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Guernesey #04 | The North

Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C. et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo
Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel

L’Ancresse, Beaucette, Saint-Sampson

Lorsqu’on traverse l’Angleterre en voiture depuis Londres pour aller en Écosse par l’autoroute A1, la direction à prendre indiquée sur les panneaux, c’est simplement The NORTH. Aujourd’hui, pour nous, direction, The NORTH. Mais en bus et en restant sur Guernesey. En bus, première leçon quand on est trois, qu’on discute, qu’on regarde la mer et qu’on ne se méfie pas des habitudes, c’est que même si Guernesey n’est pas complètement l’Angleterre, elle l’est assez pour que les voitures roulent à gauche et non à droite. Après avoir vu le bus 12 passer de l’autre côté de la rue, nous avons traversé et attendu à nouveau que le bus 12 ou le 11 suivant arrive, dans le bon sens. Il faisait beau, on voyait la mer, c’était finalement bien mieux de ce côté, on aurait dû y penser avant. Enfin, rien de grave, lesson learned.
Dans le bus, peu de monde, nous trouvons des places assises et l’occasion de regarder le paysage bouger sans que nous ayons à bouger nous-mêmes. La mer, les maisons, les commerces, les entreprises, les petits jardins, les champs, les passants, les gens dans les voitures à côté de nous. Peu d’enfants, ils sont à l’école. Arrivées à l’Ancresse, nous sommes à la campagne. Veaux, vaches et clôtures, quelques détours et coups d’œil sur une carte en ligne plus tard, nous sommes de retour au bord de la mer. Pour arriver à l’eau, le début du chemin passe dans les herbes, les fougères, les ronces, quelques rares arbres, puis on rejoint les rues, ou plutôt les ruettes tranquilles, de quoi ne laisser place qu’à une seule voiture entre deux murs de pierres, ou un talus abrupt, planté là par les racines des herbes, des fleurs, des fougères et des ronces. Parfois, un trou dans le mur donne sur un jardinet propret, une maison basse, murs de pierres passés au blanc, toits d’ardoises, portes colorées et fenêtres à guillotines garnies de petits carreaux. Rarement plus d’un étage, peu de maisons modernes, ou plus précisément, les quartiers plus récents ne se mélangent pas aux maisons de pierres construites épaule contre épaule, en de longues rangées qui suivent la route à quelques pas de côté.


Ruette suivante, des serres, des immenses serres, carreaux cassés, envahies par les herbes, dedans autant que dehors. Retour triste sur le passé glorieux de Guernesey, longtemps célèbre pour ses tomates. L’île était, avant la Deuxième Guerre mondiale été l’occupation, un des premiers producteurs de tomates au Royaume-Uni. Après la guerre, le, temps de reconstruire et Guernesey à repris sa place sur le devant de la scène de la tomate avant que le déclin ne s’amorce dans les années 70. Ces serres n’avaient donc pas officiellement le même statut que des ruines romaines, mais pour nous, elles étaient portant statut de raconteuses d’histoire.
Suivre la côte nous mène ensuite jusqu’à Beaucette Marina, avec son entrée serrée entre deux gros rochers, soit, peints en blanc, mais quand même très proches l’un de l’autre ! Prendre le temps, cheveux au vent de regarder vers le large avant de continuer le long de la côte entre sentiers piétons, ruettes tranquilles, champs et maisons proprettes. En arrivant à Saint-Sampson, changement radical d’environnement. Grandes cheminées, cuves immenses, camions, hauts murs, conduites, bateaux en chantier, panneaux d’interdictions, de dangers, les si longs cous des grues. Le ciel est toujours bleu, mais l’ambiance est plus sombre, sérieuse. Les ruines du château du Vale donnent leur nom à la rue, mais c’est l’industrie qui occupe le terrain, fuel, électricité, acier, chantier naval. Et un imposant cargo échoué contre son quai dans la partie du port qui découvre à marée basse. Saint-Sampson dans les travailleurs de la mer, c’est le port des travailleurs, le port de la Durande et ce passé industrieux et dur décrit par Victor Hugo habite encore ici dans les odeurs de métal chaud et d’hydrocarbures qui se mélangent à celle de la marée, portée par les cris des goélands.


Cette partie nord de Guernesey, le Valle, ou Vale ou Clos du Valle, était autrefois une île par intermittence, séparée du reste du sud de Guernesey par le Braye du Valle, submergé à marée haute. La différence entre marée basse et haute est importante dans les îles anglo-normandes, compter environ une dizaine de mètres, en fonction de l’intensité de cette marée. Longtemps les gens du Valle rejoignaient la partie sud à pied uniquement à marée basse, ou en bateau à marée haute. Plus tard, plusieurs ponts furent construits, certains submergés à marée haute, un autre non, qui fût emporté par une tempête, puis reconstruit tandis que les terres de chaque côté de ce long chenal étaient utilisées comme marais salant. En 1803, le nouvellement nommé Major-General John Doyle entreprit de renforcer les défenses de Guernesey et s’alarmât du fait que si les Français débarquaient au nord de l’île, on ne pourrait commencer à les en chasser qu’à la marée basse suivante. Le fait de dépendre de la marée pour savoir s’il devrait combattre les Français en tant que général ou amiral lui causait un embarras considérable. Pour trancher ce dilemme, il opta pour le côté général, mais sa proposition de combler le passage trouva plusieurs oppositions, notamment de la part des exploitants des marais salants, mais aussi des marins qui souhaitaient que le chenal soit au contraire creusé pour passer du côté est au côté ouest de Guernesey plus rapidement, en particulier avec leurs chargements de granit extrait des nombreuses carrières. Les talents d’orateur de Doyle eurent raison de l’opposition et en 1806 débutèrent les travaux sur deux chantiers de barrages, un à Saint-Sampson et un à Grand Havre. Travaux contrariés par les tempêtes, les courants violents et la mer, mais finalement terminés pour aboutir à la configuration actuelle d’une île réunifiée, quelle que soit l’heure de la marée et la transformation du Braye du Valle en verts pâturages. Saint-Sampson, port étendu du fait de ces travaux est actuellement le deuxième port de l’île après Saint-Pierre-Port.


Avant de quitter l’ex-île du nord, petit passage par l’église de Saint-Sampson, l’endroit et son recteur jouent un rôle important dans l’intrigue des Travailleurs de la mer. Petite église de pierres, toute simple, fraîche et solennelle, même au son de la débroussailleuse qui entretenait le cimetière attenant sans déranger trop de monde. De quoi reprendre le bus vers Saint-Pierre-Port en rêvant plus concrètement à Déruchette écoutant, subjuguée, le nouveau recteur de la paroisse. Que Victor Hugo ait pris la vraie église pour modèle ou non.

Guernesey #03 | Ruette tranquille

Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C. et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo
Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel

Du côté de Guernesey, assez vite, les yeux tombent sur des mots inconnus, étonnants ou incongrus. Ils ont souvent, une sorte de ressemblance, comme un souvenir lointain, un côté familier. Avant même de poser un pied sur le bateau, commencer avec la pancarte des mises en garde, une longue liste de choses à ne pas apporter sur le bailliage de Guernesey. Bailliage, bailli, ça sonne un peu féodal, un peu Robin des bois, un peu seigneur et vassaux. Une sorte d’avertissement ou de préambule : Guernesey est un petit monde unique, influencé par ses imposants voisins, l’Angleterre et la France, son histoire, sa situation d’île convoitée et farouchement attachée aux parcelles d’indépendance et d’autonomie conservées et défendues depuis des centaines d’années par les habitants de l’île. Alors, bailliage, malgré les liens avec le Royaume-Uni qui délivre les visas pour séjourner sur l’île. Mais le bailliage de Guernesey qui comprend également les îles d’Aurigny, Serq, Herm, Jethou, Lihou ainsi que de nombreuses autres petites îles, îlots ou cailloux, est un territoire indépendant attaché à la couronne britannique, mais pas au Royaume-Uni. Nuance. Influences et tiraillements, jusque dans la langue puisque l’anglais et le guernésiais sont toutes deux langues officielles.
En 933, Guernesey est officiellement rattachée à la Normandie et les relations officielles avec le Royaume-Uni commencent en 1066 lorsque le Duc William de Normandie conquiert l’Angleterre. En 1204, Philippe Auguste regagne, face au roi John, la partie continentale de la Normandie, mais les îles Anglo-Normandes restent loyales à la couronne britannique, loyauté récompensée par une autonomie dans de nombreux domaines et des privilèges sur les taxes qui vont devenir importants, puis essentiels pour leur économie. Aujourd’hui le secteur bancaire et des avantages fiscaux non négligeables assurent une très grande partie des revenus de l’île.
Historiquement, le guernésiais est le normand, modifié par les usages et les besoins des habitants de l’île. Après la révolution, le français devient outil d’unification en France, et même si Guernesey n’en fait pas partie, l’île semble avoir été influencée par l’attitude de son plus proche voisin géographique, l’aura culturelle du français (séjour de Victor Hugo, entre autres) et les liens commerciaux toujours très forts, elle garde certes son normand, mais avec beaucoup de français. Au même moment, en Angleterre, l’idéologie du langage unique se répand, notamment au pays de Galles et en Écosse où on parle Welsh et Gaelic. Les liens entre Guernesey et l’Angleterre sont forts, l’anglais et le français se chamaillent sur l’accueillante Guernesey. Jusqu’au début du 20e siècle, le guernésiais est parlé par la majorité des habitants de l’île pour les échanges de tous les jours, mais l’anglais prends graduellement la première place, notamment à partir de 1900, date à laquelle il devient la langue d’enseignement dans les écoles au Royaume-Uni. De nombreux parents parlant dès le plus jeune âge l’anglais avec leurs enfants pour leur éviter d’être montrés du doigt au moment d’entrer à l’école. Au début de la deuxième guerre mondiale, juste avant l’invasion par les troupes de l’Allemagne nazie, une grande partie de la population de Guernesey, notamment des femmes et des enfants sont évacués vers l’Angleterre (Voir le livre de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates). À leur retour, cinq ans plus tard, ils ont souvent oublié le guernésiais ou choisi l’anglais, considéré comme la langue de la prospérité et de la promotion sociale. Depuis, face au déclin du nombre de locuteurs, des mesures ont été prises visant à soutenir et renforcer l’usage de la langue. Clubs et groupes de pratique dans les écoles lors de la pause déjeuner ou après les cours, groupes et associations, chaine YouTube, podcast et affichage bilingue sur de nombreux panneaux d’information, à la poste, sur les véhicules de livraison. La commission de la langue guernesiaise est créée en 2013 et en 2020, le guernésiais devient langue officielle avec l’anglais. Dans le catalogue en ligne des bibliothèques de Guernesey, on trouve des livres, recueils de poèmes, et dictionnaires de guernésiais, dont un écrit à la main. Le nombre de locuteurs était d’environ 300 en 2024.
Lors de notre séjour dans l’île, nous n’avons pas eu de contacts avec le guernésiais parlé, mais rencontré rapidement du guernésiais écrit, le panneau Bian Vnu a St. Pierre Port et son homologue Bianvnu a bord sur les tickets de bus, les avertissements de stationnement sur les « terres à l’amende », de très nombreuses plaques dans les églises écrites en français mélangé de guernésiais, et les petites routes où la vitesse est limitée sont qualifiées de ruettes tranquilles. Le guernésiais n’est pas du français, mais le contexte, la proximité des mots et des associations d’idées permettent souvent de s’y retrouver, au moins pour la lecture qui laisse le temps d’y revenir et de réfléchir, de permettre à la mémoire de passer en revue tout ce qu’elle connaît d’approchant. De quoi se trouver une affinité de plus avec cette île par le biais de la langue. Découverte émouvante pour qui écrit que ce guernésiais, sorte de monument historique encore en vie et en mouvement

Guernesey #02 | Les traversées

Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo
Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel

Guernesey est une île. Depuis le continent, on y va en bateau. Le ferry au départ de Saint-Malo fait le trajet en deux heures. C’est un bateau rapide qui fait cette liaison, sorte d’hybride flottant entre le bateau classique à l’étrave au milieu et le catamaran. Seul l’arrière peut s’ouvrir, les voitures, de ce fait, embarquent en marche arrière. Pour les passagers piétons, le hall d’embarquement ressemble à celui d’un aéroport. La file d’attente avec ruban au nom de la compagnie retenu par des poteaux est tortillée pour tenir dans la plus petite surface possible, guichet avec tapis pour les bagages qui dépassent le gabarit des cabines des avions, étiquettes, QR codes, une impression de modernité un peu forcée, ça va sûrement aller vite ! Sûrement plus vite que la première partie du trajet jusqu’à la gare maritime du Naye d’où part notre bateau. Ce matin il est encore tôt, mais nous avons déjà eu le temps, un peu à tâtons, de boucler nos sacs, fermer la porte et ranger la clé tout au fond d’une poche qui ferme pour ne pas la perdre, marcher jusqu’au port, alors qu’il fait encore noir, et que le bruit des roulettes de la valise nous semble assourdissant dans le silence qui reste de la nuit. En regardant loin au-dessus des toits de la ville et des lampadaires aveuglants, on peut penser que le jour va doucement se lever. Sur le bateau, s’installer pour un premier café puis trouver une place près de la fenêtre pour voir la ville, puis la côte s’éloigner, ne plus voir que la mer. Les lumières se sont faites de plus en plus petites, le feu de la jetée qui était sur la gauche est passé sur la droite, la tasse de café est vide, on ne voit plus que de l’eau. « Il n’y eut plus rien que la mer ». Les couleurs arrivent sur l’horizon à travers les gouttes d’humidité de la nuit qui sèchent sur la fenêtre et donnent à la vue une allure de tableau. Des couleurs chaudes, oranges, roses, rouges, violettes et une texture froide de perles sur le verre lisse. Apprécier le moment et se dire que c’est juste pour respecter le sommeil de la personne derrière qu’on ne se remet pas tout de suite à parler de comment nous est venue cette envie, un peu fixe, d’aller à Guernesey. C’est l’écriture qui nous a mises toutes les trois dans ce bateau, l’écriture de Victor Hugo, l’envie de la rembourrer de quelques images de l’île, de sa maison, de son jardin, de sa vue sur la mer. Mais peut-être, en premier, nos écritures à nous, nourrir ces ogres, essayer de les comprendre, au moins de sentir, comment elles fonctionnent, le lien entre dehors et dedans, peut-être se faire une idée de ce qu’on appelle inspiration. Entre autres. Au moins pour moi.
En attendant, regarder la mer. Essayer de se concentrer sur la mer tandis qu’une classe entière de gamins de collège découvre la liberté loin des parents et hors des salles de classe. Et puis y renoncer et profiter de l’immobilité forcée pour discuter, pas trop fort pour ne pas réveiller la majorité des passagers qui s’est retranchée dans un sommeil complémentaire à la nuit sûrement courte étant donnée l’heure de départ du bateau. Certains dorment, allongés sous une veste, plus ou moins étendus sur des fauteuils faits pour être assis. Mais au détour d’une conversation dans la rangée voisine, on se dit, c’est aussi ça ces dormeurs et dormeuses : les médicaments contre le mal de mer qui assomment chimiquement. La météo est bonne, peu de vent, peu de mer, mais quand même des mouvements qui différent du stable qu’on peut ressentir à terre. Ici le sol bouge, les couloirs du bateau sont garnis de mains courantes, dans les dossiers des sièges, de discrets petits sacs qui sont présents partout. L’impression qu’on serait dans un immense bus ou dans un cinéma à écrans de côté, une cafétéria qui se déplacerait, tout est là pour effacer l’idée qu’on est en mer, mais pourtant on y est, alors les embardées pour ceux qui se déplacent et l’attention soutenue de qui porte un plateau chargé de choses à manger, surtout de choses à boire, sont là pour le rappeler et nous aider un peu à avoir une pensée pour ce que serait ce trajet un jour de mauvais temps. Pour la plupart des autres passagers, aucun changement visible dans le comportement qu’ils auraient pu avoir si on était à terre, dans un train ou un car. Pour un grand nombre d’entre eux, c’est le nez sur l’écran du téléphone portable, quelques-uns lisent des livres ou des magazines en papier, plusieurs font des mots croisés ou mots fléchés, activité que j’ai l’impression de voir davantage depuis un moment, à moins que je n’y sois plus sensible, à cet intérêt pour les mots.
Avec le jour qui se lève et le temps qui passe, nous nous déplaçons vers l’avant du bateau, vers la vue sur les îles qui se rapprochent, grandissent, se peuplent de détails, couleurs, formes, falaises, arbres, bâtiments. D’autres îles aussi, Jersey à tribord, mais seulement de très loin, puis Herm, Sarq, vérifier dans nos souvenirs qui est qui, qui arrive avant qui sur la route du bateau, distinguer les balises et puis l’entrée du port devant laquelle on attend que le quai soit libéré par le ferry précédent. Enfin distinguer le fort, les maisons, leurs fenêtres, les bateaux amarrés, les humains sur le quai. On est arrivées.
Au retour ce sera à peu près la même chose, à la différence près qu’on sera tard le soir et non plus tôt le matin, qu’on verra des dauphins sauter devant l’étrave une fois en pleine mer et que le coucher de soleil remplacera son lever, peut-être un peu moins de couleurs, peut-être un peu moins vives, mais quand même cette lumière qui gagne en douceur quand elle ne nous tombe plus de trop haut sur la tête, qu’elle s’abaisse et se met un peu à notre portée. Alors, en profiter qu’on est là sur la mer, entre le bleu du ciel et puis le bleu de l’eau, une façon de refermer le temps de ce voyage, partir le matin et revenir le soir, qu’importe si dans ce séjour se glissent plusieurs jours, ils ne font finalement qu’une seule expérience, aventure, rêverie, une pelote de souvenirs enroulée bien serrée, de mots, d’images, de sons, de goûts et de couleurs, qu’on déroulera plus tard et encore et encore

Guernesey #01 | Hauteville House

Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo
Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel

Hauteville House, 38 Hauteville, Guernsey GY1 1DG, Guernesey. Maison achetée le 16 mai 1856 par Victor Hugo pour y vivre la majeure partie de son exil, jusqu’en 1870, date de son retour en France. Et puis quelques séjours ensuite. Au moment de l’achat, la maison, construite en 1800 par un corsaire anglais, est inoccupée depuis plusieurs années, elle a la réputation d’être hantée par l’esprit d’une femme qui s’y est suicidée. Pas de quoi effrayer Victor Hugo qui doit se répéter comme l’apprenti calfat des travailleurs de la mer en face de la maison de Plainmont : «D’ailleurs, il n’y a que les bêtes qui croient aux revenants », lui qui, quelques années plus tôt, alors sur l’île voisine de Jersey, faisait tourner les tables pour entrer en contact avec les disparus.
Une fois la maison achetée avec l’argent gagné par la publication des Contemplations, Victor Hugo s’installe. Il ne peut être expulsé de Guernesey puisque le bailliage ne chasse pas les personnes propriétaires d’un bien sur l’île, il peut se laisser aller plus librement et aménager la maison selon son goût pour la brocante, pour la récupération et pour la décoration, sans crainte de devoir quitter l’endroit en laissant tout derrière lui comme il a été contraint de le faire à Paris.
Visiter cette maison, donnée par les héritiers à la mairie de Paris en 1927, se fait maintenant avec une ou un guide, et avec des groupes de maximum dix personnes, durée une heure. Pas de sac à dos ni de sac en bandoulière, même les appareils photo, limités à la prise de vue pour les souvenirs personnels et sans flash, doivent être tenus sur le devant, pas sur le côté pour ne prendre aucun risque de geste malencontreux. Ne pas ralentir le groupe, rester avec le groupe. Au début ça semble simple, logique, pragmatique.
Première pièce à droite en entrant, en face de l’accueil, billetterie boutique. Un grand salon, banquettes et fauteuils, mais surtout des portraits de toute la famille, de tous ceux qui vécurent dans cette maison, entretenus par la vente des mots et des phrases, du papier des livres du grand homme déjà écrivain célèbre lorsqu’il arrive aux Anglo-Normandes. Sur les murs Adèle (fille) et Adèle (épouse), Charles, le photographe, François-Victor, traducteur de Shakespeare, le souvenir de Léopoldine aussi. Un grand billard au milieu, fauteuils, murs rouges, cheminée noire surmontée de vases, boîtes, bibelots, miroir, tapis à motifs floraux et rideaux également fleuris devant les fenêtres à guillotine qui donnent sur la rue. Au-dessus d’une des banquettes d’angle, des dessins encadrés. Encre sombre, plutôt brune que vraiment noire, ambiance à la limite du lugubre, sinistre, presque macabre pour ce souvenir de Bretagne malgré l’oiseau immense, plus gros que la petite île, le clocher, la côte. Cadre, lui, en bois clair, signé par l’écrivain qui pratiquait, entre autres, la menuiserie.


Pièce suivante. Au centre, une grande table faite d’une porte recyclée, avec des pieds sculptés, en face d’une tapisserie, immense, une cheminée, immense, dont il faudrait des heures pour apprécier chaque détail, les VH cachés, les figurines, le sol, les chaises, pieds, dossiers, assises, le miroir sphérique, le plafond, la lumière qui passe de pièce en pièce à travers des murs de papiers aux dessins asiatiques tendus au-dessus de la porte, la petite porte, noire, de la petite pièce noire, labo photo de Charles, fils de Victor, une cuvette, un évier noir, un porte-plaques, des plaques et quelques images pendues à une ficelle, envie d’y aller pour les odeurs, les détails, l’atmosphère. Mais pas accessible. Et puis, ne pas ralentir le groupe, continuer. Long couloir inaccessible, exposition de faïences, assiettes jusqu’au plafond, puis escaliers sombres, juste un peu de lumière qui tombe du haut, alors monter, salon, chambre, tapisseries, sculptures, objets exotiques, meubles travaillés à l’extrême, jusqu’au dernier des extrêmes, objets religieux, meubles religieux, messages gravés, formules latines (Exilium Vita est), rideaux, accumulations de symboles, signes, emblèmes, figures. Dans la salle à manger, la chaise des ancêtres, sur laquelle on ne s’assoit pas, interdite par une chaîne, les carreaux de faïence, chacun peint d’un motif différent, les VH omniprésents, les bancs où s’assiéront les enfants pauvres à qui il offrira des repas, jusqu’à une quarantaine d’enfants dont les descendants viennent parfois, émus, ils retrouvent les peintures, gravures, sculptures, tentures. 

Beaucoup, beaucoup de choses, de symboles, d’anecdotes, de souvenirs de la vie de Victor Hugo, une accumulation, un amoncellement, une abondance à la limite de l’encombrement, du trop. La tête fini par refuser d’intégrer autre chose, d’ingérer encore plus, trop vite, trop, trop.
On reprends pied dans le grand salon véranda, jardin d’hiver vitré, on imagine les plantes grimpant sur les treillis, la vue sur le jardin et plus loin sur le port, sur le fort, la mer, sorte de contrepoint au salon de chêne qui regorge, qui déborde, qui accumule jusqu’à au-delà de l’accumulation, les symboles, des sculptures, les détails, les messages, sur les tapisseries, les boiseries déjà sombres, les objets. Rien de plat, de simplement courbe, rien de facile, tout est ouvragé, sculpté, travaillé, le moindre espace disponible est modelé, presque torturé. Une pièce, au départ, destinée à être la chambre et l’endroit à écrire, mais que Victor Hugo n’utilisera qu’à peine.
Et puis sur le palier, la presse qui donne le ton, les livres qui rassurent, la lumière qui se rapproche, les vitrines, les dos reliés cuir, les premières éditions, ne pas respirer pour ne plus perdre de temps, juste les yeux, regarder, oublier le prochain groupe qu’on croise et qui attend qu’on ait enfin fini pour venir à son tour détailler les titres, les dates, les éditions, les reliures derrière les vitrines. Alors il est temps d’arriver tout en haut. Pièce toute vitrée, gradins rembourrés pour assises à étages et de chaque coté, deux planches noires, rabattues contre le mur, face aux fenêtres, à la vue sur la mer. Une petite cheminée, carreaux blancs à motifs, le verre au sol qui donne de la lumière à la cage d’escalier, mais rien à côté de cette planche, plume, encre, papier, rien. Et là, enfin, un peu de place pour l’imaginer, ou au moins essayer malgré le trop de lumière qui ne convient pas du tout à ces dessins à l’encre, ces ruines, ces monstres, ces ambiances sombres, spectrales, sépulcrales. Les planches installées, celle de gauche ou plutôt celle de droite, sa préférée, la main qui écrit sera du côté du mûr, écrire debout comme on reste debout quand on est sénateur, debout face à la mer, debout face à la vue, face aux mots à aligner, à la feuille blanche, à la plume, à l’encrier, aux mots déjà tracés, à ceux qui attendent de l’être, à l’histoire qui se construit de chapitre en chapitre. Debout face à tout ça.


On ne peut pas s’approcher, aller voir de plus près, respirer, toucher, passer la main sur la planche ni voir la vue en vrai, en plein, en grand, s’asseoir un moment sur le divan le plus proche pour penser un instant à ce que sera la suite avant d’y retourner, debout, la plume, l’encre, le papier. C’est peut-être mieux comme ça. Le rêver, pas le vivre.
La visite continue. Au-dessus, une sorte de grenier d’une grande sobriété, là au dernier étage, escamotable comme ses planches à écrire, le lit sur lequel il dormait. Sur le mûr juste à côté, une image de conte, une fée à baguette magique, un chevalier genou à terre, un oiseau gigantesque, une étoile. Une rêverie de grand-père.
Je ne me souviens pas d’être redescendue. Reprendre ses affaires, sortir, oublier de retourner passer le plus de temps possible dans le jardin, avec les fleurs, les arbres, les murs blancs de la serre, les allées grignotées par le vert, la rhubarbe, la vue jusqu’à la mer par-dessus le trop haut mur, oublier de repasser par le couloir avec les cartes qui relie le jardin à la rue. Les cartes, cartes marines, une de Guernesey et puis une plus large avec, dans les cartouches, le port de Saint-Sampson et tout en bas gauche, les Roches Douvres. Les cartes sont protégées par des vitres. Dans les reflets des gens qui passent derrière nous, on voit nager la pieuvre

Plus d’images et d’infos sur le site de la maison Victor Hugo

Mi-avril 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Semaine de beau temps et puis aussi de vent, semaine loin des montagnes, une semaine vue sur mer, sur l’île de Guernesey avec, quand même, un peu de voyage de chaque côté, puisque ce n’est pas à côté. Passage par la ville. Retrouver des arbres en parcs et coupés au carré. Les premières petites feuilles, miniatures vert tendre à qui on fait confiance pour redonner à l’arbre une forme plus conforme à ce que font les arbres qui vivent en liberté. Et du côté des pieds, les envier presque un peu, eux qui ont encore droit à un petit peu de terre pour poser leurs racines quand pour les pattes d’humains, ce sera du goudron, presque exclusivement.
Quais de gare, rails de train, quai de gare. La mer. Quai de port, pont de bateau en métal, quai de port. L’île. Changements de paysages en suivant les marées, tantôt étendue d’eau, tantôt cailloux, vase, sable, grande plage piquetée de récifs et de rochers coiffés d’algues qui hésitent entre le brun et le vert, mais qui ont pour la plupart choisi le côté sombre, sûrement pour trancher sur le jaune pâle du sable, le bleu tendre de l’eau.
Retrouver également les ailes de la mer, goélands insolants surtout autour des ports où ils glanent tous les restes des humains repus. Et puis le claquement, craquement, cliquetis du bel huitrier pie et plein d’autres oiseaux que je n’ai pas reconnus. Leurs chants souvent se mêlent avec le bruit des vagues qui mordent dans la plage et s’y cassent les dents, le bruit des conversations lorsque les gens se parlent, ou les bruits de voitures quand on est près de la route. Et puis le bruit du vent qui s’installe comme chez lui entre nos deux oreilles et fait comme un matelas à tous les autres sons.
Sur l’île de Guernesey, j’ai enfin retrouvé l’animal mythique que je voulais rencontrer. La pieuvre. La pieuvre de Victor Hugo dans les travailleurs de la mer. Pour la voir de ses yeux, juste se contenter de la sculpture sur le banc devant Albion Tavern. Pour la voir dans sa tête, la géante terrible, celle qui fait basculer presque toute l’histoire, qui pousse le suspens du sommet de la nature jusqu’au fond de la mer, alors lire le roman et se laisser aller à la voir arriver du fond des profondeurs, ruisselante, magnifique, terrifiante dans les phrases de Hugo, par ses mots et ses verbes, ses élans d’adjectifs et son habileté à nous faire voir tout ça, à nous faire vivre tout ça, à y être tellement qu’on ressort du chapitre, trempé•e et pantelant•e. Cette bête affolante, elle est née juste là, sur cette simple table, quelques planches de bois noir, une table rabattable où il écrivait debout, juste en face de la mer. Alors on imagine qu’un jour de grande tempête, le vent qui se jetait sur le verre des carreaux pour y laisser sa bave tout le sel de son fiel et les vagues féroces qui mordaient la jetée, les bateaux malmenés et la lumière mangés par les si sombres nuages, la pieuvre s’est imposée comme la seule évidence qui pouvait raconter toute la force, la puissance de cette mer qu’il avait chaque jour là, juste devant sa porte tout le temps de son exil.
Après une telle rencontre, besoin d’un peu de calme, de regarder la mer, tranquille, douce et paisible, ciel bleu et grand soleil, à peine quelques nuages pour donner le sourire à un ciel trop uni. Rester là un moment et regarder sans voir le niveau de l’eau varier, le caillou apparaître ou bien se faire recouvrir, la plage qui s’agrandit, se mouchète de rochers et laisse les bateaux posés sur leur gros ventre. On reprend goût au calme, et on accepte enfin les humeurs de la mer en se disant qu’elle peut autant se faire furie que chaton adorable et puis se souvenir qu’elle monte puis redescendra, qu’elle descend puis remontera, juste lui faire confiance en sachant qu’elle peut tout, de la pieuvre aux bains de mer, de la marée qui submerge à la plage qui s’étire sur des distances immenses.
Regarder la mer et y voir notre monde

Vague

Pour ne pas oublier tout ce qu’on oublie toujours, toujours un peu trop vite

Au départ on aurait quelque chose de tranquille, une excroissance, une butte, une sorte de monticule, et puis ça grandirait, on aurait une colline, une éminence, un dôme, et puis une montagne et bientôt un massif. Ensuite ce serait le croche-patte, le haut qui part plus vite et plus loin que le bas, tout en déséquilibre, fauché par le ressac. Le sommet qui s’émiette, des atomes autonomes quittant la vague mère. Ça s’écroule ça bascule ça valdingue, ou bien ça s’effiloche, ça tourne au blanc d’écume, ça s’allonge sur le sable. Le rouleau se défait et le rond s’aplatit. C’est cette vague sur le sable, qui, en retournant à l’eau, viendra faire déferler la vague qui la suit. Mouvement perpétuel, respiration de mer. Lascives ou bien hargneuses, tranquilles ou étirées, elles auront un long nez, un visage arrondi, des oreilles décollées, des sourcils en bataille, de doux yeux en amande, un menton en galoche, des paumettes saillantes, avec une peau lisse ou piquetée d’algues brunes ou bien d’algues violettes les jours de couperose. À bien y regarder, chaque vague sera différente, un seul nom pour elles toutes, de même qu’on dit visage pour tant de mines différentes. Peut-être ce qui nous fait fixer pendant des heures ces rouleaux incomplets qui du bleu passent au blanc et d’unis se divisent, des tubes presque parfaits qui explosent en paillettes, ou en larmes infinies. Au bout d’un moment long à regarder la mer, le regard se fait vague et dévie le rouleau. Échanges entre nos têtes et celle de la mer, influences réciproques, vagues, floues et vaporeuses, elles diront la couleur de ce qu’on veut y voir. Pour peu que la nuit tombe et que les vagues frappent fort les rochers noirs et sombres, on se retrouvera du côté des Roches Douvres, assister terrifiés au combat de Gilliatt et de la fameuse pieuvre déposée par Hugo sur ces rochers barbares. Roulés entre les pages et trainés par les mots, on fermera le livre, trempés, exténués, encore tout retournés d’avoir été admis quelques centaines de pages parmi les héroïques travailleurs de la mer, invités par les vagues à enrouler les pages