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Guernesey #02 | Les traversées

Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo
Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel

Guernesey est une île. Depuis le continent, on y va en bateau. Le ferry au départ de Saint-Malo fait le trajet en deux heures. C’est un bateau rapide qui fait cette liaison, sorte d’hybride flottant entre le bateau classique à l’étrave au milieu et le catamaran. Seul l’arrière peut s’ouvrir, les voitures, de ce fait, embarquent en marche arrière. Pour les passagers piétons, le hall d’embarquement ressemble à celui d’un aéroport. La file d’attente avec ruban au nom de la compagnie retenu par des poteaux est tortillée pour tenir dans la plus petite surface possible, guichet avec tapis pour les bagages qui dépassent le gabarit des cabines des avions, étiquettes, QR codes, une impression de modernité un peu forcée, ça va sûrement aller vite ! Sûrement plus vite que la première partie du trajet jusqu’à la gare maritime du Naye d’où part notre bateau. Ce matin il est encore tôt, mais nous avons déjà eu le temps, un peu à tâtons, de boucler nos sacs, fermer la porte et ranger la clé tout au fond d’une poche qui ferme pour ne pas la perdre, marcher jusqu’au port, alors qu’il fait encore noir, et que le bruit des roulettes de la valise nous semble assourdissant dans le silence qui reste de la nuit. En regardant loin au-dessus des toits de la ville et des lampadaires aveuglants, on peut penser que le jour va doucement se lever. Sur le bateau, s’installer pour un premier café puis trouver une place près de la fenêtre pour voir la ville, puis la côte s’éloigner, ne plus voir que la mer. Les lumières se sont faites de plus en plus petites, le feu de la jetée qui était sur la gauche est passé sur la droite, la tasse de café est vide, on ne voit plus que de l’eau. « Il n’y eut plus rien que la mer ». Les couleurs arrivent sur l’horizon à travers les gouttes d’humidité de la nuit qui sèchent sur la fenêtre et donnent à la vue une allure de tableau. Des couleurs chaudes, oranges, roses, rouges, violettes et une texture froide de perles sur le verre lisse. Apprécier le moment et se dire que c’est juste pour respecter le sommeil de la personne derrière qu’on ne se remet pas tout de suite à parler de comment nous est venue cette envie, un peu fixe, d’aller à Guernesey. C’est l’écriture qui nous a mises toutes les trois dans ce bateau, l’écriture de Victor Hugo, l’envie de la rembourrer de quelques images de l’île, de sa maison, de son jardin, de sa vue sur la mer. Mais peut-être, en premier, nos écritures à nous, nourrir ces ogres, essayer de les comprendre, au moins de sentir, comment elles fonctionnent, le lien entre dehors et dedans, peut-être se faire une idée de ce qu’on appelle inspiration. Entre autres. Au moins pour moi.
En attendant, regarder la mer. Essayer de se concentrer sur la mer tandis qu’une classe entière de gamins de collège découvre la liberté loin des parents et hors des salles de classe. Et puis y renoncer et profiter de l’immobilité forcée pour discuter, pas trop fort pour ne pas réveiller la majorité des passagers qui s’est retranchée dans un sommeil complémentaire à la nuit sûrement courte étant donnée l’heure de départ du bateau. Certains dorment, allongés sous une veste, plus ou moins étendus sur des fauteuils faits pour être assis. Mais au détour d’une conversation dans la rangée voisine, on se dit, c’est aussi ça ces dormeurs et dormeuses : les médicaments contre le mal de mer qui assomment chimiquement. La météo est bonne, peu de vent, peu de mer, mais quand même des mouvements qui différent du stable qu’on peut ressentir à terre. Ici le sol bouge, les couloirs du bateau sont garnis de mains courantes, dans les dossiers des sièges, de discrets petits sacs qui sont présents partout. L’impression qu’on serait dans un immense bus ou dans un cinéma à écrans de côté, une cafétéria qui se déplacerait, tout est là pour effacer l’idée qu’on est en mer, mais pourtant on y est, alors les embardées pour ceux qui se déplacent et l’attention soutenue de qui porte un plateau chargé de choses à manger, surtout de choses à boire, sont là pour le rappeler et nous aider un peu à avoir une pensée pour ce que serait ce trajet un jour de mauvais temps. Pour la plupart des autres passagers, aucun changement visible dans le comportement qu’ils auraient pu avoir si on était à terre, dans un train ou un car. Pour un grand nombre d’entre eux, c’est le nez sur l’écran du téléphone portable, quelques-uns lisent des livres ou des magazines en papier, plusieurs font des mots croisés ou mots fléchés, activité que j’ai l’impression de voir davantage depuis un moment, à moins que je n’y sois plus sensible, à cet intérêt pour les mots.
Avec le jour qui se lève et le temps qui passe, nous nous déplaçons vers l’avant du bateau, vers la vue sur les îles qui se rapprochent, grandissent, se peuplent de détails, couleurs, formes, falaises, arbres, bâtiments. D’autres îles aussi, Jersey à tribord, mais seulement de très loin, puis Herm, Sarq, vérifier dans nos souvenirs qui est qui, qui arrive avant qui sur la route du bateau, distinguer les balises et puis l’entrée du port devant laquelle on attend que le quai soit libéré par le ferry précédent. Enfin distinguer le fort, les maisons, leurs fenêtres, les bateaux amarrés, les humains sur le quai. On est arrivées.
Au retour ce sera à peu près la même chose, à la différence près qu’on sera tard le soir et non plus tôt le matin, qu’on verra des dauphins sauter devant l’étrave une fois en pleine mer et que le coucher de soleil remplacera son lever, peut-être un peu moins de couleurs, peut-être un peu moins vives, mais quand même cette lumière qui gagne en douceur quand elle ne nous tombe plus de trop haut sur la tête, qu’elle s’abaisse et se met un peu à notre portée. Alors, en profiter qu’on est là sur la mer, entre le bleu du ciel et puis le bleu de l’eau, une façon de refermer le temps de ce voyage, partir le matin et revenir le soir, qu’importe si dans ce séjour se glissent plusieurs jours, ils ne font finalement qu’une seule expérience, aventure, rêverie, une pelote de souvenirs enroulée bien serrée, de mots, d’images, de sons, de goûts et de couleurs, qu’on déroulera plus tard et encore et encore

Shetland #05 | Lundi 29 avril 2024

Lerwick — Catfirth — Hillside — Mossbank — Toft (Ulsta ferry) — Ulsta Shetland Ferry Terminal — Old Haa Museum and Tearoom — Gossabrough — Aywick — Mid Yell — Sellafirth — Cullivoe — Breckon Sands — West Sandwick — Ulsta Shetland Ferry Terminal — Voe — Dury — Brettabister — Catfirth — Lerwick

Carnet du voyage aux Shetland de S et N

Aujourd’hui, balade dans une autre île de l’archipel, une des autres îles de l’archipel. Les Shetland sont un archipel d’une centaine d’îles. Environ. Être ou ne pas être une île dépend de la hauteur d’eau qui elle-même varie avec la marée. Deux petites buttes sur une île à marée basse pourront faire deux îles à marée haute ou une seule si l’une est plus haute que l’autre ou plus aucune île si elles sont trop basses ou que c’est une grande marée. Et inversement. D’où l’incertitude sur le nombre d’îles de l’archipel, singularité de la nature sans aucun lien avec la qualité du travail géographique. Approximation de raison.

Un archipel, c’est plusieurs îles, mais avec quelque chose d’un groupe, quelque chose de commun. Ici, leur proximité géographique, une histoire, une culture, la vue qui permet de passer de l’une à l’autre presque aussi sûrement qu’avec le ferry. Un voisinage. J’omets les jours de brumes, où la vue ne suffit plus pour voir les îles voisines. Les jours de brume, les Shetland restent un archipel, et la disparition des autres îles, celles qui sont au-delà de celle qui porte nos pieds, n’indique pas obligatoirement qu’une île se détacherait, seule, pour aller voir plus loin sur le vaste océan en emportant au loin ses quelques habitants. Cette dernière idée ne serait rien d’autre qu’une idée de fiction sans aucune base sérieuse, évidemment. 

Yell a une forme compacte, presque rectangulaire quand on regarde la carte ou la photo satellite de loin. Elle est située au Nord-est de l’archipel et forme l’ensemble des îles du nord avec ses deux plus grandes voisines, Unst et Fetlar, situées au « carrefour de la mer du Nord », à peu près à la même distance de l’Écosse, de la Norvège et des îles Féroé. Une population d’environ 900 habitants pour une longueur de 31 km et une largeur maximale d’une peu plus de 12 km. Yell est habitée depuis le néolithique. Sur la carte, la forme de l’île peut faire penser à un dragon tête repliée sur la poitrine qui pousserait Unst du front pour mieux voir la Norvège et soufflerait des flammes qui formeraient Fetlar. On pourrait aussi y voir plein d’autres choses, mais les dragons ne sont pas à rejeter d’un revers de la main comme simples fantaisies, surtout dans cet endroit du monde posé entre deux mondes tout autant friands de légendes l’un que l’autre, les Vikings et l’Écosse. Peut-être un effet des nombreux jours de brume qui couvrent l’archipel, une façon d’isolement, se retrouver entre soi, avec soi, situations propices à laisser se développer l’imagination, une vision fantastique du monde autour de soi qui permette d’apprivoiser la forme particulière de la vie dans les îles loin au nord.

Les pierres de l’île racontent cette vie dure face à des éléments qui peuvent être d’une grande violence. Formée à l’aire glaciaire et située sur la faille calédonienne qui correspond au canal calédonien en Écosse « continentale », Yell est constituée d’un socle de roches, principalement du schiste et recouverte d’une épaisse couche de tourbe d’un mètre cinquante en moyenne exploitée pour le chauffage. L’île est plutôt sableuse à l’est tandis qu’à l’ouest on trouve plus de roches et des falaises abruptes.

Quant au nom de Yell, plusieurs origines sont possibles. Le nom Yell, mentionné dans les années 1300 sous le nom de Iala, pourrait être d’origine brittonique, dérivé de iala, signifiant « terre stérile ». Le protonorrois était Jala ou Jela, ce qui signifiait peut-être « île blanche », en référence aux plages. Le vieux norrois était Gjall, signifiant « aride ». En 1586 est mentionné le nom de « Yella ». Au début de l’époque moderne, il s’écrivait « Zell », une transcription erronée de « Ȝell », dérivé de la lettre initiale yogh, disparue depuis de l’alphabet britannique et dont la graphie était proche du chiffre arabe 3 toujours utilisé de nos jours et de la lettre cyrillique « Ze », З. Shetland vient de « Hjaltland », et le « Ȝ » symbolisait le son initial dans l’ancienne prononciation. Ceci rend plausible une autre explication possible, liée aux mots nordiques « hjalli » ou « hjallr », qui désignent une terrasse à flanc de montagne ou une corniche, un échafaudage, de même que ceux utilisés pour sécher le poisson. « Hjell » est l’orthographe et la prononciation actuelles en norvégien, et « hjallar » est la forme possessive singulière ou nominative plurielle en vieux norrois. 
(Source, Wikipedia, Yell).

Pour arriver à Yell depuis Mainland, il faut prendre le ferry. Depuis Lerwick et l’appartement qui sert de camp de base, prendre la route du nord, la grande route, la A970. Penser à faire le plein de la voiture, car les stations-service ne sont pas très nombreuses. De plus la météo du jour n’est pas particulièrement engageante, nuages et pluie fine, rien qui motive plus que ça à marcher longtemps au bord de la route, un bidon à la main. Catfirth, Hillside, puis la A968. Le temps est toujours nuageux, mais la pluie a cessé. Mossbank vers 10:00, puis Toft et le terminal des ferries pour Yell. Sur la côte opposée, le terminal pétrolier de Sullom Voe. Ne pas se tromper de terminal. La liaison entre Toft et Ulsta annonce un ferry environ toutes les demi-heures, c’est dire l’importance des liaisons maritimes entre les îles de l’archipel, une façon supplémentaire de faire groupe pour ces îles. Arrivé au terminal, la terre se rétrécit, un fin passage mène jusqu’au gros nez bleu du bateau qui se retrousse pour laisser embarquer les voitures. Le temps de la traversée, le ferry se transforme en un petit monde à part, une bulle, une parenthèse, un chapitre, presque un livre, une petite nouvelle dont le nombre de pages serait intimement lié au temps de la traversée. Personnages qu’on devine ou qu’on entrevoit quelques instants seulement, qui font marcher le bateau, l’entretiennent l’amarrent, ils sont en bas, aux machines ou dans la pièce du haut, la timonerie, cabine de pilotage, cette pièce toute vitrée avec vue tout autour sur toute la mer, toute la terre, avec la vue sur tout. Cette pièce de tout en haut tout comme celle des machines autant que ceux qui y vivent resteront un mystère pour nous, les passagers. Le temps de la traversée, les passagers se côtoient dans une grande salle où l’on peut s’asseoir. Ceux qui ne sont pas accaparés par l’écran de leur téléphone regardent la mer et parfois un bout de terre défiler par la fenêtre, ceux qui sont en groupe discutent, lisent ou se perdent dans leurs pensées. Le temps de la traversée, le ferry est comme une ile flottante, une annexe des îles, une dépendance de l’archipel.

Une fois débarqués, les routes de Yell ressemblent quand même beaucoup à celles de Mainland, des moutons, des pâturages avec clôtures, la mer. Pour commencer, se faire une idée un peu plus précise, faire connaissance avec ce que proposent les humains au-delà des paysages, suivre le petit panneau du Old Haa Museum and Tearoom, le musée historique de Yell. Bâtiment rénové, mais à la très longue histoire puisqu’il a débuté son existence comme maison de commerce en 1672, puis lieu d’échange pour la ligue marchande de la Hanse dont faisait également partie des villes comme Lübeck, Brême et Hambourg. Peu d’informations sur les marchandises échangées ici en ces temps-là, mais aujourd’hui, le musée propose un rayon souvenir bien garni, surtout du côté laine et tricots de toutes formes et de toutes couleurs. Peut-être que c’était déjà le cas à l’époque. Autre attrait du lieu, l’accueil en ce lieu idéal pour se mettre au chaud, au sec et à l’abri du vent, autour d’une traditionnelle tasse de thé ou d’un bon cappuccino. Côté musée, les objets exposés sont principalement en rapport avec la pêche à la baleine et au hareng. Déambuler dans les rues tout autour donne à croire que presque tous les bâtiments sont là pour rivaliser avec le musée : l’église épiscopale saint Coleman, comme le manoir construit un peu plus haut vers 1800 et qui, plus que les îles, évoque le sud de l’Angleterre par son architecture. Jusqu’à l’arrêt de bus, antique lui aussi, qui abrite une vénérable chaise de salle à manger avec son rembourrage quasiment intact et son dossier ajouré.

photo © Sylvie Strangejazzy

Suite de la visite de l’île par ses paysages, ses rivages, ses animaux. Yell serait la capitale britannique de la loutre, alors suivre la côte pour vérifier. Pour l’instant, l’endroit semble surtout peuplé de moutons, tant dans les champs que dans le ciel avec des éclaircies, mais une météo bien remplie de nuages, pâles pour certains, mais pour beaucoup, plus sombres et menaçants et les averses seront aussi de la balade. Ne retenir que les superbes lumières qui permettent d’immortaliser des poneys facétieux et amicaux, des cabines téléphoniques très britanniques, de superbes paysages, des plages de sable, des dunes, des bateaux abandonnés sur les plages, des phoques. Mais pas de loutres. Il doit falloir les chercher plus activement, entraîner son regard pour les distinguer parmi les algues qui imitent à merveille leur pelage. Et puis se promener, suivre la route qui va vers le nord jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de route et revenir par la même route, un peu, puis suivre l’autre côté de l’île quand la route se divise. Et voir encore des poneys facétieux et amicaux, des cabines téléphoniques très britanniques, de superbes paysages, des plages de sable, des dunes, des bateaux abandonnés sur les plages, des phoques, mais pas exactement les mêmes, parce que l’endroit est différent, la lumière est différente, les moutons ont bougé, le phoque a plongé, les nuages ont laissé place au bleu du ciel. Se dire qu’on pourrait rester là, longtemps, très longtemps sans jamais se lasser.

Et puis y aller quand même, revenir à Ulsta, au terminal du ferry pour rentrer sur Mainland. Reprendre le ferry, voyage différent lui aussi, voir la terre s’éloigner alors qu’à l’aller elle se rapprochait, noter un détail, un autre, un autre encore.

Une fois sur Mainland, se diriger vers le sud, mais pas trop vite, en faisant s’allonger la route. Après Voe, prendre vers Laxo, Dury, Laxfirth, Brettabister et ses moutons joueurs, puis retour sur la A970 à Catfirth pour revenir à Lerwick où la nuit ne sera pas de trop pour savourer à nouveau, en souvenirs, la balade du jour en attendant demain, et une autre balade et d’autres souvenirs qu’on se promettra, eux aussi, de ne jamais oublier.