleues.

Après une petite marche à l’ombre des grands arbres et dans le frais du vert, retrouver, pour la suite, la vue sur toute la mer par-dessus les fougères, les ronces et autres plantes n’ayant pas trop à craindre du vent et du sel. Le vrai sentier côtier comporte, d’après la dame qui promenait son chien, un très grand nombre de marches, un nombre vraiment grand, des escaliers visibles depuis la carte, de quoi justifier une variante plus douce pour les genoux fatigués. Et même par la variante, c’est vallonné, le bord de mer, mais on finit par arriver tout au bout de la pointe, la pointe sud de l’île, Jerbourg. Faire une longue pause et regarder la mer, les oiseaux et les vagues, et puis aussi le phare. Le phare de Jerbourg Point ou St. Martin’s Point est une petite tour carré, construite au bout d’une sorte de presqu’ile, un long doigt de cailloux en contrebas de la falaise d’où nous le regardons. Rien de très impressionnant, ce phare, d’autant plus qu’on le surplombe. Pas beaucoup d’informations sur son histoire, même pour sa date de construction, je n’ai trouvé qu’un décevant « unknown ». La lumière est à 15 m de hauteur, feu à secteur rouge et blanc, trois flashs toutes les 10 secondes, sa portée est de 14 milles nautiques et en cas de brume, sa corne retentit pour trois coups toutes les 30 secondes. Il est entretenu par les autorités du port de Guernesey, référencé sous le code A1574. Pas de date. Pourtant, construire un phare est toujours une affaire de dangers, souvent de naufrage, d’accident, de drame. Le phare de Jerbourg signale le sud de Guernesey, l’entrée sud du chenal du Little Russel, des cailloux tels que Grande Grune, Fourquie de Jerbourg, Longue Pierre ou encore Gabrielle Rock. Sans parler du courant qui hérisse les vaguelettes de la mer et donne la chair de poule. Aujourd’hui, rien de dramatique, il fait beau, la mer est calme, en haut de la falaise, un très grand parking, un hôtel aux tarifs non négligeables, un kiosque à sandwichs et glaces encore fermé en ce mois d’avril mais qui doit faire de belles affaires en été. D’ici on voit Sarq, Herm et on pense distinguer Jersey, les bancs sont accueillants et confortables, nous sommes seules, autant de raisons de prendre le temps d’admirer le paysage et d’imaginer la violente férocité de l’endroit un jour de tempête hivernale.
Notre projet jusqu’ici était de faire ensuite le tour de l’île en bus, en 91. Mais finalement, travaux, erreur sur l’arrêt de notre part, erreur de trajet de la part du bus, nous nous manquons et nous rentrerons finalement à Saint-Pierre Port directement, contraintes par l’horaire du ferry qui ne nous permet pas d’attendre la venue du bus suivant à un autre arrêt. Mais ce sera l’occasion de voir de plus près les jardins du manoir de Sausmarez. Peu de temps, pas de visite du manoir lui-même. Dans cet ensemble de bâtiments, la maison d’une des plus vieilles familles de l’île a beaucoup à raconter. On parle, ou plutôt on écrit à propos de la famille Sausmarez à Guernesey depuis 1117. Pou lire une mention du manoir construit sur la paroisse de Saint-Martin, attendre environ 150 à 200 ans de plus. L’histoire de la famille et du lieu est ensuite pleine de rebondissements, entre héritage discutable (des Anglais !), vente, rachat, reconstructions et extensions, liens divers, notamment avec les naissants États-Unis d’Amérique puisque c’est un membre de cette famille, gouverneur d’une grande partie de la côte est qui changea le nom de New Amsterdam pour celui de New York. Sans oublier les marchands de laine, et les armateurs, un peu pirates aussi, pardon, corsaires puis marins de la Royal Navy. De quoi nourrir également un riche répertoire d’histoires de fantômes, de celui de la nurse qui s’occupa des 28 enfants d’un des membres de la famille au neveu qui faisait visiter le château à ses conquêtes féminines de son vivant humain et continuerait actuellement de son vivant de fantôme. Histoire plus tragique également avec l’occupation allemande de la Deuxième Guerre mondiale. Le manoir n’aurait finalement pas été réquisitionné pour servir d’hôpital et/ou de caserne, car son précédent propriétaire avait refusé d’y faire installer l’électricité. En 2026, la famille de Sausmarez est toujours bien présente à Guernesey, un nom retrouvé dans le journal et les pages spéciales sur les élections en cours lors de notre passage dans la salle de lecture dédiée à la presse de la Guille-Allès Library de St. Peter Port. Mais cette bibliothèque, c’est pour une autre histoire, une histoire à part entière !

Guernesey #04 | The North

Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C. et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo
Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel

L’Ancresse, Beaucette, Saint-Sampson

Lorsqu’on traverse l’Angleterre en voiture depuis Londres pour aller en Écosse par l’autoroute A1, la direction à prendre indiquée sur les panneaux, c’est simplement The NORTH. Aujourd’hui, pour nous, direction, The NORTH. Mais en bus et en restant sur Guernesey. En bus, première leçon quand on est trois, qu’on discute, qu’on regarde la mer et qu’on ne se méfie pas des habitudes, c’est que même si Guernesey n’est pas complètement l’Angleterre, elle l’est assez pour que les voitures roulent à gauche et non à droite. Après avoir vu le bus 12 passer de l’autre côté de la rue, nous avons traversé et attendu à nouveau que le bus 12 ou le 11 suivant arrive, dans le bon sens. Il faisait beau, on voyait la mer, c’était finalement bien mieux de ce côté, on aurait dû y penser avant. Enfin, rien de grave, lesson learned.
Dans le bus, peu de monde, nous trouvons des places assises et l’occasion de regarder le paysage bouger sans que nous ayons à bouger nous-mêmes. La mer, les maisons, les commerces, les entreprises, les petits jardins, les champs, les passants, les gens dans les voitures à côté de nous. Peu d’enfants, ils sont à l’école. Arrivées à l’Ancresse, nous sommes à la campagne. Veaux, vaches et clôtures, quelques détours et coups d’œil sur une carte en ligne plus tard, nous sommes de retour au bord de la mer. Pour arriver à l’eau, le début du chemin passe dans les herbes, les fougères, les ronces, quelques rares arbres, puis on rejoint les rues, ou plutôt les ruettes tranquilles, de quoi ne laisser place qu’à une seule voiture entre deux murs de pierres, ou un talus abrupt, planté là par les racines des herbes, des fleurs, des fougères et des ronces. Parfois, un trou dans le mur donne sur un jardinet propret, une maison basse, murs de pierres passés au blanc, toits d’ardoises, portes colorées et fenêtres à guillotines garnies de petits carreaux. Rarement plus d’un étage, peu de maisons modernes, ou plus précisément, les quartiers plus récents ne se mélangent pas aux maisons de pierres construites épaule contre épaule, en de longues rangées qui suivent la route à quelques pas de côté.


Ruette suivante, des serres, des immenses serres, carreaux cassés, envahies par les herbes, dedans autant que dehors. Retour triste sur le passé glorieux de Guernesey, longtemps célèbre pour ses tomates. L’île était, avant la Deuxième Guerre mondiale été l’occupation, un des premiers producteurs de tomates au Royaume-Uni. Après la guerre, le, temps de reconstruire et Guernesey à repris sa place sur le devant de la scène de la tomate avant que le déclin ne s’amorce dans les années 70. Ces serres n’avaient donc pas officiellement le même statut que des ruines romaines, mais pour nous, elles étaient portant statut de raconteuses d’histoire.
Suivre la côte nous mène ensuite jusqu’à Beaucette Marina, avec son entrée serrée entre deux gros rochers, soit, peints en blanc, mais quand même très proches l’un de l’autre ! Prendre le temps, cheveux au vent de regarder vers le large avant de continuer le long de la côte entre sentiers piétons, ruettes tranquilles, champs et maisons proprettes. En arrivant à Saint-Sampson, changement radical d’environnement. Grandes cheminées, cuves immenses, camions, hauts murs, conduites, bateaux en chantier, panneaux d’interdictions, de dangers, les si longs cous des grues. Le ciel est toujours bleu, mais l’ambiance est plus sombre, sérieuse. Les ruines du château du Vale donnent leur nom à la rue, mais c’est l’industrie qui occupe le terrain, fuel, électricité, acier, chantier naval. Et un imposant cargo échoué contre son quai dans la partie du port qui découvre à marée basse. Saint-Sampson dans les travailleurs de la mer, c’est le port des travailleurs, le port de la Durande et ce passé industrieux et dur décrit par Victor Hugo habite encore ici dans les odeurs de métal chaud et d’hydrocarbures qui se mélangent à celle de la marée, portée par les cris des goélands.


Cette partie nord de Guernesey, le Valle, ou Vale ou Clos du Valle, était autrefois une île par intermittence, séparée du reste du sud de Guernesey par le Braye du Valle, submergé à marée haute. La différence entre marée basse et haute est importante dans les îles anglo-normandes, compter environ une dizaine de mètres, en fonction de l’intensité de cette marée. Longtemps les gens du Valle rejoignaient la partie sud à pied uniquement à marée basse, ou en bateau à marée haute. Plus tard, plusieurs ponts furent construits, certains submergés à marée haute, un autre non, qui fût emporté par une tempête, puis reconstruit tandis que les terres de chaque côté de ce long chenal étaient utilisées comme marais salant. En 1803, le nouvellement nommé Major-General John Doyle entreprit de renforcer les défenses de Guernesey et s’alarmât du fait que si les Français débarquaient au nord de l’île, on ne pourrait commencer à les en chasser qu’à la marée basse suivante. Le fait de dépendre de la marée pour savoir s’il devrait combattre les Français en tant que général ou amiral lui causait un embarras considérable. Pour trancher ce dilemme, il opta pour le côté général, mais sa proposition de combler le passage trouva plusieurs oppositions, notamment de la part des exploitants des marais salants, mais aussi des marins qui souhaitaient que le chenal soit au contraire creusé pour passer du côté est au côté ouest de Guernesey plus rapidement, en particulier avec leurs chargements de granit extrait des nombreuses carrières. Les talents d’orateur de Doyle eurent raison de l’opposition et en 1806 débutèrent les travaux sur deux chantiers de barrages, un à Saint-Sampson et un à Grand Havre. Travaux contrariés par les tempêtes, les courants violents et la mer, mais finalement terminés pour aboutir à la configuration actuelle d’une île réunifiée, quelle que soit l’heure de la marée et la transformation du Braye du Valle en verts pâturages. Saint-Sampson, port étendu du fait de ces travaux est actuellement le deuxième port de l’île après Saint-Pierre-Port.


Avant de quitter l’ex-île du nord, petit passage par l’église de Saint-Sampson, l’endroit et son recteur jouent un rôle important dans l’intrigue des Travailleurs de la mer. Petite église de pierres, toute simple, fraîche et solennelle, même au son de la débroussailleuse qui entretenait le cimetière attenant sans déranger trop de monde. De quoi reprendre le bus vers Saint-Pierre-Port en rêvant plus concrètement à Déruchette écoutant, subjuguée, le nouveau recteur de la paroisse. Que Victor Hugo ait pris la vraie église pour modèle ou non.

Guernesey #03 | Ruette tranquille

Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C. et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo
Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel

Du côté de Guernesey, assez vite, les yeux tombent sur des mots inconnus, étonnants ou incongrus. Ils ont souvent, une sorte de ressemblance, comme un souvenir lointain, un côté familier. Avant même de poser un pied sur le bateau, commencer avec la pancarte des mises en garde, une longue liste de choses à ne pas apporter sur le bailliage de Guernesey. Bailliage, bailli, ça sonne un peu féodal, un peu Robin des bois, un peu seigneur et vassaux. Une sorte d’avertissement ou de préambule : Guernesey est un petit monde unique, influencé par ses imposants voisins, l’Angleterre et la France, son histoire, sa situation d’île convoitée et farouchement attachée aux parcelles d’indépendance et d’autonomie conservées et défendues depuis des centaines d’années par les habitants de l’île. Alors, bailliage, malgré les liens avec le Royaume-Uni qui délivre les visas pour séjourner sur l’île. Mais le bailliage de Guernesey qui comprend également les îles d’Aurigny, Serq, Herm, Jethou, Lihou ainsi que de nombreuses autres petites îles, îlots ou cailloux, est un territoire indépendant attaché à la couronne britannique, mais pas au Royaume-Uni. Nuance. Influences et tiraillements, jusque dans la langue puisque l’anglais et le guernésiais sont toutes deux langues officielles.
En 933, Guernesey est officiellement rattachée à la Normandie et les relations officielles avec le Royaume-Uni commencent en 1066 lorsque le Duc William de Normandie conquiert l’Angleterre. En 1204, Philippe Auguste regagne, face au roi John, la partie continentale de la Normandie, mais les îles Anglo-Normandes restent loyales à la couronne britannique, loyauté récompensée par une autonomie dans de nombreux domaines et des privilèges sur les taxes qui vont devenir importants, puis essentiels pour leur économie. Aujourd’hui le secteur bancaire et des avantages fiscaux non négligeables assurent une très grande partie des revenus de l’île.
Historiquement, le guernésiais est le normand, modifié par les usages et les besoins des habitants de l’île. Après la révolution, le français devient outil d’unification en France, et même si Guernesey n’en fait pas partie, l’île semble avoir été influencée par l’attitude de son plus proche voisin géographique, l’aura culturelle du français (séjour de Victor Hugo, entre autres) et les liens commerciaux toujours très forts, elle garde certes son normand, mais avec beaucoup de français. Au même moment, en Angleterre, l’idéologie du langage unique se répand, notamment au pays de Galles et en Écosse où on parle Welsh et Gaelic. Les liens entre Guernesey et l’Angleterre sont forts, l’anglais et le français se chamaillent sur l’accueillante Guernesey. Jusqu’au début du 20e siècle, le guernésiais est parlé par la majorité des habitants de l’île pour les échanges de tous les jours, mais l’anglais prends graduellement la première place, notamment à partir de 1900, date à laquelle il devient la langue d’enseignement dans les écoles au Royaume-Uni. De nombreux parents parlant dès le plus jeune âge l’anglais avec leurs enfants pour leur éviter d’être montrés du doigt au moment d’entrer à l’école. Au début de la deuxième guerre mondiale, juste avant l’invasion par les troupes de l’Allemagne nazie, une grande partie de la population de Guernesey, notamment des femmes et des enfants sont évacués vers l’Angleterre (Voir le livre de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates). À leur retour, cinq ans plus tard, ils ont souvent oublié le guernésiais ou choisi l’anglais, considéré comme la langue de la prospérité et de la promotion sociale. Depuis, face au déclin du nombre de locuteurs, des mesures ont été prises visant à soutenir et renforcer l’usage de la langue. Clubs et groupes de pratique dans les écoles lors de la pause déjeuner ou après les cours, groupes et associations, chaine YouTube, podcast et affichage bilingue sur de nombreux panneaux d’information, à la poste, sur les véhicules de livraison. La commission de la langue guernesiaise est créée en 2013 et en 2020, le guernésiais devient langue officielle avec l’anglais. Dans le catalogue en ligne des bibliothèques de Guernesey, on trouve des livres, recueils de poèmes, et dictionnaires de guernésiais, dont un écrit à la main. Le nombre de locuteurs était d’environ 300 en 2024.
Lors de notre séjour dans l’île, nous n’avons pas eu de contacts avec le guernésiais parlé, mais rencontré rapidement du guernésiais écrit, le panneau Bian Vnu a St. Pierre Port et son homologue Bianvnu a bord sur les tickets de bus, les avertissements de stationnement sur les « terres à l’amende », de très nombreuses plaques dans les églises écrites en français mélangé de guernésiais, et les petites routes où la vitesse est limitée sont qualifiées de ruettes tranquilles. Le guernésiais n’est pas du français, mais le contexte, la proximité des mots et des associations d’idées permettent souvent de s’y retrouver, au moins pour la lecture qui laisse le temps d’y revenir et de réfléchir, de permettre à la mémoire de passer en revue tout ce qu’elle connaît d’approchant. De quoi se trouver une affinité de plus avec cette île par le biais de la langue. Découverte émouvante pour qui écrit que ce guernésiais, sorte de monument historique encore en vie et en mouvement

Guernesey #02 | Les traversées

Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo
Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel

Guernesey est une île. Depuis le continent, on y va en bateau. Le ferry au départ de Saint-Malo fait le trajet en deux heures. C’est un bateau rapide qui fait cette liaison, sorte d’hybride flottant entre le bateau classique à l’étrave au milieu et le catamaran. Seul l’arrière peut s’ouvrir, les voitures, de ce fait, embarquent en marche arrière. Pour les passagers piétons, le hall d’embarquement ressemble à celui d’un aéroport. La file d’attente avec ruban au nom de la compagnie retenu par des poteaux est tortillée pour tenir dans la plus petite surface possible, guichet avec tapis pour les bagages qui dépassent le gabarit des cabines des avions, étiquettes, QR codes, une impression de modernité un peu forcée, ça va sûrement aller vite ! Sûrement plus vite que la première partie du trajet jusqu’à la gare maritime du Naye d’où part notre bateau. Ce matin il est encore tôt, mais nous avons déjà eu le temps, un peu à tâtons, de boucler nos sacs, fermer la porte et ranger la clé tout au fond d’une poche qui ferme pour ne pas la perdre, marcher jusqu’au port, alors qu’il fait encore noir, et que le bruit des roulettes de la valise nous semble assourdissant dans le silence qui reste de la nuit. En regardant loin au-dessus des toits de la ville et des lampadaires aveuglants, on peut penser que le jour va doucement se lever. Sur le bateau, s’installer pour un premier café puis trouver une place près de la fenêtre pour voir la ville, puis la côte s’éloigner, ne plus voir que la mer. Les lumières se sont faites de plus en plus petites, le feu de la jetée qui était sur la gauche est passé sur la droite, la tasse de café est vide, on ne voit plus que de l’eau. « Il n’y eut plus rien que la mer ». Les couleurs arrivent sur l’horizon à travers les gouttes d’humidité de la nuit qui sèchent sur la fenêtre et donnent à la vue une allure de tableau. Des couleurs chaudes, oranges, roses, rouges, violettes et une texture froide de perles sur le verre lisse. Apprécier le moment et se dire que c’est juste pour respecter le sommeil de la personne derrière qu’on ne se remet pas tout de suite à parler de comment nous est venue cette envie, un peu fixe, d’aller à Guernesey. C’est l’écriture qui nous a mises toutes les trois dans ce bateau, l’écriture de Victor Hugo, l’envie de la rembourrer de quelques images de l’île, de sa maison, de son jardin, de sa vue sur la mer. Mais peut-être, en premier, nos écritures à nous, nourrir ces ogres, essayer de les comprendre, au moins de sentir, comment elles fonctionnent, le lien entre dehors et dedans, peut-être se faire une idée de ce qu’on appelle inspiration. Entre autres. Au moins pour moi.
En attendant, regarder la mer. Essayer de se concentrer sur la mer tandis qu’une classe entière de gamins de collège découvre la liberté loin des parents et hors des salles de classe. Et puis y renoncer et profiter de l’immobilité forcée pour discuter, pas trop fort pour ne pas réveiller la majorité des passagers qui s’est retranchée dans un sommeil complémentaire à la nuit sûrement courte étant donnée l’heure de départ du bateau. Certains dorment, allongés sous une veste, plus ou moins étendus sur des fauteuils faits pour être assis. Mais au détour d’une conversation dans la rangée voisine, on se dit, c’est aussi ça ces dormeurs et dormeuses : les médicaments contre le mal de mer qui assomment chimiquement. La météo est bonne, peu de vent, peu de mer, mais quand même des mouvements qui différent du stable qu’on peut ressentir à terre. Ici le sol bouge, les couloirs du bateau sont garnis de mains courantes, dans les dossiers des sièges, de discrets petits sacs qui sont présents partout. L’impression qu’on serait dans un immense bus ou dans un cinéma à écrans de côté, une cafétéria qui se déplacerait, tout est là pour effacer l’idée qu’on est en mer, mais pourtant on y est, alors les embardées pour ceux qui se déplacent et l’attention soutenue de qui porte un plateau chargé de choses à manger, surtout de choses à boire, sont là pour le rappeler et nous aider un peu à avoir une pensée pour ce que serait ce trajet un jour de mauvais temps. Pour la plupart des autres passagers, aucun changement visible dans le comportement qu’ils auraient pu avoir si on était à terre, dans un train ou un car. Pour un grand nombre d’entre eux, c’est le nez sur l’écran du téléphone portable, quelques-uns lisent des livres ou des magazines en papier, plusieurs font des mots croisés ou mots fléchés, activité que j’ai l’impression de voir davantage depuis un moment, à moins que je n’y sois plus sensible, à cet intérêt pour les mots.
Avec le jour qui se lève et le temps qui passe, nous nous déplaçons vers l’avant du bateau, vers la vue sur les îles qui se rapprochent, grandissent, se peuplent de détails, couleurs, formes, falaises, arbres, bâtiments. D’autres îles aussi, Jersey à tribord, mais seulement de très loin, puis Herm, Sarq, vérifier dans nos souvenirs qui est qui, qui arrive avant qui sur la route du bateau, distinguer les balises et puis l’entrée du port devant laquelle on attend que le quai soit libéré par le ferry précédent. Enfin distinguer le fort, les maisons, leurs fenêtres, les bateaux amarrés, les humains sur le quai. On est arrivées.
Au retour ce sera à peu près la même chose, à la différence près qu’on sera tard le soir et non plus tôt le matin, qu’on verra des dauphins sauter devant l’étrave une fois en pleine mer et que le coucher de soleil remplacera son lever, peut-être un peu moins de couleurs, peut-être un peu moins vives, mais quand même cette lumière qui gagne en douceur quand elle ne nous tombe plus de trop haut sur la tête, qu’elle s’abaisse et se met un peu à notre portée. Alors, en profiter qu’on est là sur la mer, entre le bleu du ciel et puis le bleu de l’eau, une façon de refermer le temps de ce voyage, partir le matin et revenir le soir, qu’importe si dans ce séjour se glissent plusieurs jours, ils ne font finalement qu’une seule expérience, aventure, rêverie, une pelote de souvenirs enroulée bien serrée, de mots, d’images, de sons, de goûts et de couleurs, qu’on déroulera plus tard et encore et encore

Guernesey #01 | Hauteville House

Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo
Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel

Hauteville House, 38 Hauteville, Guernsey GY1 1DG, Guernesey. Maison achetée le 16 mai 1856 par Victor Hugo pour y vivre la majeure partie de son exil, jusqu’en 1870, date de son retour en France. Et puis quelques séjours ensuite. Au moment de l’achat, la maison, construite en 1800 par un corsaire anglais, est inoccupée depuis plusieurs années, elle a la réputation d’être hantée par l’esprit d’une femme qui s’y est suicidée. Pas de quoi effrayer Victor Hugo qui doit se répéter comme l’apprenti calfat des travailleurs de la mer en face de la maison de Plainmont : «D’ailleurs, il n’y a que les bêtes qui croient aux revenants », lui qui, quelques années plus tôt, alors sur l’île voisine de Jersey, faisait tourner les tables pour entrer en contact avec les disparus.
Une fois la maison achetée avec l’argent gagné par la publication des Contemplations, Victor Hugo s’installe. Il ne peut être expulsé de Guernesey puisque le bailliage ne chasse pas les personnes propriétaires d’un bien sur l’île, il peut se laisser aller plus librement et aménager la maison selon son goût pour la brocante, pour la récupération et pour la décoration, sans crainte de devoir quitter l’endroit en laissant tout derrière lui comme il a été contraint de le faire à Paris.
Visiter cette maison, donnée par les héritiers à la mairie de Paris en 1927, se fait maintenant avec une ou un guide, et avec des groupes de maximum dix personnes, durée une heure. Pas de sac à dos ni de sac en bandoulière, même les appareils photo, limités à la prise de vue pour les souvenirs personnels et sans flash, doivent être tenus sur le devant, pas sur le côté pour ne prendre aucun risque de geste malencontreux. Ne pas ralentir le groupe, rester avec le groupe. Au début ça semble simple, logique, pragmatique.
Première pièce à droite en entrant, en face de l’accueil, billetterie boutique. Un grand salon, banquettes et fauteuils, mais surtout des portraits de toute la famille, de tous ceux qui vécurent dans cette maison, entretenus par la vente des mots et des phrases, du papier des livres du grand homme déjà écrivain célèbre lorsqu’il arrive aux Anglo-Normandes. Sur les murs Adèle (fille) et Adèle (épouse), Charles, le photographe, François-Victor, traducteur de Shakespeare, le souvenir de Léopoldine aussi. Un grand billard au milieu, fauteuils, murs rouges, cheminée noire surmontée de vases, boîtes, bibelots, miroir, tapis à motifs floraux et rideaux également fleuris devant les fenêtres à guillotine qui donnent sur la rue. Au-dessus d’une des banquettes d’angle, des dessins encadrés. Encre sombre, plutôt brune que vraiment noire, ambiance à la limite du lugubre, sinistre, presque macabre pour ce souvenir de Bretagne malgré l’oiseau immense, plus gros que la petite île, le clocher, la côte. Cadre, lui, en bois clair, signé par l’écrivain qui pratiquait, entre autres, la menuiserie.


Pièce suivante. Au centre, une grande table faite d’une porte recyclée, avec des pieds sculptés, en face d’une tapisserie, immense, une cheminée, immense, dont il faudrait des heures pour apprécier chaque détail, les VH cachés, les figurines, le sol, les chaises, pieds, dossiers, assises, le miroir sphérique, le plafond, la lumière qui passe de pièce en pièce à travers des murs de papiers aux dessins asiatiques tendus au-dessus de la porte, la petite porte, noire, de la petite pièce noire, labo photo de Charles, fils de Victor, une cuvette, un évier noir, un porte-plaques, des plaques et quelques images pendues à une ficelle, envie d’y aller pour les odeurs, les détails, l’atmosphère. Mais pas accessible. Et puis, ne pas ralentir le groupe, continuer. Long couloir inaccessible, exposition de faïences, assiettes jusqu’au plafond, puis escaliers sombres, juste un peu de lumière qui tombe du haut, alors monter, salon, chambre, tapisseries, sculptures, objets exotiques, meubles travaillés à l’extrême, jusqu’au dernier des extrêmes, objets religieux, meubles religieux, messages gravés, formules latines (Exilium Vita est), rideaux, accumulations de symboles, signes, emblèmes, figures. Dans la salle à manger, la chaise des ancêtres, sur laquelle on ne s’assoit pas, interdite par une chaîne, les carreaux de faïence, chacun peint d’un motif différent, les VH omniprésents, les bancs où s’assiéront les enfants pauvres à qui il offrira des repas, jusqu’à une quarantaine d’enfants dont les descendants viennent parfois, émus, ils retrouvent les peintures, gravures, sculptures, tentures. 

Beaucoup, beaucoup de choses, de symboles, d’anecdotes, de souvenirs de la vie de Victor Hugo, une accumulation, un amoncellement, une abondance à la limite de l’encombrement, du trop. La tête fini par refuser d’intégrer autre chose, d’ingérer encore plus, trop vite, trop, trop.
On reprends pied dans le grand salon véranda, jardin d’hiver vitré, on imagine les plantes grimpant sur les treillis, la vue sur le jardin et plus loin sur le port, sur le fort, la mer, sorte de contrepoint au salon de chêne qui regorge, qui déborde, qui accumule jusqu’à au-delà de l’accumulation, les symboles, des sculptures, les détails, les messages, sur les tapisseries, les boiseries déjà sombres, les objets. Rien de plat, de simplement courbe, rien de facile, tout est ouvragé, sculpté, travaillé, le moindre espace disponible est modelé, presque torturé. Une pièce, au départ, destinée à être la chambre et l’endroit à écrire, mais que Victor Hugo n’utilisera qu’à peine.
Et puis sur le palier, la presse qui donne le ton, les livres qui rassurent, la lumière qui se rapproche, les vitrines, les dos reliés cuir, les premières éditions, ne pas respirer pour ne plus perdre de temps, juste les yeux, regarder, oublier le prochain groupe qu’on croise et qui attend qu’on ait enfin fini pour venir à son tour détailler les titres, les dates, les éditions, les reliures derrière les vitrines. Alors il est temps d’arriver tout en haut. Pièce toute vitrée, gradins rembourrés pour assises à étages et de chaque coté, deux planches noires, rabattues contre le mur, face aux fenêtres, à la vue sur la mer. Une petite cheminée, carreaux blancs à motifs, le verre au sol qui donne de la lumière à la cage d’escalier, mais rien à côté de cette planche, plume, encre, papier, rien. Et là, enfin, un peu de place pour l’imaginer, ou au moins essayer malgré le trop de lumière qui ne convient pas du tout à ces dessins à l’encre, ces ruines, ces monstres, ces ambiances sombres, spectrales, sépulcrales. Les planches installées, celle de gauche ou plutôt celle de droite, sa préférée, la main qui écrit sera du côté du mûr, écrire debout comme on reste debout quand on est sénateur, debout face à la mer, debout face à la vue, face aux mots à aligner, à la feuille blanche, à la plume, à l’encrier, aux mots déjà tracés, à ceux qui attendent de l’être, à l’histoire qui se construit de chapitre en chapitre. Debout face à tout ça.


On ne peut pas s’approcher, aller voir de plus près, respirer, toucher, passer la main sur la planche ni voir la vue en vrai, en plein, en grand, s’asseoir un moment sur le divan le plus proche pour penser un instant à ce que sera la suite avant d’y retourner, debout, la plume, l’encre, le papier. C’est peut-être mieux comme ça. Le rêver, pas le vivre.
La visite continue. Au-dessus, une sorte de grenier d’une grande sobriété, là au dernier étage, escamotable comme ses planches à écrire, le lit sur lequel il dormait. Sur le mûr juste à côté, une image de conte, une fée à baguette magique, un chevalier genou à terre, un oiseau gigantesque, une étoile. Une rêverie de grand-père.
Je ne me souviens pas d’être redescendue. Reprendre ses affaires, sortir, oublier de retourner passer le plus de temps possible dans le jardin, avec les fleurs, les arbres, les murs blancs de la serre, les allées grignotées par le vert, la rhubarbe, la vue jusqu’à la mer par-dessus le trop haut mur, oublier de repasser par le couloir avec les cartes qui relie le jardin à la rue. Les cartes, cartes marines, une de Guernesey et puis une plus large avec, dans les cartouches, le port de Saint-Sampson et tout en bas gauche, les Roches Douvres. Les cartes sont protégées par des vitres. Dans les reflets des gens qui passent derrière nous, on voit nager la pieuvre

Plus d’images et d’infos sur le site de la maison Victor Hugo

Shetland #12 & 13 | Lundi 6 mai et mardi 7 mai 2024

Lerwick – Sumburgh Airport – Lerwick, The Dowry, Commercial Street – Sumburgh Airport – Edimburg – Amsterdam – Paris CDG

Carnet du voyage aux Shetland de S et N, avril-mai 2024

La fin du voyage.

On sait que le moment viendra, qu’on n’y échappera pas, que les bonnes choses ont une fin, ma grand-mère vous l’aurait dit. Mais quand même, on aimerait bien rêver, avoir encore le temps de retourner là-bas, de revoir cet endroit, d’essayer ce resto, et le coucher de soleil, et ce lieu sous la pluie ou un jour de tempête, discuter plus longuement avec cette personne qu’on aimerait tant revoir, et connaître cette amie dont elle nous a parlé, perdre ses doigts dans la laine si douillette des moutons, discuter plus longuement, loin du superficiel, comprendre mieux ces îles et tous ceux qui y vivent, en plus des paysages dans toutes les saisons et puis voir les oiseaux s’élancer hors du nid, pêcher le premier poisson, les regarder grandir. Sans vraiment y penser, on a toujours en tête cette date du départ, de la fin du voyage, vérifier sur la liste qu’on n’a rien oublié de ce qu’on s’était fixé comme un indispensable ou bien se faire à l’idée qu’on n’aura pas vu ça, avoir envie de revenir, et peut-être même aller jusqu’à se faire une liste pour la prochaine fois. 

Alors, quand les bagages sont faits, que la porte est fermée de cet appartement qui a fait camp de base pendant autant de jours, quand on a fait le plein de la voiture louée, on arrive au bout de l’île dans cet aéroport devant le grand panneau qui annonce les départs. Et on lit CANCELED. Se sentir démuni•e, un peu bête, même si malgré le brouillard tout le long de la route, la visibilité, vraiment catastrophique, on y pensait encore, au retour à la maison. Une journée de plus sur l’île, mais qui aurait pu être quasiment n’importe où, devant un guichet quelconque, n’importe quelle salle d’attente. Attente, discussions, tractations, négociations, appels, messages, prévenir, essayer de trouver autre chose, une autre solution, même avec un détour, un délai, changer les plans, en refaire, les défaire, les refaire autrement. Et puis, se résoudre, se soumettre, accepter. Parce qu’on n’a pas le choix. Et voir comme une chance de pouvoir quand même reprendre le même appartement, celui qui était rangé déjà dans les souvenirs, au moins dans le passé, le remettre au présent, même un peu au futur, au moins jusqu’à demain. Faire la route dans l’autre sens, de Sumburgh à Lerwick. Se dire que finalement, on s’en doutait un peu en voyant le brouillard tout au long de la route et puis par la fenêtre dès le moment du réveil, que les clés du logement qu’on avait oublié de déposer comme prévu, celles qu’on avait pensé déposer à l’aéroport, finalement, on a bien fait de les oublier. Un signe ? Croire un moment aux signes. Et rentrer à Lerwick. Et tenter d’apprivoiser ce contretemps qui nous prend tout notre temps et nous brouille bizarrement ce qu’on aurait pu voir comme une chance inouïe, bonus inespéré : une journée de plus sur l’île.

Nos têtes sont ainsi faites, changer de perspective n’est pas toujours si simple. Se réconforter en testant le menu de ce restaurant-café qu’on n’avait pas testé, the Dowry, dans cette Commercial Street qui nous est familière à force d’arpentages. Retrouver des îliens qui ne savent rien de nos déboires quand on ne sait rien des leurs, ou de leur journée tranquille qui se passe comme prévu, peut-être comme d’habitude. Alors, imaginer, en piochant un détail chez les uns et les autres, et puis aussi sourire voire même franchement rire de ceux qui sont autour pour se changer les idées, pour faire contre mauvaise fortune bon cœur, pour conjurer le sort, pour voir le bon côté des choses. Les expressions pour dire ce genre de situation, leur nombre, leur variété, nous accueille dans un monde où on n’est pas les seuls. Peut-être une façon de se mettre du baume au cœur, de nous remonter le moral, de nous remettre d’aplomb, de nous redonner des forces, de nous consoler de nos peines, cette pléthore d’expressions !

Photo © Sylvie Strangejazzy

Le lendemain matin a un goût de déjà-vu. Mais cette fois, pour conjurer le sort, ne pas oublier les clés de l’appartement. Refaire la route pour Sumburgh, avec en tête l’idée, au moins la conviction que c’est la dernière fois, se dire que le brouillard est parti, qu’on voit loin et qu’il n’y a plus aucune raison de devoir changer les plans qu’il a fallu refaire, tricoter autrement, entre correspondances et billets à changer, annuler et refaire. Finalement aujourd’hui, le départ, le vrai, nouveau trajet pour Paris, via Édimbourg et Amsterdam. Des escales pas prévues, dont on ne verra rien, ou à peine de haut si on a cette chance d’être près du hublot. 

Annonces, attente, bagages à enregistrer, attente, vérification des papiers, attente, s’installer dans l’avion, attente, et enfin décollage. Attendre l’atterrissage. Attendre.

La fin du voyage pour S et N. 

Et pour moi, le début de l’histoire de cette rédaction de carnet de voyage pour un voyage que je n’ai pas fait. Alors oui, il m’a manqué plein de choses, les odeurs, les sons, les goûts, les émotions qui naissent de se sentir entourée par les bruits, les voies, les images, le froid, le chaud, l’humide, la fatigue, la surprise. Il me manque tout ça et sûrement plein d’autres choses qui m’ont tellement manqué que je les manque ici, au moment de les citer. Mais j’y ai gagné le temps. Déjà durant le voyage, un temps un peu à part dans mon temps quotidien bien loin de ces îles lointaines, une partie de mes pensées était un peu liées aux pas de S et N qui m’ont fait partager par photos, par messages, petits mots et anecdotes, une partie du voyage et c’était une grande chance. Grand merci à vous deux.

Le temps aussi de voyager en documentation. Voyage en internet, voyage en parallèle, avec des excroissances de chaque côté de la ligne, des détours, des ajouts, une sorte de voyage en extensions. Possibilités de recherches aux ramifications qui seraient presque infinies, depuis les journaux en ligne, les réseaux, les #, les mots-clés et les liens, les pages Wikipédia, les articles en tous genres et les publications, et même jusqu’aux bouquins, aux livres, numériques ou pas. Voyage en cartes. (J’aime beaucoup les cartes.) Le numérique pour les cartes permet ce genre de voyage, en cartes géographiques, en images, en 3D, zoomer sur un détail, zoomer sur un endroit, découvrir des broutilles qui feraient naître des romans, pouvoir tirer sur le fil presque jusqu’à s’y perdre, au moins, sans aucun doute, jusqu’à y perdre son temps même si le terme perdre n’est pas approprié puisqu’on peut y gagner de quoi nourrir un carnet. Un voyage différent, mais qui vient compléter le voyage fait en vrai, lui qui m’a bien aidée à ne pas m’éparpiller, même si, je l’admets, la tentation est grande de sauter de lien en lien pour s’égarer presque plus que l’on pourrait se perdre les deux pieds dans la tourbe au milieu des Shetland.

J’ai fait un beau voyage.

« Qu’importe si j’ai pris ce train, puisque je l’ai fait prendre à des milliers de gens » Blaise Cendrars, auteur de La prose du Transsibérien

Shetland #11 | Dimanche 5 mai 2024

Lerwick – Sandsound – Bridge of Walls – Walle – Kergord Woods – Brae Hotel – Voxter House – Mossbank – Voe – Lunna – Levaneap – Laxo – Catfirth – Skellister – Eswick – Lerwick

Carnet du voyage aux Shetland de S et N, avril-mai 2024

Demain ce sera le départ, le retour en avion. Dernier jour de balade sur l’île. Le trajet sur la carte raconte les sentiments, un peu les émotions : un quadrillage en règle, façon de retourner une dernière fois dans ces endroits qui sont devenus familiers, façon de dire au revoir. Mais façon également de voir tout ça autrement puisque la brume est installée, elle a pris ses aises entre la lumière et nous. Elle nous oblige à regarder autrement, à nous concentrer mieux et encore davantage sur tout ce qui est proche et oublier le lointain. Ambiances un peu plus sombres, avec un petit air de mélancolie, de nostalgie, de tristesse de devoir quitter l’endroit.

Retour sur les endroits déjà visités hier, Sandsound, Bridge of Walls, Walls, Dale of Walls et Kergord Woods. La mer, avec son horizon un peu flou, mer et ciel mélangés du début à la fin et sans interruption, mangée par le brouillard, nous ramène encore plus à l’idée d’isolement, l’idée d’être sur une île. Les murs en pierre prennent une couleur plus dure et plus austère, le vert se fait plus sombre. Pour la forêt de Kergord, un côté enchanté, l’idée qu’on pourrait presque y rencontrer un druide, une fée, un magicien ou bien un de ces êtres fantastiques et mythiques qui vivent à Brocéliande et qui ne s’éloignent jamais trop d’où les tables sont rondes. Alors pour vérifier, revenir à l’idée à la genèse de ce bois, pour mieux comprendre encore notre besoin de forêt, de la magie des forêts. 

La forêt de Kergord (Kergord Woods)
Fièrement présentée par les habitants des Shetland comme leur plus grande étendue boisée et la seule « forêt » des îles Shetland, la forêt de Kergord se compose en réalité de quelques petites parcelles de bois mixte situées à Weisdale, à environ 1,5 km au nord de l’embouchure de Weisdale Voe. Le Dr George Munro, propriétaire du domaine de Kergord, a planté 3,6 ha (9 acres) de bois entre 1913 et 1920 afin de créer des brise-vent. Les principales essences étaient l’épicéa de Sitka et le mélèze du Japon, avec en moindre quantité le sapin blanc, le sycomore, le sorbier, le bouleau et d’autres espèces. Les plantations étaient mixtes, avec des rangées alternées de différents types d’arbres. Malgré la nature relativement abritée de la vallée et ses sols fertiles, les hivers froids et surtout les tempêtes ont posé des défis, entraînant la perte de nombreux arbres. Certaines parties du bois ont été exploitées pour le bois d’œuvre. Kergord présente un intérêt pour les ornithologues, car il est devenu le refuge d’oiseaux des bois et abrite également des espèces généralement considérées comme des migrateurs de passage dans les Shetland.
Source : Scottish Places

Pour le déjeuner, pause au Brae Hotel, à Brae. Un endroit singulier qui célèbre le côté scandinave des Shetland. L’aspect extérieur est moderne, bardage clair de planches horizontales, métal, grandes baies vitrées, escalier géométrique, un logo de nœud celtique stylisé. Intérieur du même style, moquette à grands motifs géométriques, canapé épuré, murs clairs Et partout sur ces murs entre des lampes qui les mettent en valeur, des boucliers. Pas le côté antique, des boucliers propres, modernes, parfaits, mais avec des motifs celtiques, tout brillants, presque clinquants. Des boucliers qu’on pourrait retrouver dans les reconstitutions, ou les événements tels que le Up Helly Aa. Up Helly Aa est un festival qui s’échelonne entre janvier et mars selon les lieux, il célèbre le feu, la lumière, en lien avec Yule et le solstice d’hiver. La fête la plus importante de ce festival a lieu à Lerwick le dernier mardi de janvier et il réunit jusqu’à un millier de participants qui défilent avec des torches et en costume d’inspiration viking. À cette occasion, une réplique de bateau viking construit tout exprès est offerte aux flammes. D’après le Shetland Museum, l’origine de ce festival est liée à la tradition de Yule, mais aussi à l’ennui dont souffraient les soldats revenus des guerres napoléoniennes au début des années 1800 et pour qui la vie sur les îles était un peu trop calme. Ils ont trouvé dans la mise place de ces festivités un dérivatif bienvenu. Mélangeant les traditions de Yule, du carnaval, de Noël, sur fond d’aurores boréales et d’histoire scandinave, une tradition festive s’est mise en place autour du feu, impliquant au départ l’utilisation de barils de goudrons, jugés trop dangereux et remplacés par une procession avec des torches aux environs de 1874-1880. Petit à petit le festival devient une institution avec ses rites, ses chansons et ses codes. La première réplique de drakkar est fabriquée et brûlée en 1889. La préparation du festival était aussi vue et promue par les sociétés de tempérance de l’époque comme un moyen d’occuper les jeunes hommes qui disposaient ainsi d’une alternative aux beuveries dévastatrices. Chaque année, et dans chacun des endroits où se déroule une fête, un nouveau Jarl est élu par le comité qui supervise la préparation et le déroulement des festivités. Peu de changement désormais dans le déroulement de ces réjouissances, mais des femmes sont néanmoins admises dans les comités autrefois réservés aux hommes. L’une d’elles a été élue Jarl en 2015 au sud de Mainland.

Après cette pause sous les boucliers du Brae Hotel, suite de la balade, toujours entre brume et brouillard sur la B9076 en direction de Voxter, puis tout au bout de la péninsule, vers Mossbank, puis redescente vers Lunna et la péninsule juste au sud de la précédente. Le long de la route, beaucoup de ruines, des maisons délabrées, désertées qui prennent un aspect triste, parfois presque sinistre au milieu du brouillard. Imaginer la vie des gens qui ont vécu ici et puis ont décidé qu’il leur fallait partir, qu’ailleurs serait sûrement mieux, ne pouvait qu’être mieux que cet endroit que nous, on découvre et qu’on trouve simplement magnifique. Peut-être une histoire proche du pli dans la chaussette, rien de dramatique en soi, mais quand le temps s’en mêle, le pli dans la chaussette devient un vrai problème, irritations d’abord, puis douleurs et ampoules, il nous arrache la peau ce pli dans la chaussette. Et ici, accepter qu’il nous manque la durée et la longueur du temps pour connaître vraiment un endroit comme ces îles. Manque la diversité des météos, les tiraillements comme des joies du voisinage, les soucis personnels, les histoires de famille, et puis les coups du sort en bien autant qu’en mal, et tout ça bien coincé entre les sympathies et les antipathies propres à nous tous. Grandeurs et mesquineries dès que vient se mettre dans le jeu, le fameux facteur humain.

Entre les couleurs froides et un peu tristes des pierres grises des maisons, les bruns et les dorés des algues et de celles qui adorent s’y cacher : les loutres. Vers Eswick, on se rapproche de la mer avec l’espoir d’en voir, dans cette crique à l’extrémité de South Nesting Bay. La loutre d’Europe est un mammifère carnivore semi-aquatique de la famille des mustélidés. Les loutres que l’on retrouve sur les rivages marins des Shetland ne sont pas des loutres de mer, mais des loutres d’Europe ou loutres communes, les même que l’on peut voir dans les marais et les rivières d’Europe et même si elles n’ont rien contre quelques mollusques et crustacés, elles ont ensuite besoin d’eau douce pour se rincer et évacuer le sel qui diminue la capacité isolante de leur fourrure. Leur peau ne supporte pas bien le sel, point commun qu’elles partagent avec les humains, en plus de leur attrait pour le poisson. Goût commun qui leur a été presque fatal, l’espèce ayant longtemps été en danger, chassée pour sa fourrure et considérée comme nuisible par les pêcheurs et les éleveurs de poissons à qui elle fait concurrence. Pourtant, la loutre, si elle apprécie particulièrement les animaux à arêtes restant liée de près aux milieux aquatiques, peut également se nourrir de baies, de racines et d’autres végétaux.

Actuellement protégées, y compris au niveau européen, les populations de loutres se régénèrent lentement un peu partout malgré la pollution, en particulier l’usage des pesticides qui vident les rivières de leurs poissons et privent donc les loutres de nourriture. Autre obstacle qui freine leur retour, l’aménagement des berges, souvent bétonnées, tondues de près et sans arbres, qui ne leur permettent plus de creuser leur terrier, leur catiche.

Plus faciles à observer, les moutons, les vaches des Highlands à longs poils et grandes cornes ainsi que les poneys qui occupent les champs, les près et parfois, ayant trouvé une faille dans les clôtures et barrières, se retrouvent sur la route. Pour les photos, ces animaux jouent parfaitement les premiers plans devant des paysages pâles d’où les contrastes se diluaient jusqu’à ne plus exister, lorsque le regard tentait, vainement, d’y voir un peu plus loin.

Repus de ces ambiances créées par la brume et le brouillard, nous rentrons vers Lerwick. Dernier petit tour en ville pour profiter de ces lumières, ces ambiances si particulières et qui conviennent presque trop bien au souvenir des histoires policières d’Ann Cleeves et de la série Shetland. Sur l’eau grise du port et se découpant sur le gris du fond toujours dans le brouillard, les couleurs vives du canot de sauvetage rassurent : la couleur existe encore et sa présence dans le port prouve que sur la mer, personne n’a besoin de secours.

Photo © Sylvie Strangejazzy

Sur les billets d’avion, la date de demain est celle du retour, alors pour ce soir, un peu de rangement dans notre camp de base qu’il va falloir quitter, préparer les bagages et dans la tête aussi, commencer tout doucement à ranger toutes les images de ces îles des Shetland parmi les souvenirs.

Shetland#10 | Samedi 4 mai 2024

Lerwick – Noss avec Shetland Seabird Tour – Peerie Shop Cafe – Lerwick à pied – Weisdale – Bixter – Twatt – Voe – Urafirth – Tangwick – Hillswick – Lerwick

Carnet du voyage aux Shetland de S et N, avril-mai 2024

Départ tôt ce matin, très tôt. Lever 4 h 30 pour le départ à 5 h 30 du bateau de Shetland Seabird Tour pour profiter du lever de soleil avant de retrouver les oiseaux de mer, surtout les fous de Bassan, autour de Noss et Bressay. Des couleurs, puis des plumes noires et blanches avec une capuche jaune pâle, discrète touche de couleur sur la tête de ces majestueux oiseaux. Le lever de soleil sur la mer a quelque chose de spécial, dégagé de cette envie, lorsque l’on est sur la terre, de voir derrière ce qui gêne, construction, colline, arbres ou montagne, ou tout autre obstacle, naturel ou humain. En mer, on peut en profiter jusqu’au bout de l’horizon. Ensuite les nuages, qui aujourd’hui sont là juste pour se faire peindre, ciel pommelé impatient de donner du relief à la fresque fiévreuse du commencement du jour. Des flammes, ne garder que les colorations, sans ajouter la forme qu’on laissera aux nuages ou aux reflets dans l’eau, dans le sillage du bateau suivant la direction. Peut-être aussi pour nous autres humains, une valeur spéciale donnée à ces spectacles par le simple fait qu’on les sait éphémères, autant qu’ils sont uniques. Les couleurs d’abord vives, éclatantes, flamboyantes, vont doucement pâlir et en quelques instants prendre une teinte désuète. On parle de vieux rose, mais il faudrait encore ajouter cette valeur « temps qui passe » sur toutes les autres couleurs qui aident le soleil à prendre de la hauteur, à s’élever doucement au-dessus de l’horizon, à éclairer la terre. Bientôt le ciel vire au bleu, au beau temps qui nous gâte depuis le début du séjour, le lever de soleil nous laisse des souvenirs, aussi quelques photos, un peu de rose aux joues et puis quelques degrés de ce sourire béat qu’on a quand on contemple et quand on s’émerveille.

Suite de l’émerveillement avec les fous de Bassan. La lumière du matin n’écrase encore personne, elle porte les oiseaux, rend hommage à leurs plumes et à tous les détails qui resteraient dans l’ombre avec un éclairage plus dur qui ne viendrait que du haut. Sur les falaises humides, la lumière joue aussi, elle profite de l’humide laissé par le frais de la nuit pour jouer sur les pierres des jeux d’irisations, de reflets, de scintillements. Avec les oiseaux, bien davantage encore qu’avec les couleurs du lever de soleil, il faut être à l’affut, d’une attitude en vol, d’une tête qui se penche, un vol en escadrille qui semble désordonné, mais ne mène jamais à aucune collision. Et surtout du piqué de l’oiseau qui part en pêche qui se transforme en flèche. Toute l’opération se fait en instant, repérer le poisson, tendre le cou vers lui et tout le corps qui suit, les pattes escamotées, les ailes qui se plient pour mieux se rapprocher, pour finalement coller complètement au corps. Le bec en pointe de flèche et le corps empennage. Et l’oiseau disparaît sous la surface de l’eau. On ne pense pas au poisson qui y perdra la vie, mais juste à cet oiseau, à sa pêche fructueuse, et on se réjouira de le voir prendre des forces pour pouvoir replonger et nous émerveiller, encore de nombreuses fois, du spectacle qu’il nous offre dans cette douce lumière.

Retour à terre, reprendre nous aussi des forces après avoir vu les fous engloutir tant de poissons ! 8 h 30. Il est encore l’heure du breakfast au Peerie shop café situé sur l’esplanade. Le Peerie shop est un bâtiment traditionnel en pierres, construction allongée avec sa porte principale qui donne sur le port, la mer. Cadeaux et souvenirs. Sur le côté, l’entrée du café avec une petite terrasse nichée entre deux autres bâtiments : sûrement une bonne solution pour s’abriter du vent. À la carte, le breakfast traditionnel, œufs et tout ce qui va avec. On peut bien sûr commander autre chose, les gâteaux sont tentants, tout comme les viennoiseries, mais l’alimentation fait aussi partie de la découverte d’un endroit et le breakfast, quand même, c’est le breakfast, Legendary… comme le dit la carte de l’établissement !

Une fois restaurés, profiter du ciel toujours bleu pour une petite promenade en ville. La rue principale, l’Esplanade qui longe le port se prolonge en un chemin pour piétons avec vue sur la mer, Twageos Road. Des bancs pour admirer le large et la grande île de Bressay, le dos chauffé par les hauts murs en pierres au sommet toujours crénelé de cailloux verticaux, des jeux pour enfants, un gazon parfaitement britannique, l’endroit est tranquille, ce serait le lieu idéal pour venir lire un des romans de la célèbre Ann Cleeves dont les livres ont été adaptés en série par la télé britannique : « Shetland », qui se décline de saison en saison depuis 2013. La maison dans laquelle habite un des personnages principaux a les pieds dans l’eau, une porte verte et un toit d’ardoise avec une toute petite lucarne tout en haut. Elle n’offre que son épaule au large. De chaque côté de la maison, des cheminées en pignons et devant, protégé de la mer par un mur, une courette, de quoi tirer un petit canot au sec, juste devant la porte. The Lodberrie. Visite incontournable pour les fans !

Twageos Road continue d’abord entre les maisons puis au milieu des pelouses jusqu’au bout de la pointe, the Knab. Aujourd’hui balade tranquille, l’endroit a longtemps servi de carrière et la plupart des maisons de Lerwick sont construites avec des pierres extraites de cet endroit. C’était et c’est toujours un poste d’observation privilégié et stratégique pour voir arriver les navires du sud avant qu’ils ne se présentent dans le passage pas si large entre Bressay et Mainland. Pas si large, surtout par gros temps, ou visibilité faible, ou les deux. Ce que rappellent les panneaux explicatifs qui signalent les naufrages ayant eu lieu sur les falaises en contrebas de la plateforme entourée de murets. Un peu plus haut, le cimetière de Lerwick, et à côté, le golf.

Photo © Sylvie Strangejazzy

À la fin de la balade, le ciel commence à se couvrir, le bleu se teinte de gris. Encore rien de dramatique, retour tranquille vers le centre de Lerwick, mais pour la suite de l’après-midi, ce sera plutôt une promenade en voiture. En route donc vers le nord, avec un peu d’ouest. Weisdale est un endroit spécial pour les îles Shetland. C’est là que se trouvent Kergord Woods et la pépinière dont cette forêt est issue. Aux Shetland, il n’y a aucun arbre, quasiment aucun arbre et ici, une forêt. Certes, une forêt pas très grande, il faudrait plutôt dire un bois, peut-être, mais un ensemble d’arbres adultes de différentes essences, des plantes de sous-bois, des ronces, des champignons, des fougères. Tracé entre les arbres, un chemin de promenade, des ruines qui attendent les envies de pique-nique, une balançoire, pendue à une branche. Une forêt, un monde de forêt. Comme les forêts dont étaient couvertes ces îles lorsqu’elles ont été peuplées. Et puis, bois de construction, bois de chauffage, défrichement pour faire des pâturages et des champs à cultiver, la forêt a disparu et n’a eu aucune chance de se régénérer, les moindres rejetons broutés par les moutons et l’absence de graines en l’absence d’arbres adultes. La boucle était bouclée, la fin des arbres scellée et les paysages de toute l’île, largement ressemblants aux paysages côtiers, y compris dans l’intérieur des terres, même si cet intérieur des terres est rarement éloigné de la mer de plus d’une poignée de kilomètres. Kergord Woods, au-delà de son originalité pour les paysages shetlandais, du passage sous les arbres qui fait ralentir les voitures bien plus que n’importe quel dos d’âne, est actuellement l’objet d’une attention rapprochée des scientifiques comme des conservateurs du patrimoine des îles.

Plus d’infos sur ce lieu bien spécial ici : https://www.shetland.org/blog/a-woodland-walk

Suite de la balade justement au milieu de ces fameux paysages côtiers, de leur immense diversité bien qu’ils fassent tous partie d’une seule catégorie. Forme de la rencontre entre la terre et l’eau quand le trait de côte sur la carte relève davantage du gribouillis minutieux occupé à remplir toute la feuille que de la division géométrique, rectiligne ou même courbe. Les prairies encore jaunes, la mer en bleu marine, la lumière du soleil qui se déplace de plus en plus vers l’ouest en se penchant doucement sur la scène qu’il éclaire, tout en tentant, de plus en plus difficilement, de se frayer un chemin entre les nuages qui se rassemblent de plus en plus nombreux et de plus en plus denses. Les ambiances se font plus dramatiques avec des arrière-plans bien sombres qui font encore davantage ressortir les stacks, ces piliers de roches plantés au large de la côte et qu’on imagine surgir face à un bateau qui chercheraient un havre perdu dans le brouillard ou bien dans la tempête. Peut-être une incitation à relire, après les romans d’Ann Cleeves, Les travailleurs de la mer, de Victor Hugo. Pour l’instant, apprécier la lumière qui se pose sur les herbes, les plantes, presque les algues tant l’eau est là présente, partout, dans les flaques, dans le sol qui fait semblant d’être stable pour mieux vous engloutir et vous empêcher de partir sur la pointe des pieds. Partir, pour l’instant n’est pas une bonne idée, tout est magnifiquement dramatique sous cette lumière, les nuages qui s’assemblent, se rassemblent puis s’écartent juste assez pour que quelques rayons passent et posent sur l’endroit un coup de projecteur qui ressemble souvent à un coup de baguette magique pour le lieu qui devient l’étoile du moment.

Bixter, Twatt, Voe, Wethersta, Brae, Islesburgh, Haggrister, Urafirth, Tangwick, Stenness, Hillswick, Urafirth, et l’arrivée du brouillard vers 19 h. Le brouillard permet aussi de faire de belles photos, de raconter une histoire toute différente d’endroits pourtant connus, vus avant, autrement. La lumière, l’ambiance, l’heure du jour, la saison et bien plus simplement la façon de le voir changeront complètement le regard que l’on prête à un lieu. 

Mais pour aujourd’hui, la journée a été longue, il est temps de se diriger à nouveau vers Lerwick. Repas au N° 88 dans Commercial Street, le restaurant de notre premier soir sur l’île. Le site met l’accent sur les produits locaux, rester bien sur les îles, avec, maintenant qu’on est plus proches de la fin du voyage que du début, que la fébrilité de la découverte a fait place à une certaine sérénité, presque une familiarité avec cet archipel, se laisser gagner, au fil des plats, par quelque chose qui ressemblerait presque à une sorte de mélancolie, mélangée avec un besoin d’intensité, d’amasser les souvenirs, de ne rien laisser passer, un besoin encore plus fort maintenant qu’il ne nous reste plus qu’un jour avant de reprendre l’avion. Alors pour le dîner, savourer jusqu’au bout du dessert et rentrer tranquillement pour être en forme demain. 

Shetland#09 | Vendredi 3 mai 2024

Lerwick – Toft ferry terminal sur Mainland – Ulsta ferry terminal sur Yell – Gutcher ferry terminal sur Yell – Belmont ferry terminal sur Unst – Belmont, Chez Simone – Château de Muness – Clivocast standing stones – Lund – Baltasound Final Checkout Cafe – Baie de Haroldswick – Baie de Norwick – Saxa Vord – Haroldswick Victoria’s Vintage Tea Rooms – Belmont ferry terminal – Gutcher ferry terminal – Ulsta ferry terminal – Yell – Toft ferry terminal – Lerwick

Carnet du voyage aux Shetland de S et N, avril-mai 2024

La première fois sur Unst, c’était le 30 avril pour aller observer les oiseaux dans la réserve naturelle de Hermaness. Aujourd’hui, ce sera pour l’île elle-même, ses vestiges historiques, ses églises, son architecture et sa géologie. Y compris ses installations militaires avec la station radar de Saxa Vord dont le dôme blanc est bien visible depuis Hermaness et les cafés de l’île aussi, évidemment. 

Pour commencer, prendre la route du nord vers le terminal de Toft d’où part le ferry pour Yell. Une route déjà connue, parcourue plusieurs fois, le plaisir de reconnaître des visages aux comptoirs, de retrouver des lieux, presque de se sentir chez soi en retrouvant ses repères, les petites choses qui diffèrent, se sentir doucement pouvoir presque faire partie des habitués. Et aussi mieux pouvoir se concentrer sur d’autres choses que sur la découverte, remarquer un détail, une couleur, une odeur, peut-être une petite chose qui nous rendra l’endroit plus cher, plus familier. Un premier bateau, donc, on ne cherche plus les toilettes, on choisit la place près de la fenêtre pour mieux voir le départ ou pour avoir du calme, ou pour voir l’arrivée longtemps avant d’y être, profiter du voyage comme tous les initiés, abonnés au passage. Traversée de Yell sans regarder la carte, en se repérant à la forme de la côte, la présence d’une maison, la couleur d’une cabane, d’une porte. Et les panneaux aussi, si précieux le premier jour, que l’on voit maintenant comme de simples repères au même titre que la boîte aux lettres rouges coiffée de sa couronne. Pas d’arbres aux Shetland, enfin vraiment très peu et seulement dans des endroits protégés, donc pas de bosquets remarquables, mais des reliefs variés, petites buttes, longues plaines, vallées et lochs, de quoi se repérer sans aucune difficulté, d’autant plus si on a déjà fait le trajet à peine quelques jours auparavant.

Aujourd’hui, pas d’oiseaux qui nous attendent, pas de rendez-vous fixé, donc le temps de s’arrêter sur tout ce qui nous arrête. Comme sur le port de Belmont, à l’arrivée du ferry, quelques maisons face à la mer, et la terrasse du petit café « chez Simone ». Café, pas dans le sens où on l’entend d’habitude. Il y a bien du café, ce qui justifie le nom et l’arrêt. Ouvert à tous les vents, pas de vitres, pas de porte, mais du café et autres boissons chaudes ou froides, des gobelets en carton, on se sert et on paie. Pour le reste, compter sur l’envie de retrouver un peu de réconfort et de convivialité, un peu d’humanité à un prochain passage ou bien juste l’envie de voir fleurir plus souvent ce genre d’initiatives pour regarder la mer avec les mains et le nez dans les odeurs familières du café, la confiance en l’être humain.

©Sylvie Strangejazzy

Prochaine étape, Muness castle. Prendre la route A968, la grande route, la seule qui sort de Belmont et rapidement, obliquer à droite vers Uyeasound. Port de pêche, baie bien abritée de quasiment tous les vents, y compris ceux de sud avec l’île de Uyea, en forme de canard qui ferme la baie comme un couvercle. Un endroit idéal pour construire un château, pas trop près de la mer, mais pas trop loin quand même, juste un peu à l’écart. Encore de vieilles pierres et une très longue histoire. Des retrouvailles aussi, avec des noms connus, déjà entendus ailleurs : Bruce. Unst est l’île habitée la plus au nord des Shetland, donc une potentielle porte d’entrée pour les envahisseurs de tous horizons. Muness Castle est une maison-tour, une habitation fortifiée. Construit en 1598 pour Laurence Bruce of Cultmalindie, demi-frère de Robert Stewart, premier comte des Orcades. Le château est ensuite passé d’héritier en héritier sur quelques générations avant d’être attaqué et incendié en 1627 par des pirates-corsaires venus de Dunkerque, voleurs et pilleurs plus ou moins officialisés par le contexte d’escarmouches et de batailles principalement navales qui ont eu lieu entre la France et l’Angleterre durant la guerre de Trente Ans. Il semble que le château n’ait, par la suite, jamais été totalement réparé. Sans toiture, il est vendu par la famille Bruce en 1718. Actuellement, le château est protégé au titre des monuments historiques, les murs épais du bâtiment rectangulaire et les tourelles rondes au nord et au sud sont encore en bon état, les meurtrières sont encore bien visibles dans les murs au-dessus de l’entrée principal et des vues aériennes semblent mettre en évidence la présence possible d’un jardin au sud-ouest du château. Beau temps aujourd’hui, par l’une des ouvertures intactes, on a vue sur la lessive qui sèche au vent sur le fil de la maison voisine. Rappel bienvenu des réalités de la vie quotidienne, même si pour ce château, on imagine une vie rude et davantage tournée vers la guerre que vers les réceptions et les plaisirs de la vie de château. Mais les petites ouvertures, les murs épais et les tourelles ont permis de garder presque intact ce bâtiment vieux de plus de 400 ans. Pas sûre que le béton, même armé, puisse en dire autant dans quatre siècles.

Pas très loin du château, Clivocast et un très grand pas de plus dans le passé avec des pierres dressées à l’endroit où fût tué le fils du Viking Harald Harfager vers l’an 900. Un peu plus tard dans l’histoire, au hameau de Lund, les ruines d’une église médiévale de style celtique du douzième siècle et son cimetière, Saint Olaf’s Church. Ici aussi, pierres verticales pour rappeler le souvenir des disparus. Des monuments à la mémoire des défunts également à l’intérieur de l’église, avec des monuments commémoratifs pour la famille Mowat (ou Mouat) et une dalle de pierre hanséatique de 1573 marquant la tombe de Segebad Detkin, un riche marchand de Brême. Toute l’histoire complexe et les influences multiples qu’ont subies les Shetland se trouvent réunies dans cette église et son histoire. À commencer par le saint à qui l’église est dédiée, Olaf, prénom norvégien, ainsi que les nombreuses croix celtiques. Le serpent sculpté sur le linteau de la fenêtre sud pourrait provenir d’une sculpture picte, ici réutilisée, jusqu’au monument édifié pour le marchand de Brême qui atteste de l’importance du commerce avec l’Europe du Nord et du poids, y compris spirituel de cette activité sur la société shetlandaise de l’époque. Il semble d’ailleurs que le site de Saint Olaf’s Church fasse encore partie des sites que les historiens et les archéologues estiment comme prometteurs pour des découvertes futures.

https://portal.historicenvironment.scot/apex/f?p=1505:300:::::VIEWTYPE,VIEWREF:designation,SM2097

Sur la route, s’arrêter sur des curiosités, comme cette dépendance près d’une maison ordinaire près de Baltasound. Les murs sont tapissés de publicités, de flyers, d’affiches. Et la porte est un cercueil, pareillement décoré. Aucune indication qui puisse donner des informations sur cette déco étonnante, peut-être juste le côté excentrique que l’on prête facilement aux Britanniques.

Pause plus classique ensuite, avec un cappuccino au Final Check Out Cafe de Baltasound, sorte de commerce tous services comme il en existe souvent dans les lieux un peu éloignés : épicerie, distributeur de billets, garage, pompe à essence et café ainsi que de quoi se restaurer, et des toilettes publiques. L’accès extérieur du café se confond presque avec celui du garage, mais à l’intérieur, tout est fait pour répondre aux besoins des habitants comme des gens de passage.

Passage rapide dans les ruines de la Old Unst Kirk datant de 1764. Édifice rectangulaire qui fait penser à une halle, murs épais en grés et enceinte extérieure couronnée de cailloux verticaux comme pour les murets délimitant les champs qui empêchent les moutons et autres poneys d’aller se promener là où leur envie les mènerait. Un peu plus loin, une autre église en ruine, Hillside Free Church, datant de 1843 et reliée à un ancien presbytère, édifice assez bas dont les murs sont encore en bon état malgré son absence de toit, les deux frontons intacts, l’un portant encore la niche pour une cloche. Le long de la Beach Road vers Clibberwich, retour à un patrimoine naturel et vivant avec des phoques qui se chauffent au soleil sur les rochers au ras de l’eau, des poneys dans un champ. Les statistiques météo ne nous avaient pas préparés à tant de temps sec et de ciel bleu, mais depuis le début du séjour, nous comptons plus de jours ensoleillés qu’il n’y en a d’habitude en cette période. Et nous ne sommes pas les seuls à en profiter, avec un peu d’imagination, on pourrait presque entendre ces phoques ronronner…

Pour aller sur la plage de Norwick, tourner à droite à l’arrêt de bus. Derrière, un canoé attend qu’on le ramène dans l’eau et un tas de filets de pêche mêle ses mailles avec les herbes folles du bord de la route. Sur la plage, le soleil se reflète sur le sable blanc, sur les murs blancs passés à la chaux de la maison traditionnelle shetlandaise au bout de la route, alors baisser les yeux, les laisser se poser sur les cailloux qui racontent l’histoire géologique de ces îles. Amas de roches portées par les marées, rochers de granit issus de la collision entre les deux plaques continentales, l’histoire de ces îles est celle d’un affrontement, de plaques qui se poussent, de la zone de contact qui s’élève, de volcans, de lave, d’éruption, de terre qui tremble de forces qu’on admire, qu’on craint et qu’on vénère, qu’on essaye de comprendre sans rien pouvoir y faire. Juste maintenant que le calme est relatif depuis quelques millénaires, admettre que, depuis toujours, ces îles sont une terre de rencontre. Rencontre un peu plus loin, encore, de l’eau venue de la terre, d’un ruisseau brun de tourbe, couleur brune du whisky qui va aller rejoindre le froid bleu de la mer, caché pour aujourd’hui sous une lame de métal, légère et argentée qui reflète le soleil. 

Pour l’étape suivante, prendre un peu de hauteur et lever les yeux du sol pour admirer tout le reste, les paysages, le ciel. Il nous faut une colline ! Le point culminant de Unst est Saxa Vord, 285 m d’altitude. Une particularité qui n’a pas échappé aux autorités militaires qui y ont installé une station de radars dès 1941 avec un premier site à Skaw, doublé durant la deuxième guerre mondiale d’un autre radar à Saxa Vord. Le premier site est rapidement fermé, en 1947 au profit du deuxième, utilisé pleinement durant toute la guerre froide, notamment pour sa proximité avec la Russie. Le site tombe ensuite en désuétude pour être fermé en 2006, mais repris dès 2017 pour observer de nouveau la Russie, entre autres, même si sur place, le plus grand ennemi du radar lui-même reste le vent avec des installations qui se sont envolées lors d’une pointe mesurée à 285 km/h en janvier 1956. La colline détient le record britannique non officiel de vitesse du vent, qui a été enregistré à 317 km/h en 1992, juste avant que l’équipement de mesure ne s’envole. Pas d’arbre sur cette colline, donc, c’est un atout pour observer le ciel et l’espace sans être gêné par des obstacles terrestres (à part le dôme du radar et les quelques installations terrestres adjacentes, quand même). Une association a installé sur place un parcours avec des panneaux donnant des informations sur le système solaire et l’espace en général, ainsi que, sur la colline de Saxa Vord, un banc spécialement placé et équipé pour permettre l’observation des aurores boréales en écoutant un choix de musique. L’endroit, si désert en apparence soit-il, attire de nombreux projets : une distillerie y est implantée qui produit du gin (Shetland Reel Gin) et réalise des assemblages de whisky venus de la grande île d’Écosse. Un projet de complexe touristique et une basse de lancement pour satellites apparaissent également dans la liste des résultats lorsqu’on fait des recherches sur l’endroit. De nombreuses idées différentes qui font parfois douter de l’authenticité des panneaux d’interdiction de circulation qui menacent les extraterrestres contrevenants à être déportés sur Mars par la police de l’espace…

Histoire de se remettre de tout ça, un cappuccino s’imposait et si possible avec une jolie vue puisque le soleil est toujours bien présent. Victoria’s Vintage Tea Rooms à Haroldswick est l’endroit parfait. Cappuccino délicieux et décor vintage, comme le nom l’indique, avec profusion de bibelots et de napperons en dentelle, mais un accueil aussi chaleureux que la déco est kitsch, donc un bon moment, une pause tranquille avant de reprendre la route dans l’autre sens, enchaîner les ferries et rentrer à Lerwick. 

Nous arrivons à l’heure où la lumière s’incline avant de se coucher, idéale pour aller prendre quelques photos en ville, puis soirée tranquille, demain matin nous nous levons tôt !