Tous les articles par Juliette Derimay

Début mai 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Des nuages, de la pluie avec, parfois, de belles éclaircies plutôt que du beau temps avec, parfois, des averses. Une différence qui tient dans les proportions entre le bleu et la pluie. Terminée l’impression qu’on serait déjà en été, la pluie est de retour et l’humide avec elle sans oublier le froid. Quoique, une belle journée de ciel bleu avec les nuages qui montent et s’amoncellent jusqu’à devenir sombres avant d’éclater entre éclairs et tonnerre pour un orage du soir, c’est le régime d’été. Même si on pousse l’idée des saisons décalées, cette semaine passée aurait presque pu avoir un petit air d’automne avec des bancs de brouillard qui jouent à saute-montagne ou s’installent, confortables pour une petite sieste tout au fond de la vallée. Mais sans la pluie, pas d’éclaircies, pas de danse des nuages, pas de traits de lumière qui se posent sur une fleur, sur une feuille, sur une banche. Et puis sans pluie, pas d’eau, parfois le rappeler.
Sans eau aussi moins de plantes alors que c’est le moment de voir naître les iris. Sans iris le printemps serait nettement moins bleu, moins violet et moins jaune, un peu moins arc-en-ciel. Ici pour les iris, ce sera bleu et violet, mais toujours la finesse et la délicatesse qu’on guette chaque année, doutant de son retour tant elle semble fragile. Architecture baroque pour cette fleur à trois têtes et aux langues velues. On pourrait les dire monstres, mais elles sont des prodiges dans le meilleur sens du terme.
Monstre reste toujours une façon de voir les choses. Si on dit longues griffes vertes, ce sera peu rassurant d’autant que la créature fait dans de nombreux cas une taille impressionnante : plusieurs dizaines de mètres. Mais si on dit sapins avec de jeunes pousses tendres au bout de chaque branche, le montre est tout de suite beaucoup moins monstrueux et même des plus avenants avec ses longs doigts verts, souples et odorants qui se laissent si bien flatter dans le sens du poil.
Monstres, quand on les décrits comme des êtres fossiles, d’écailles et de sang froid aux pattes munies de griffes longues, fines et si pointues, ces lézards qui se réchauffent et fuient au moindre bruit, à la moindre ombre qui peut faire office de menace, ces pacifiques lézards. Monstres, ces êtres rouges feu aux points noirs diaboliques, faux yeux démesurés qui leur font un regard pâle comme celui d’un revenant, faux yeux, vraies mandibules, elles sont pourtant partout célébrées au jardin pour leur voracité envers les pucerons, monstres autrement toxiques malgré leur si petite taille, quand on pense rosiers. De monstre à auxiliaire, le chemin est si simple, juste changer de regard comme pour celui qu’on pose sur lesdites mauvaises herbes, par exemple pour l’ortie qu’on arrache en pestant pour la mettre au compost ou qu’on va récolter avec délicatesse pour la mettre au pesto. Question de vocabulaire ?

Guernesey #02 | Les traversées

Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo

Guernesey est une île. Depuis le continent, on y va en bateau. Le ferry au départ de Saint-Malo fait le trajet en deux heures. C’est un bateau rapide qui fait cette liaison, sorte d’hybride flottant entre le bateau classique à l’étrave au milieu et le catamaran. Seul l’arrière peut s’ouvrir, les voitures, de ce fait, embarquent en marche arrière. Pour les passagers piétons, le hall d’embarquement ressemble à celui d’un aéroport. La file d’attente avec ruban au nom de la compagnie retenu par des poteaux est tortillée pour tenir dans la plus petite surface possible, guichet avec tapis pour les bagages qui dépassent le gabarit des cabines des avions, étiquettes, QR codes, une impression de modernité un peu forcée, ça va sûrement aller vite ! Sûrement plus vite que la première partie du trajet jusqu’à la gare maritime du Naye d’où part notre bateau. Ce matin il est encore tôt, mais nous avons déjà eu le temps, un peu à tâtons, de boucler nos sacs, fermer la porte et ranger la clé tout au fond d’une poche qui ferme pour ne pas la perdre, marcher jusqu’au port, alors qu’il fait encore noir, et que le bruit des roulettes de la valise nous semble assourdissant dans le silence qui reste de la nuit. En regardant loin au-dessus des toits de la ville et des lampadaires aveuglants, on peut penser que le jour va doucement se lever. Sur le bateau, s’installer pour un premier café puis trouver une place près de la fenêtre pour voir la ville, puis la côte s’éloigner, ne plus voir que la mer. Les lumières se sont faites de plus en plus petites, le feu de la jetée qui était sur la gauche est passé sur la droite, la tasse de café est vide, on ne voit plus que de l’eau. « Il n’y eut plus rien que la mer ». Les couleurs arrivent sur l’horizon à travers les gouttes d’humidité de la nuit qui sèchent sur la fenêtre et donnent à la vue une allure de tableau. Des couleurs chaudes, oranges, roses, rouges, violettes et une texture froide de perles sur le verre lisse. Apprécier le moment et se dire que c’est juste pour respecter le sommeil de la personne derrière qu’on ne se remet pas tout de suite à parler de comment nous est venue cette envie, un peu fixe, d’aller à Guernesey. C’est l’écriture qui nous a mises toutes les trois dans ce bateau, l’écriture de Victor Hugo, l’envie de la rembourrer de quelques images de l’île, de sa maison, de son jardin, de sa vue sur la mer. Mais peut-être, en premier, nos écritures à nous, nourrir ces ogres, essayer de les comprendre, au moins de sentir, comment elles fonctionnent, le lien entre dehors et dedans, peut-être se faire une idée de ce qu’on appelle inspiration. Entre autres. Au moins pour moi.
En attendant, regarder la mer. Essayer de se concentrer sur la mer tandis qu’une classe entière de gamins de collège découvre la liberté loin des parents et hors des salles de classe. Et puis y renoncer et profiter de l’immobilité forcée pour discuter, pas trop fort pour ne pas réveiller la majorité des passagers qui s’est retranchée dans un sommeil complémentaire à la nuit sûrement courte étant donnée l’heure de départ du bateau. Certains dorment, allongés sous une veste, plus ou moins étendus sur des fauteuils faits pour être assis. Mais au détour d’une conversation dans la rangée voisine, on se dit, c’est aussi ça ces dormeurs et dormeuses : les médicaments contre le mal de mer qui assomment chimiquement. La météo est bonne, peu de vent, peu de mer, mais quand même des mouvements qui différent du stable qu’on peut ressentir à terre. Ici le sol bouge, les couloirs du bateau sont garnis de mains courantes, dans les dossiers des sièges, de discrets petits sacs qui sont présents partout. L’impression qu’on serait dans un immense bus ou dans un cinéma à écrans de côté, une cafétéria qui se déplacerait, tout est là pour effacer l’idée qu’on est en mer, mais pourtant on y est, alors les embardées pour ceux qui se déplacent et l’attention soutenue de qui porte un plateau chargé de choses à manger, surtout de choses à boire, sont là pour le rappeler et nous aider un peu à avoir une pensée pour ce que serait ce trajet un jour de mauvais temps. Pour la plupart des autres passagers, aucun changement visible dans le comportement qu’ils auraient pu avoir si on était à terre, dans un train ou un car. Pour un grand nombre d’entre eux, c’est le nez sur l’écran du téléphone portable, quelques-uns lisent des livres ou des magazines en papier, plusieurs font des mots croisés ou mots fléchés, activité que j’ai l’impression de voir davantage depuis un moment, à moins que je n’y sois plus sensible, à cet intérêt pour les mots.
Avec le jour qui se lève et le temps qui passe, nous nous déplaçons vers l’avant du bateau, vers la vue sur les îles qui se rapprochent, grandissent, se peuplent de détails, couleurs, formes, falaises, arbres, bâtiments. D’autres îles aussi, Jersey à tribord, mais seulement de très loin, puis Herm, Sarq, vérifier dans nos souvenirs qui est qui, qui arrive avant qui sur la route du bateau, distinguer les balises et puis l’entrée du port devant laquelle on attend que le quai soit libéré par le ferry précédent. Enfin distinguer le fort, les maisons, leurs fenêtres, les bateaux amarrés, les humains sur le quai. On est arrivées.
Au retour ce sera à peu près la même chose, à la différence près qu’on sera tard le soir et non plus tôt le matin, qu’on verra des dauphins sauter devant l’étrave une fois en pleine mer et que le coucher de soleil remplacera son lever, peut-être un peu moins de couleurs, peut-être un peu moins vives, mais quand même cette lumière qui gagne en douceur quand elle ne nous tombe plus de trop haut sur la tête, qu’elle s’abaisse et se met un peu à notre portée. Alors, en profiter qu’on est là sur la mer, entre le bleu du ciel et puis le bleu de l’eau, une façon de refermer le temps de ce voyage, partir le matin et revenir le soir, qu’importe si dans ce séjour se glissent plusieurs jours, ils ne font finalement qu’une seule expérience, aventure, rêverie, une pelote de souvenirs enroulée bien serrée, de mots, d’images, de sons, de goûts et de couleurs, qu’on déroulera plus tard et encore et encore

Fin avril 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Des passages de nuages et puis beaucoup de beau, aussi un peu de plus frais bienvenus pour le sol qui commençait, par endroits, de ces endroits à nu plus sensibles que les autres, à ouvrir des craquelures. Alors oui, quelques gouttes, pas des trombes d’eau quand même, une semaine sans entraves au moment des balades, pas besoin de planifier selon les prévisions, mettre une veste a suffi. Mais pas non plus le beau de l’eau, le brillant, les reflets, le scintillement des arbres en habits éclatants, moirés d’humidité. Pour les couleurs des arbres, profiter de la saison qui nous permet, même à une grande distance, de savoir qui est qui dans ceux qui perdent leurs feuilles et ceux qui les conservent tout au long de l’année, y compris en hiver. Et une fois vus de loin, les arbres en habits de contraste, apprécier le damier composé entre les sombres et les clairs, une partie d’échecs sans vainqueur ni vaincu et qui verra bientôt, une fois l’été venu, tous les participants se parer de plus sombre pour faire obstacle au sec. Encore un air de jeune dans ces feuilles vert tendre, même si pour la forme, elles sont déjà adultes sur la plupart des arbres. C’est le moment de grignoter des bourgeons de sapin quand on est en forêt. Du côté des fougères, il est temps de s’étirer, de déplier les ailes quand on est fougère aigle. D’abord grandir, grandir et tout en haut de la tige, dérouler les spirales qui se dérouleront elles-mêmes pour offrir tout leur vert à l’énergie solaire. C’est le moment où les feuilles, en petits poings rageurs, bombent le torse en clamant, à nous deux la lumière !
Combat pour la lumière, pour avoir plus de ciel que n’en auront les autres, mais dans le fair-play quand même, végétaux gentlemen qui gardent leurs distances, là-haut dans les hauteurs, un espace pour chacun, ne pas gêner les autres qui sont à même hauteur, respect de l’adversaire de même catégorie. Alors on pourra voir dans une ligne de ciel bleu, les formes que l’on veut, mais si on parle de ciel, ce qui semble le plus logique, c’est d’y voir un oiseau.
Voir des choses dans les choses, le jeu revient enfin pour ce qui est des feuilles entre la lumière et nous. Le réseau de leurs nervures comme une carte de leur monde qui ressemble fort parfois à une carte du nôtre, rues qui se croisent, se décroisent, suivent docilement les bords et se fient aux grandes artères. Dessins aussi les ombres d’une feuille sur une autre. Dentelures et vaguelettes, bordures en tous genres et formes fantastiques on ne s’en lasse pas comme on ne se lasserait pas du crayon sur la feuille, toujours les mêmes outils, jamais le même dessin. Alors passionnément, se laisser emporter par l’art des ombres sur feuilles comme un art d’évidence, pour ceux qui aiment voir et regarder de près. Se contenter pour le beau des emmêlements de l’eau, des herbes au bord du champ, actrices placées là sur le devant de la scène par l’ombre derrière elles qui les font ressortir, elles qui sont d’habitude reléguées dans les marges, mises sur le côté. Une semaine d’art nature, prendre le temps de regarder

Guernesey #01 | Hauteville House

Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo

Hauteville House, 38 Hauteville, Guernsey GY1 1DG, Guernesey. Maison achetée le 16 mai 1856 par Victor Hugo pour y vivre la majeure partie de son exil, jusqu’en 1870, date de son retour en France. Et puis quelques séjours ensuite. Au moment de l’achat, la maison, construite en 1800 par un corsaire anglais, est inoccupée depuis plusieurs années, elle a la réputation d’être hantée par l’esprit d’une femme qui s’y est suicidée. Pas de quoi effrayer Victor Hugo qui doit se répéter comme l’apprenti calfat des travailleurs de la mer en face de la maison de Plainmont : «D’ailleurs, il n’y a que les bêtes qui croient aux revenants », lui qui, quelques années plus tôt, alors sur l’île voisine de Jersey, faisait tourner les tables pour entrer en contact avec les disparus.
Une fois la maison achetée avec l’argent gagné par la publication des Contemplations, Victor Hugo s’installe. Il ne peut être expulsé de Guernesey puisque le bailliage ne chasse pas les personnes propriétaires d’un bien sur l’île, il peut se laisser aller plus librement et aménager la maison selon son goût pour la brocante, pour la récupération et pour la décoration, sans crainte de devoir quitter l’endroit en laissant tout derrière lui comme il a été contraint de le faire à Paris.
Visiter cette maison, donnée par les héritiers à la mairie de Paris en 1927, se fait maintenant avec une ou un guide, et avec des groupes de maximum dix personnes, durée une heure. Pas de sac à dos ni de sac en bandoulière, même les appareils photo, limités à la prise de vue pour les souvenirs personnels et sans flash, doivent être tenus sur le devant, pas sur le côté pour ne prendre aucun risque de geste malencontreux. Ne pas ralentir le groupe, rester avec le groupe. Au début ça semble simple, logique, pragmatique.
Première pièce à droite en entrant, en face de l’accueil, billetterie boutique. Un grand salon, banquettes et fauteuils, mais surtout des portraits de toute la famille, de tous ceux qui vécurent dans cette maison, entretenus par la vente des mots et des phrases, du papier des livres du grand homme déjà écrivain célèbre lorsqu’il arrive aux Anglo-Normandes. Sur les murs Adèle (fille) et Adèle (épouse), Charles, le photographe, François-Victor, traducteur de Shakespeare, le souvenir de Léopoldine aussi. Un grand billard au milieu, fauteuils, murs rouges, cheminée noire surmontée de vases, boîtes, bibelots, miroir, tapis à motifs floraux et rideaux également fleuris devant les fenêtres à guillotine qui donnent sur la rue. Au-dessus d’une des banquettes d’angle, des dessins encadrés. Encre sombre, plutôt brune que vraiment noire, ambiance à la limite du lugubre, sinistre, presque macabre pour ce souvenir de Bretagne malgré l’oiseau immense, plus gros que la petite île, le clocher, la côte. Cadre, lui, en bois clair, signé par l’écrivain qui pratiquait, entre autres, la menuiserie.


Pièce suivante. Au centre, une grande table faite d’une porte recyclée, avec des pieds sculptés, en face d’une tapisserie, immense, une cheminée, immense, dont il faudrait des heures pour apprécier chaque détail, les VH cachés, les figurines, le sol, les chaises, pieds, dossiers, assises, le miroir sphérique, le plafond, la lumière qui passe de pièce en pièce à travers des murs de papiers aux dessins asiatiques tendus au-dessus de la porte, la petite porte, noire, de la petite pièce noire, labo photo de Charles, fils de Victor, une cuvette, un évier noir, un porte-plaques, des plaques et quelques images pendues à une ficelle, envie d’y aller pour les odeurs, les détails, l’atmosphère. Mais pas accessible. Et puis, ne pas ralentir le groupe, continuer. Long couloir inaccessible, exposition de faïences, assiettes jusqu’au plafond, puis escaliers sombres, juste un peu de lumière qui tombe du haut, alors monter, salon, chambre, tapisseries, sculptures, objets exotiques, meubles travaillés à l’extrême, jusqu’au dernier des extrêmes, objets religieux, meubles religieux, messages gravés, formules latines (Exilium Vita est), rideaux, accumulations de symboles, signes, emblèmes, figures. Dans la salle à manger, la chaise des ancêtres, sur laquelle on ne s’assoit pas, interdite par une chaîne, les carreaux de faïence, chacun peint d’un motif différent, les VH omniprésents, les bancs où s’assiéront les enfants pauvres à qui il offrira des repas, jusqu’à une quarantaine d’enfants dont les descendants viennent parfois, émus, ils retrouvent les peintures, gravures, sculptures, tentures. 

Beaucoup, beaucoup de choses, de symboles, d’anecdotes, de souvenirs de la vie de Victor Hugo, une accumulation, un amoncellement, une abondance à la limite de l’encombrement, du trop. La tête fini par refuser d’intégrer autre chose, d’ingérer encore plus, trop vite, trop, trop.
On reprends pied dans le grand salon véranda, jardin d’hiver vitré, on imagine les plantes grimpant sur les treillis, la vue sur le jardin et plus loin sur le port, sur le fort, la mer, sorte de contrepoint au salon de chêne qui regorge, qui déborde, qui accumule jusqu’à au-delà de l’accumulation, les symboles, des sculptures, les détails, les messages, sur les tapisseries, les boiseries déjà sombres, les objets. Rien de plat, de simplement courbe, rien de facile, tout est ouvragé, sculpté, travaillé, le moindre espace disponible est modelé, presque torturé. Une pièce, au départ, destinée à être la chambre et l’endroit à écrire, mais que Victor Hugo n’utilisera qu’à peine.
Et puis sur le palier, la presse qui donne le ton, les livres qui rassurent, la lumière qui se rapproche, les vitrines, les dos reliés cuir, les premières éditions, ne pas respirer pour ne plus perdre de temps, juste les yeux, regarder, oublier le prochain groupe qu’on croise et qui attend qu’on ait enfin fini pour venir à son tour détailler les titres, les dates, les éditions, les reliures derrière les vitrines. Alors il est temps d’arriver tout en haut. Pièce toute vitrée, gradins rembourrés pour assises à étages et de chaque coté, deux planches noires, rabattues contre le mur, face aux fenêtres, à la vue sur la mer. Une petite cheminée, carreaux blancs à motifs, le verre au sol qui donne de la lumière à la cage d’escalier, mais rien à côté de cette planche, plume, encre, papier, rien. Et là, enfin, un peu de place pour l’imaginer, ou au moins essayer malgré le trop de lumière qui ne convient pas du tout à ces dessins à l’encre, ces ruines, ces monstres, ces ambiances sombres, spectrales, sépulcrales. Les planches installées, celle de gauche ou plutôt celle de droite, sa préférée, la main qui écrit sera du côté du mûr, écrire debout comme on reste debout quand on est sénateur, debout face à la mer, debout face à la vue, face aux mots à aligner, à la feuille blanche, à la plume, à l’encrier, aux mots déjà tracés, à ceux qui attendent de l’être, à l’histoire qui se construit de chapitre en chapitre. Debout face à tout ça.


On ne peut pas s’approcher, aller voir de plus près, respirer, toucher, passer la main sur la planche ni voir la vue en vrai, en plein, en grand, s’asseoir un moment sur le divan le plus proche pour penser un instant à ce que sera la suite avant d’y retourner, debout, la plume, l’encre, le papier. C’est peut-être mieux comme ça. Le rêver, pas le vivre.
La visite continue. Au-dessus, une sorte de grenier d’une grande sobriété, là au dernier étage, escamotable comme ses planches à écrire, le lit sur lequel il dormait. Sur le mûr juste à côté, une image de conte, une fée à baguette magique, un chevalier genou à terre, un oiseau gigantesque, une étoile. Une rêverie de grand-père.
Je ne me souviens pas d’être redescendue. Reprendre ses affaires, sortir, oublier de retourner passer le plus de temps possible dans le jardin, avec les fleurs, les arbres, les murs blancs de la serre, les allées grignotées par le vert, la rhubarbe, la vue jusqu’à la mer par-dessus le trop haut mur, oublier de repasser par le couloir avec les cartes qui relie le jardin à la rue. Les cartes, cartes marines, une de Guernesey et puis une plus large avec, dans les cartouches, le port de Saint-Sampson et tout en bas gauche, les Roches Douvres. Les cartes sont protégées par des vitres. Dans les reflets des gens qui passent derrière nous, on voit nager la pieuvre

Plus d’images et d’infos sur le site de la maison Victor Hugo

Fin de mi-avril 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Encore une de ces semaines avec deux lieux distincts, même trois lieux si on compte le trajet et la pause citadine au milieu. Commencer par Chausey, archipel de la Manche, pas trop loin de Saint-Malo, à peine plus d’une heure de bateau et on est dans un monde qui n’est plus vraiment le nôtre. Ici rien ne se fait sans penser la marée. Sorte de magicienne, elle fera apparaître, mais aussi disparaître, des îles et des îlots, des rochers, des passages, des plages et des vasières. Oublier la marée serait se condamner à ne visiter qu’une île et un seul paysage quand on pourrait en voir des dizaines, des centaines. S’asseoir sur un caillou ou sur une dune de sable voire même sur le banc d’une des rares maisonnettes, et regarder la mer qui fait naître des îles ou en fait disparaître, loin là-bas l’horizon et peut-être l’ailleurs, à nos pieds les bulots tous autour de leur mare, un couple d’huitriers-pie en costume yin et yang, les rochers et les algues, leurs lascives caresses, tout là-haut les nuages et puis quelques oiseaux, le jet d’eau d’un couteau, la bossette d’une praire pour savoir où gratter pour avoir à manger et de quoi partager avec d’autres habitants. Conversations du soir quand le calme est revenu, le soleil apaisé, la navette repartie vers les ports de la côte. Alors, tout simplement avec tout ce qu’on a vu en une seule marée, avoir de quoi refaire toute la philosophie.
Et puis devoir partir même si promesse est faite en crachant sur l’estran qu’on reviendra par ici, et si possible très vite, pas possible autrement.
De la mer à la montagne, pause par la capitale, et un peu l’impression que la notion de temps est liée à celle de lieu. Ici on n’a pas le temps, on se presse, on s’empresse sans tenir aucun compte de la nature qui, ici, n’est que décoration, faire-valoir, anecdote.
Retour à la montagne et se mettre à comparer ce qui est devant la fenêtre avec ce qui reste rangé dans les souvenirs de l’avant du voyage. La neige a bien fondu sur la montagne d’en face, les herbes ont tant grandi qu’on ne les reconnaît plus, les graminées en tous genres ont maintenant leurs plumeaux, pas juste les longues feuilles qui disaient leur jeune âge. Des feuilles sur tous les arbres, parfois encore petites, parfois déjà adultes. Ne serait la couleur encore jeune et toute douce des arbres qui viennent juste de se vêtir pour l’été, on pourrait déjà croire que le printemps est loin et chercher les zones d’ombres pour reposer les yeux éblouis de trop de lumière. Les chemins se tachent de blanc, de coups de projecteur pour venir mettre en valeur tel endroit où tel autre, la lumière doit choisir où elle vient se poser, où elle peut s’immiscer entre le rideau des feuilles. Finis les temps tranquilles, de l’hiver et du froid où le soleil pouvait se poser n’importe où sur le chemin entier. Retour aux habitudes, à l’écoute des oiseaux qu’on reconnaît tout de suite, habitudes des pieds qui savent où se poser, qui savent le solide de la roche, de la terre après avoir glissé, pataugé, dérapé sur le fuyant du sable qui mange jusqu’aux empreintes si l’eau le laisse faire. Sur le versant d’en face, les arbres au feuillage neuf, taches claires et lumineuses nous feraient presque penser qu’elles sont issues de trous dans l’ombre des nuages où se poserait le soleil, comme sur le sentier couvert par le sous-bois.

Shetland #12 & 13 | Lundi 6 mai et mardi 7 mai 2024

Lerwick – Sumburgh Airport – Lerwick, The Dowry, Commercial Street – Sumburgh Airport – Edimburg – Amsterdam – Paris CDG

Carnet du voyage aux Shetland de S et N, avril-mai 2024

La fin du voyage.

On sait que le moment viendra, qu’on n’y échappera pas, que les bonnes choses ont une fin, ma grand-mère vous l’aurait dit. Mais quand même, on aimerait bien rêver, avoir encore le temps de retourner là-bas, de revoir cet endroit, d’essayer ce resto, et le coucher de soleil, et ce lieu sous la pluie ou un jour de tempête, discuter plus longuement avec cette personne qu’on aimerait tant revoir, et connaître cette amie dont elle nous a parlé, perdre ses doigts dans la laine si douillette des moutons, discuter plus longuement, loin du superficiel, comprendre mieux ces îles et tous ceux qui y vivent, en plus des paysages dans toutes les saisons et puis voir les oiseaux s’élancer hors du nid, pêcher le premier poisson, les regarder grandir. Sans vraiment y penser, on a toujours en tête cette date du départ, de la fin du voyage, vérifier sur la liste qu’on n’a rien oublié de ce qu’on s’était fixé comme un indispensable ou bien se faire à l’idée qu’on n’aura pas vu ça, avoir envie de revenir, et peut-être même aller jusqu’à se faire une liste pour la prochaine fois. 

Alors, quand les bagages sont faits, que la porte est fermée de cet appartement qui a fait camp de base pendant autant de jours, quand on a fait le plein de la voiture louée, on arrive au bout de l’île dans cet aéroport devant le grand panneau qui annonce les départs. Et on lit CANCELED. Se sentir démuni•e, un peu bête, même si malgré le brouillard tout le long de la route, la visibilité, vraiment catastrophique, on y pensait encore, au retour à la maison. Une journée de plus sur l’île, mais qui aurait pu être quasiment n’importe où, devant un guichet quelconque, n’importe quelle salle d’attente. Attente, discussions, tractations, négociations, appels, messages, prévenir, essayer de trouver autre chose, une autre solution, même avec un détour, un délai, changer les plans, en refaire, les défaire, les refaire autrement. Et puis, se résoudre, se soumettre, accepter. Parce qu’on n’a pas le choix. Et voir comme une chance de pouvoir quand même reprendre le même appartement, celui qui était rangé déjà dans les souvenirs, au moins dans le passé, le remettre au présent, même un peu au futur, au moins jusqu’à demain. Faire la route dans l’autre sens, de Sumburgh à Lerwick. Se dire que finalement, on s’en doutait un peu en voyant le brouillard tout au long de la route et puis par la fenêtre dès le moment du réveil, que les clés du logement qu’on avait oublié de déposer comme prévu, celles qu’on avait pensé déposer à l’aéroport, finalement, on a bien fait de les oublier. Un signe ? Croire un moment aux signes. Et rentrer à Lerwick. Et tenter d’apprivoiser ce contretemps qui nous prend tout notre temps et nous brouille bizarrement ce qu’on aurait pu voir comme une chance inouïe, bonus inespéré : une journée de plus sur l’île.

Nos têtes sont ainsi faites, changer de perspective n’est pas toujours si simple. Se réconforter en testant le menu de ce restaurant-café qu’on n’avait pas testé, the Dowry, dans cette Commercial Street qui nous est familière à force d’arpentages. Retrouver des îliens qui ne savent rien de nos déboires quand on ne sait rien des leurs, ou de leur journée tranquille qui se passe comme prévu, peut-être comme d’habitude. Alors, imaginer, en piochant un détail chez les uns et les autres, et puis aussi sourire voire même franchement rire de ceux qui sont autour pour se changer les idées, pour faire contre mauvaise fortune bon cœur, pour conjurer le sort, pour voir le bon côté des choses. Les expressions pour dire ce genre de situation, leur nombre, leur variété, nous accueille dans un monde où on n’est pas les seuls. Peut-être une façon de se mettre du baume au cœur, de nous remonter le moral, de nous remettre d’aplomb, de nous redonner des forces, de nous consoler de nos peines, cette pléthore d’expressions !

Photo © Sylvie Strangejazzy

Le lendemain matin a un goût de déjà-vu. Mais cette fois, pour conjurer le sort, ne pas oublier les clés de l’appartement. Refaire la route pour Sumburgh, avec en tête l’idée, au moins la conviction que c’est la dernière fois, se dire que le brouillard est parti, qu’on voit loin et qu’il n’y a plus aucune raison de devoir changer les plans qu’il a fallu refaire, tricoter autrement, entre correspondances et billets à changer, annuler et refaire. Finalement aujourd’hui, le départ, le vrai, nouveau trajet pour Paris, via Édimbourg et Amsterdam. Des escales pas prévues, dont on ne verra rien, ou à peine de haut si on a cette chance d’être près du hublot. 

Annonces, attente, bagages à enregistrer, attente, vérification des papiers, attente, s’installer dans l’avion, attente, et enfin décollage. Attendre l’atterrissage. Attendre.

La fin du voyage pour S et N. 

Et pour moi, le début de l’histoire de cette rédaction de carnet de voyage pour un voyage que je n’ai pas fait. Alors oui, il m’a manqué plein de choses, les odeurs, les sons, les goûts, les émotions qui naissent de se sentir entourée par les bruits, les voies, les images, le froid, le chaud, l’humide, la fatigue, la surprise. Il me manque tout ça et sûrement plein d’autres choses qui m’ont tellement manqué que je les manque ici, au moment de les citer. Mais j’y ai gagné le temps. Déjà durant le voyage, un temps un peu à part dans mon temps quotidien bien loin de ces îles lointaines, une partie de mes pensées était un peu liées aux pas de S et N qui m’ont fait partager par photos, par messages, petits mots et anecdotes, une partie du voyage et c’était une grande chance. Grand merci à vous deux.

Le temps aussi de voyager en documentation. Voyage en internet, voyage en parallèle, avec des excroissances de chaque côté de la ligne, des détours, des ajouts, une sorte de voyage en extensions. Possibilités de recherches aux ramifications qui seraient presque infinies, depuis les journaux en ligne, les réseaux, les #, les mots-clés et les liens, les pages Wikipédia, les articles en tous genres et les publications, et même jusqu’aux bouquins, aux livres, numériques ou pas. Voyage en cartes. (J’aime beaucoup les cartes.) Le numérique pour les cartes permet ce genre de voyage, en cartes géographiques, en images, en 3D, zoomer sur un détail, zoomer sur un endroit, découvrir des broutilles qui feraient naître des romans, pouvoir tirer sur le fil presque jusqu’à s’y perdre, au moins, sans aucun doute, jusqu’à y perdre son temps même si le terme perdre n’est pas approprié puisqu’on peut y gagner de quoi nourrir un carnet. Un voyage différent, mais qui vient compléter le voyage fait en vrai, lui qui m’a bien aidée à ne pas m’éparpiller, même si, je l’admets, la tentation est grande de sauter de lien en lien pour s’égarer presque plus que l’on pourrait se perdre les deux pieds dans la tourbe au milieu des Shetland.

J’ai fait un beau voyage.

« Qu’importe si j’ai pris ce train, puisque je l’ai fait prendre à des milliers de gens » Blaise Cendrars, auteur de La prose du Transsibérien

Mi-avril 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Semaine de beau temps et puis aussi de vent, semaine loin des montagnes, une semaine vue sur mer, sur l’île de Guernesey avec, quand même, un peu de voyage de chaque côté, puisque ce n’est pas à côté. Passage par la ville. Retrouver des arbres en parcs et coupés au carré. Les premières petites feuilles, miniatures vert tendre à qui on fait confiance pour redonner à l’arbre une forme plus conforme à ce que font les arbres qui vivent en liberté. Et du côté des pieds, les envier presque un peu, eux qui ont encore droit à un petit peu de terre pour poser leurs racines quand pour les pattes d’humains, ce sera du goudron, presque exclusivement.
Quais de gare, rails de train, quai de gare. La mer. Quai de port, pont de bateau en métal, quai de port. L’île. Changements de paysages en suivant les marées, tantôt étendue d’eau, tantôt cailloux, vase, sable, grande plage piquetée de récifs et de rochers coiffés d’algues qui hésitent entre le brun et le vert, mais qui ont pour la plupart choisi le côté sombre, sûrement pour trancher sur le jaune pâle du sable, le bleu tendre de l’eau.
Retrouver également les ailes de la mer, goélands insolants surtout autour des ports où ils glanent tous les restes des humains repus. Et puis le claquement, craquement, cliquetis du bel huitrier pie et plein d’autres oiseaux que je n’ai pas reconnus. Leurs chants souvent se mêlent avec le bruit des vagues qui mordent dans la plage et s’y cassent les dents, le bruit des conversations lorsque les gens se parlent, ou les bruits de voitures quand on est près de la route. Et puis le bruit du vent qui s’installe comme chez lui entre nos deux oreilles et fait comme un matelas à tous les autres sons.
Sur l’île de Guernesey, j’ai enfin retrouvé l’animal mythique que je voulais rencontrer. La pieuvre. La pieuvre de Victor Hugo dans les travailleurs de la mer. Pour la voir de ses yeux, juste se contenter de la sculpture sur le banc devant Albion Tavern. Pour la voir dans sa tête, la géante terrible, celle qui fait basculer presque toute l’histoire, qui pousse le suspens du sommet de la nature jusqu’au fond de la mer, alors lire le roman et se laisser aller à la voir arriver du fond des profondeurs, ruisselante, magnifique, terrifiante dans les phrases de Hugo, par ses mots et ses verbes, ses élans d’adjectifs et son habileté à nous faire voir tout ça, à nous faire vivre tout ça, à y être tellement qu’on ressort du chapitre, trempé•e et pantelant•e. Cette bête affolante, elle est née juste là, sur cette simple table, quelques planches de bois noir, une table rabattable où il écrivait debout, juste en face de la mer. Alors on imagine qu’un jour de grande tempête, le vent qui se jetait sur le verre des carreaux pour y laisser sa bave tout le sel de son fiel et les vagues féroces qui mordaient la jetée, les bateaux malmenés et la lumière mangés par les si sombres nuages, la pieuvre s’est imposée comme la seule évidence qui pouvait raconter toute la force, la puissance de cette mer qu’il avait chaque jour là, juste devant sa porte tout le temps de son exil.
Après une telle rencontre, besoin d’un peu de calme, de regarder la mer, tranquille, douce et paisible, ciel bleu et grand soleil, à peine quelques nuages pour donner le sourire à un ciel trop uni. Rester là un moment et regarder sans voir le niveau de l’eau varier, le caillou apparaître ou bien se faire recouvrir, la plage qui s’agrandit, se mouchète de rochers et laisse les bateaux posés sur leur gros ventre. On reprend goût au calme, et on accepte enfin les humeurs de la mer en se disant qu’elle peut autant se faire furie que chaton adorable et puis se souvenir qu’elle monte puis redescendra, qu’elle descend puis remontera, juste lui faire confiance en sachant qu’elle peut tout, de la pieuvre aux bains de mer, de la marée qui submerge à la plage qui s’étire sur des distances immenses.
Regarder la mer et y voir notre monde

Début de mi-avril 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Première partie de la semaine encore à la montagne avant de partir pour quelques jours à Paris. Avant un rafraîchissement net, une semaine plutôt chaude, les bras sortent des pulls, le rouge des coups de soleil lance des avertissements aux peaux encore toutes blanches des mois emmitouflés. Arrivée vrombissante des insectes volants, des guêpes dans la maison qu’on essaye de faire sortir, les fourmis au travail dans la grosse fourmilière qu’on croyait désertée. Tout l’hiver juste une butte de branchettes et de brindilles, de petits morceaux de feuilles, et même quelques orties qui y plantent leurs racines. Mais soudain au printemps, la grande agitation, têtes, abdomens et pattes, les antennes qui se touchent, trajectoires mystérieuses, mais toujours au galop, jamais le pas badin d’une petite balade.
De mon côté à moi, balade bien plus lente, le temps de s’arrêter sur tout ce qui sort de terre, tout ce qui pousse, qui éclot, le regard submergé. Les fougères se déroulent, d’abord la crosse d’évêque avant d’étendre les feuilles, tige à texture étrange, entre écaille et poils courts, pas encore vraiment de vert, ce sera pour l’intérieur que la plante protège encore, son trésor, sa fortune, sa précieuse chlorophylle. Les pissenlits sont, eux, beaucoup moins hésitants, les feuilles découpées comme des dents de lions sont déjà déployées depuis un bon moment, vient le tour des pompons jaunes, colonie, capitule, regroupement de fleurs qui feront la fameuse sphère de ces graines que l’on souffle pour qu’elles s’envolent au vent. Toujours une pensée à cette saison de l’année pour le dico Larousse dont les vielles couvertures incitaient de semer à tout vent la connaissance des mots.
Beaucoup de jaune en ce moment, même des marées de jaune le long de la voie du train avec des champs entiers, sur des surfaces immenses de cette plante, d’elle seulement, de quoi nous éblouir, nous faire plisser les yeux pour y regarder quand même. La lumière du printemps se fait de plus en plus forte, elle n’est plus dispensée par un soleil rasant, mais arrive maintenant d’un soleil qui prend de plus en plus de hauteur. Tombant plus verticale, la lumière est plus dure, elle tapote sur les têtes et elle les caresse moins, alors on baisse les yeux, on les plisse, on les cache derrière des verres fumés. On regarde cette lumière à travers le doux filtre des feuilles nouvelles nées, de leur vert teinté de jaune qui rassure et apaise : les arbres seront encore là pour nous faire une belle ombre qui dansera dans les souffles et gardera la fraîcheur pour l’été à venir. Les feuilles poussent et repoussent nos vues sur le lointain qu’on pouvait deviner à travers les branches nues, mais qui nous sera cachée pendant la belle saison. Alors se concentrer sur ce qui pousse juste là, les premières orchidées, le lamier, les pâquerettes, tout garder en mémoire avant d’aller en ville où la terre ne sera plus qu’encerclée de bitume quand ailleurs on inverse toutes les proportions : beaucoup de terre, peu de goudron. Mais en y regardant bien, en ouvrant les oreilles, on a parfois la chance, autant qu’à la montagne quand les heures se décalent d’avec celle du passage du camion des poubelles, d’entendre le matin, la sérénade du merle

Shetland #11 | Dimanche 5 mai 2024

Lerwick – Sandsound – Bridge of Walls – Walle – Kergord Woods – Brae Hotel – Voxter House – Mossbank – Voe – Lunna – Levaneap – Laxo – Catfirth – Skellister – Eswick – Lerwick

Carnet du voyage aux Shetland de S et N, avril-mai 2024

Demain ce sera le départ, le retour en avion. Dernier jour de balade sur l’île. Le trajet sur la carte raconte les sentiments, un peu les émotions : un quadrillage en règle, façon de retourner une dernière fois dans ces endroits qui sont devenus familiers, façon de dire au revoir. Mais façon également de voir tout ça autrement puisque la brume est installée, elle a pris ses aises entre la lumière et nous. Elle nous oblige à regarder autrement, à nous concentrer mieux et encore davantage sur tout ce qui est proche et oublier le lointain. Ambiances un peu plus sombres, avec un petit air de mélancolie, de nostalgie, de tristesse de devoir quitter l’endroit.

Retour sur les endroits déjà visités hier, Sandsound, Bridge of Walls, Walls, Dale of Walls et Kergord Woods. La mer, avec son horizon un peu flou, mer et ciel mélangés du début à la fin et sans interruption, mangée par le brouillard, nous ramène encore plus à l’idée d’isolement, l’idée d’être sur une île. Les murs en pierre prennent une couleur plus dure et plus austère, le vert se fait plus sombre. Pour la forêt de Kergord, un côté enchanté, l’idée qu’on pourrait presque y rencontrer un druide, une fée, un magicien ou bien un de ces êtres fantastiques et mythiques qui vivent à Brocéliande et qui ne s’éloignent jamais trop d’où les tables sont rondes. Alors pour vérifier, revenir à l’idée à la genèse de ce bois, pour mieux comprendre encore notre besoin de forêt, de la magie des forêts. 

La forêt de Kergord (Kergord Woods)
Fièrement présentée par les habitants des Shetland comme leur plus grande étendue boisée et la seule « forêt » des îles Shetland, la forêt de Kergord se compose en réalité de quelques petites parcelles de bois mixte situées à Weisdale, à environ 1,5 km au nord de l’embouchure de Weisdale Voe. Le Dr George Munro, propriétaire du domaine de Kergord, a planté 3,6 ha (9 acres) de bois entre 1913 et 1920 afin de créer des brise-vent. Les principales essences étaient l’épicéa de Sitka et le mélèze du Japon, avec en moindre quantité le sapin blanc, le sycomore, le sorbier, le bouleau et d’autres espèces. Les plantations étaient mixtes, avec des rangées alternées de différents types d’arbres. Malgré la nature relativement abritée de la vallée et ses sols fertiles, les hivers froids et surtout les tempêtes ont posé des défis, entraînant la perte de nombreux arbres. Certaines parties du bois ont été exploitées pour le bois d’œuvre. Kergord présente un intérêt pour les ornithologues, car il est devenu le refuge d’oiseaux des bois et abrite également des espèces généralement considérées comme des migrateurs de passage dans les Shetland.
Source : Scottish Places

Pour le déjeuner, pause au Brae Hotel, à Brae. Un endroit singulier qui célèbre le côté scandinave des Shetland. L’aspect extérieur est moderne, bardage clair de planches horizontales, métal, grandes baies vitrées, escalier géométrique, un logo de nœud celtique stylisé. Intérieur du même style, moquette à grands motifs géométriques, canapé épuré, murs clairs Et partout sur ces murs entre des lampes qui les mettent en valeur, des boucliers. Pas le côté antique, des boucliers propres, modernes, parfaits, mais avec des motifs celtiques, tout brillants, presque clinquants. Des boucliers qu’on pourrait retrouver dans les reconstitutions, ou les événements tels que le Up Helly Aa. Up Helly Aa est un festival qui s’échelonne entre janvier et mars selon les lieux, il célèbre le feu, la lumière, en lien avec Yule et le solstice d’hiver. La fête la plus importante de ce festival a lieu à Lerwick le dernier mardi de janvier et il réunit jusqu’à un millier de participants qui défilent avec des torches et en costume d’inspiration viking. À cette occasion, une réplique de bateau viking construit tout exprès est offerte aux flammes. D’après le Shetland Museum, l’origine de ce festival est liée à la tradition de Yule, mais aussi à l’ennui dont souffraient les soldats revenus des guerres napoléoniennes au début des années 1800 et pour qui la vie sur les îles était un peu trop calme. Ils ont trouvé dans la mise place de ces festivités un dérivatif bienvenu. Mélangeant les traditions de Yule, du carnaval, de Noël, sur fond d’aurores boréales et d’histoire scandinave, une tradition festive s’est mise en place autour du feu, impliquant au départ l’utilisation de barils de goudrons, jugés trop dangereux et remplacés par une procession avec des torches aux environs de 1874-1880. Petit à petit le festival devient une institution avec ses rites, ses chansons et ses codes. La première réplique de drakkar est fabriquée et brûlée en 1889. La préparation du festival était aussi vue et promue par les sociétés de tempérance de l’époque comme un moyen d’occuper les jeunes hommes qui disposaient ainsi d’une alternative aux beuveries dévastatrices. Chaque année, et dans chacun des endroits où se déroule une fête, un nouveau Jarl est élu par le comité qui supervise la préparation et le déroulement des festivités. Peu de changement désormais dans le déroulement de ces réjouissances, mais des femmes sont néanmoins admises dans les comités autrefois réservés aux hommes. L’une d’elles a été élue Jarl en 2015 au sud de Mainland.

Après cette pause sous les boucliers du Brae Hotel, suite de la balade, toujours entre brume et brouillard sur la B9076 en direction de Voxter, puis tout au bout de la péninsule, vers Mossbank, puis redescente vers Lunna et la péninsule juste au sud de la précédente. Le long de la route, beaucoup de ruines, des maisons délabrées, désertées qui prennent un aspect triste, parfois presque sinistre au milieu du brouillard. Imaginer la vie des gens qui ont vécu ici et puis ont décidé qu’il leur fallait partir, qu’ailleurs serait sûrement mieux, ne pouvait qu’être mieux que cet endroit que nous, on découvre et qu’on trouve simplement magnifique. Peut-être une histoire proche du pli dans la chaussette, rien de dramatique en soi, mais quand le temps s’en mêle, le pli dans la chaussette devient un vrai problème, irritations d’abord, puis douleurs et ampoules, il nous arrache la peau ce pli dans la chaussette. Et ici, accepter qu’il nous manque la durée et la longueur du temps pour connaître vraiment un endroit comme ces îles. Manque la diversité des météos, les tiraillements comme des joies du voisinage, les soucis personnels, les histoires de famille, et puis les coups du sort en bien autant qu’en mal, et tout ça bien coincé entre les sympathies et les antipathies propres à nous tous. Grandeurs et mesquineries dès que vient se mettre dans le jeu, le fameux facteur humain.

Entre les couleurs froides et un peu tristes des pierres grises des maisons, les bruns et les dorés des algues et de celles qui adorent s’y cacher : les loutres. Vers Eswick, on se rapproche de la mer avec l’espoir d’en voir, dans cette crique à l’extrémité de South Nesting Bay. La loutre d’Europe est un mammifère carnivore semi-aquatique de la famille des mustélidés. Les loutres que l’on retrouve sur les rivages marins des Shetland ne sont pas des loutres de mer, mais des loutres d’Europe ou loutres communes, les même que l’on peut voir dans les marais et les rivières d’Europe et même si elles n’ont rien contre quelques mollusques et crustacés, elles ont ensuite besoin d’eau douce pour se rincer et évacuer le sel qui diminue la capacité isolante de leur fourrure. Leur peau ne supporte pas bien le sel, point commun qu’elles partagent avec les humains, en plus de leur attrait pour le poisson. Goût commun qui leur a été presque fatal, l’espèce ayant longtemps été en danger, chassée pour sa fourrure et considérée comme nuisible par les pêcheurs et les éleveurs de poissons à qui elle fait concurrence. Pourtant, la loutre, si elle apprécie particulièrement les animaux à arêtes restant liée de près aux milieux aquatiques, peut également se nourrir de baies, de racines et d’autres végétaux.

Actuellement protégées, y compris au niveau européen, les populations de loutres se régénèrent lentement un peu partout malgré la pollution, en particulier l’usage des pesticides qui vident les rivières de leurs poissons et privent donc les loutres de nourriture. Autre obstacle qui freine leur retour, l’aménagement des berges, souvent bétonnées, tondues de près et sans arbres, qui ne leur permettent plus de creuser leur terrier, leur catiche.

Plus faciles à observer, les moutons, les vaches des Highlands à longs poils et grandes cornes ainsi que les poneys qui occupent les champs, les près et parfois, ayant trouvé une faille dans les clôtures et barrières, se retrouvent sur la route. Pour les photos, ces animaux jouent parfaitement les premiers plans devant des paysages pâles d’où les contrastes se diluaient jusqu’à ne plus exister, lorsque le regard tentait, vainement, d’y voir un peu plus loin.

Repus de ces ambiances créées par la brume et le brouillard, nous rentrons vers Lerwick. Dernier petit tour en ville pour profiter de ces lumières, ces ambiances si particulières et qui conviennent presque trop bien au souvenir des histoires policières d’Ann Cleeves et de la série Shetland. Sur l’eau grise du port et se découpant sur le gris du fond toujours dans le brouillard, les couleurs vives du canot de sauvetage rassurent : la couleur existe encore et sa présence dans le port prouve que sur la mer, personne n’a besoin de secours.

Photo © Sylvie Strangejazzy

Sur les billets d’avion, la date de demain est celle du retour, alors pour ce soir, un peu de rangement dans notre camp de base qu’il va falloir quitter, préparer les bagages et dans la tête aussi, commencer tout doucement à ranger toutes les images de ces îles des Shetland parmi les souvenirs.

Début avril 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Jusqu’à ces derniers jours, le matin, gelées blanches et la veste qu’on fermait jusqu’en haut, jusqu’à mettre un bonnet pour certains très frileux. Depuis avant-hier, le bulletin météo nous parle d’estival pour qualifier le temps. Les plantes à peine nées souffrent déjà de la chaleur. Pas toutes, heureusement, mais pour les plus fragiles, c’est une épreuve ardue qui les marque, les flétrit, leur donne l’air chiffonné, nous fait penser sécheresse et puis un peu vieillesse, comme si déjà l’automne pointait le bout de son nez comme en une fin d’été. Ce chaud prématuré nous volerait une saison ? Une précipitation des saisons à changer quand on parle par ailleurs de précipitations pour une pluie qui tomberait, qui ici ne tombe pas. Imbroglio de mots à regarder de près quand le temps s’y prêtera, pour l’instant trop à voir et à vivre dehors.
Les brebis sont sorties et c’est un gros changement pour notre environnement. L’herbe pas encore bien haute suffira peu de temps à leur bel appétit de verdures bien fraîches, changement réjouissant quand on pense à l’hiver et au foin servi sec, sans aucun choix possible au niveau du menu : pas question de préférer, au prix de quelques pas, la plante qui convient le mieux à l’envie du moment. Changement d’odeur aussi, leurs excréments d’abord, et leur toison ensuite, pour peu qu’on s’en approche, une odeur grasse et riche, parfois agrémentée de la senteur des herbes qui s’accrochent aux filaments de leur laine. Et puis le son ensuite, entre bêlements et clochettes, on s’inquièterait presque, à l’heure de la sieste, de l’absence de ces bruits.
L’air reste rarement calme, les moutons endormis, couchés à l’ombre des arbres pour fuir la chaleur ou occupés plus loin, nous restent les oiseaux qui marquent leur territoire, appellent et cherchent l’aile sœur en s’entourant, douillets, dans une boule sonore, dans une conversation qui nous est étrangère, mais qui nous charme comme on se laisse porter par les notes, les accents et le flot d’une langue étrangère.
Les arbres et les arbustes, même les plus prudents, commencent doucement à entrouvrir, timides, les rideaux de leurs bourgeons. Le noyer déplie ses ailes qui grandiront ensuite, guidées par les nervures déjà là pour guider la naissance, la sortie, des premiers brins de feuilles rougies par cet effort qui n’y mettront du vert qu’une fois déployées. Chez les poiriers, pommiers et autres arbres fruitiers, les fleurs doucement se transforment, elles ouvrent leurs pétales pour accueillir l’insecte ou déjà presque fruits, prennent, en bien plus petit, la forme qu’elles auront une fois devenues adultes et pourront régaler nos papilles aussi bien qu’elles régalent nos pupilles une attendant ce jour.
Le jour commence à baisser, à se penser sans lumière, on y regarde de plus près et un peu plus longtemps avant de faire confiance à autre chose qu’à nos yeux. On attend les étoiles, les songes qui parlent d’espace, mais le noir ne vient pas, se lève comme le soleil le ferait pour les jours, la pleine lune ronde et pâle qui efface les étoiles, nous fait rêver moins loin, mais il y a tant à faire même en restant tout près, dans le système solaire à observer les ombres qui parlent pour les choses et parfois pour les êtres