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Carnets de « Voyage en Irréel » #2

Il était une fois... Dans cette série "carnets", toute l'histoire de "Voyage en Irréel", livre écrit à quatre mains avec Nicolas-Orillard-Demaire. Depuis avant l'idée jusqu'à après l'objet !

Aller aux champignons

Chercher une idée de départ pour un texte c’est un peu comme aller aux champignons. Carnet, crayon, un bâton pour écarter les feuilles au pied des arbres qu’on connait bien et qui accueillent dans leurs racines les racines des autres textes. Parfois aussi on part à l’aventure, sur des territoires inconnus. La météo est prometteuse, la période favorable, on part le nez au vent avec des bonnes chaussures parce que l’aventure, ça peut durer. Parfois on rentre bredouille, on ne trouve que des idées non comestibles, sèches, pourries. Au mieux des idées dont on doute. Les idées mortelles sont rares, même si elles existent. On les connait, on les évite. Mais surtout ne pas prendre le risque de tomber sur quelque chose  qui manquerait de goût, de saveur, d’intérêt.

Pour « Voyage en Irréel », une fois les images choisies, c’était à moi de me mettre au travail, de prendre mon petit papier, mon petit crayon et d’y aller pour de bon. D’autant plus que le livre devait être terminé, imprimé et disponible pour les festivals de septembre auxquels Nicolas allait participer. Créativité et efficacité. Deux mots qui riment, mais sont souvent peu compatibles… Pour que ça marche quand même, tout le monde a ses petits trucs, méthodes, cadres, routines, procédures et astuces. Pensées pour une amie qui triait les lentilles lorsqu’il lui fallait classer ses idées. De mon côté pour occuper les mains pendant que les réflexions batifolent, j’ai le travail : une chance !

En plus, les images et les textes allaient devoir se répondre, se compléter, avancer ensemble pour se mettre mutuellement en valeur, faire grandir le duo au-delà de l’addition, cheminer conjointement, main à la taille et bras aux épaules pour godiller en cadence. Donc sur ce projet-là, la feuille avait beau être blanche, je ne partais pas de rien. Pour certaines images, j’avais eu la chance d’être présente lors de la prise de vue, alors j’avais en souvenir ou en notes les éléments du décor, ne me restait plus qu’à installer les mots dans ce confortable fauteuil. Pour les autres, j’avais le soutien des photos et des souvenirs de Nicolas. Les souvenirs de son nez, ses oreilles, ses yeux et ses pieds : gelés, trempés, cuits vapeur ou juste à point, ils disent les conditions climatiques. Ensuite comme une marée descendante d’où émergeront des cailloux, des bancs de sable ou des îles, les lectures, la musique, les conversations, émissions de radio ou autres travaux en cours laissent pointer un petit quelque chose. Une odeur, un souffle qui parfois mène au but. Ou égare davantage.

Ensuite il y a l’image évidemment. Pour la plupart des textes, c’est elle qui a décidé. Mots en équilibre sur les sommets, ondulants dans les vagues comme sur les douces courbes des nuages, bleus, blancs, verts ou colorés comme des couchers de soleil, lovés dans le creux des rochers, accrochés aux branches des arbres, allongés sur la plage, il fallait trouver pour chaque espace le mot qui conviendrait, aurait la forme, la saveur de l’endroit. Pour commencer la balade, j’ai régulièrement pris le chemin de la description, simplement, comme on suit un sentier inconnu. Pour voir. C’est bien souvent ce vagabondage de chercheuse de champignons qui a su me mener au texte.

Côté pratique, pour ne pas laisser filer le moindre morceau d’idée, tout est bon : le précieux carnet, un bout de papier que je peux si besoin prendre en photo, mais plus souvent le téléphone, notes ou dictaphone en cas d’urgence. Une phrase, un mot, un bout de texte, tout finissait le soir dans le fichier associé à l’image pour éviter de mélanger, d’égarer une possible idée qui aurait pu être la bonne. Et rien de plus fragile et volatile que les idées avant qu’elles ne soient arrimées à un fichier, posées sur le papier, lestées de mots…

Rappels :

Pour d’autres images de Nicolas : http://nod-photography.com

Et pour commander le livre « Voyage en Irréel » : https://www.okpal.com/voyage-en-irreel/#/

Carnets de « Voyage en Irréel » #1

Il était une fois... Dans cette série "carnets", toute l'histoire de "Voyage en Irréel", livre écrit à quatre mains avec Nicolas-Orillard-Demaire. Depuis avant l'idée jusqu'à après l'objet !

Le choix des images

Une fois l’idée trouvée et le cadre précisé, l’étape suivante était le choix des images. C’est donc Nicolas qui s’est mis au travail le premier. Et ayant une petite idée des dimensions de son catalogue d’images, ça n’a pas dû être une tache des plus simples. Premier critère : des paysages. Donc pas d’animaux, l’autre volet de son travail de photographe de nature. Pas de ces oiseaux emblématiques, macareux ou fou de Bassan, pas de ces élégants sternes, coursiers infatigables dont les ailes de papier jouent dans la lumière, pas d’éléphants majestueux à la fragile peau d’écorce, pas de félins impériaux, pas de lion indétrônable s’éloignant dans le soleil couchant, pas de léopards raffinés et souverains à l’affut sur un tronc, pas même la mythique Romy, toujours attentive et sereine, y compris sous une pluie battante.

Pour le reste, le guide était l’irréel.

L’image d’un endroit qui n’existerait pas. Une image qui parle à l’imaginaire avant de s’adresser au géographe ou au voyageur. Une image paradoxe pour un photographe de nature, par exemple une de ces pauses longues qui révèlent des éléments invisibles pour nos yeux, des surprises, des détails qu’on ne peut pas voir sans l’aide du temps, inséré entre forme et couleur.

L’image d’un endroit qui existerait trop. Un endroit qui existerait partout, qui ne serait le marqueur d’aucun continent, d’aucun pays, d’aucun climat, d’aucun point particulier positionnable sur une mappemonde ou une carte. Un détail, une phrase photographique sortie de son contexte. Un arbre, un caillou, un lac, un rivage. Un jeu de focale qui viendrait tricher avec nos souvenirs de cartes postales. Un point de vue différent, une lumière, un cadrage, un pas de côté sur une molette quelconque qui viendrait tout changer, poser un nouveau regard sur un ancien cliché.

Et des nuages, évidemment. Ennemi déclaré des tempêtes de ciel bleu, Nicolas est un amoureux des nuages, de leurs formes, de leurs textures, de leurs couleurs, de leurs ambiances lourdes et de leurs ciels pesants comme de leur légèreté de voile qui se joue du moindre souffle. Sur ce point, on était faits pour s’entendre. Dans une de mes premières nouvelles écrite il y a…. bien longtemps, c’est la brume qui dénoue les fils de l’histoire. Sans oublier tout ce que l’imaginaire populaire, comme le monde littéraire, ont su entasser de poncifs, d’images et d’histoires sur cet éphémère amas naturel de fines gouttelettes d’eau.

Nuages donc, nuages à toutes les pages.

Enfin, la nature. C’est elle qui mène la danse, évidemment. Seules deux images se voient affublées d’une petite touche d’humanité, juste ce qu’il faut pour nous aider à franchir le pas et à sauter les deux pieds joints dans l’irréel du reste de la photo.

Par contre, nuages et nature sont deux étiquettes que portent quasiment toutes les images de Nicolas, donc pas vraiment une grande aide pour le tri. Ensuite sont intervenus des critères tels que la diversité des couleurs et des formes, des cadrages et des éléments présents pour permettre une plus grande variété, et pourquoi pas, surprendre le lecteur !

Une petite préférence a aussi été donnée à des images qu’il a pu faire lors de balades que nous avons faites ensemble. Pour ces images-là au moins, je n’ai pas eu à lui poser mes éternelles questions sur les éléments qu’on ne retrouve pas dans une image et qui souvent m’aident à démarrer un texte : les odeurs, les sons, les bruits, la température, la saison, la présence ou non d’animaux, l’heure de la journée, et l’ambiance générale du lieu.

Une fois la sélection des images reçue dans un appétissant fichier garni comme une boîte de marrons glacés, il ne me restait plus qu’à associer un texte à chacune d’elle, trouver la petite aspérité qui pourrait m’aider à y accrocher quelques mots…

Carnets de « Voyage en Irréel » #0

Il était une fois... Dans cette série "carnets", toute l'histoire de "Voyage en Irréel", livre écrit à quatre mains avec Nicolas-Orillard-Demaire. Depuis avant l'idée jusqu'à après l'objet !

Au commencement était l’envie…

L’idée de départ vient rarement avant la fin. On commence, puis on discute, on cherche, on réfléchit, ça évolue, ça se mélange avec d’autres idées, ça perd une aile pour gagner une patte. Écailles, plumes ou fourrure épaisse, c’est bancal, c’est pas beau, ça donne envie de laisser tomber, mais quand même pas complètement, alors on s’accroche, on corrige, on gomme, on rature, on enlève, on rajoute. L’idée de départ n’est un bel animal, fin et futé, qu’une fois le projet terminé ou presque. 

Au départ pour ce « voyage en irréel », il n’y avait pas une idée mais simplement une envie. Quelque chose de vague, de brumeux, de liquide et d’insaisissable, qui devait prendre de la consistance et de la densité au fil des réflexions pour pouvoir exister, pour qu’on puisse en parler. Et cette envie de départ était double. Celle de Nicolas et la mienne. Nébuleuse des deux côtés, mais pas pour autant dans les mêmes tons. Depuis longtemps on en discutait, sans savoir exactement ce qu’on voulait et sans avoir les mots justes pour en parler. Un livre, textes et photos, nature, évidemment, mais rien de moins vague. On y pensait chacun de son côté, sans que le projet commun avance le moins du monde. 

Dans l’envie de départ il y avait des modèles, qui donnaient des teintes, des formes, des rythmes et des notes, une toute petite musique, qui nous attiraient et nous repoussaient en même temps, qui inspiraient mais incitaient à faire autre chose pour changer, pour se démarquer pour offrir quelque chose d’autre. Offrir, c’était ça, il fallait donc que ce soit beau. Offrir quelque chose de beau. La nature comme base était une évidence, on n’en a même pas parlé.

Petit à petit nous avons procédé par élimination, faire la liste de ce que le livre ne serait pas. Le livre ne serait pas un carnet de voyage, Nicolas Bouvier, le duo Tesson-Munier étaient loin devant, et on n’avait pas voyagé ensemble, Nicolas et moi, juste quelques balades. Pas un livre explicitement militant non plus, même si l’état actuel de la nature l’aurait justifié, on voulait quelque chose de plus doux, moins frontal. Au moins dans la forme. Pas une histoire illustrée de photos, ou des images commentées. Textes et images devaient avoir la même place, se répondre sans que l’un ne prenne le pas sur l’autre. Pas des histoires sous forme de petites nouvelles comme dans le blog de Céline Jentzsch, chacun son concept. 

On a cherché. 

Et puis on a été confinés.

On avait, Nicolas et moi, moins de travail et davantage de temps pour réfléchir à cette envie commune. Quelques textes de mon côté sur les photos du Kenya de Régis Derimay, « challenge Kenya ». Un texte et une image chaque jour pendant 30 jours. Un rythme s’était installé, et ce rythme-là je savais que je pouvais le tenir, à condition ensuite, pour en faire un livre digne du papier sur lequel il serait imprimé, de rajouter une bonne dose de relecture, retravail, réécriture, reformulation et, si besoin, recommencements. Le temps, c’est important…

Sur Facebook à peu près au même moment, Nicolas a posté des séries d’images. Voyage au Japon, voyages en Afrique, chez les lions et les éléphants, voyages tout au nord, chez les aurores boréales, voyage en duos, voyage en coucher de soleil… et, voyage en irréel.

Images irréelles, textes au format court, entre une, deux, trois dizaines de lignes, une petite page environ. Sur chaque double-page, une image et un texte. Une page chacun, égalité et dialogue. On tenait le contenant avec son étiquette, le plus difficile était fait, il fallait maintenant s’occuper du contenu…

Et toujours le site de Nicolas, au cas où… : http://nod-photography.com/

Carnets de « Voyage en Irréel » #-1

Il était une fois... Dans cette série "carnets", toute l'histoire de "Voyage en Irréel", livre écrit à quatre mains avec Nicolas-Orillard-Demaire. Depuis avant l'idée jusqu'à après l'objet !

Nicolas Orillard-Demaire est photographe, je travaille dans un labo de tirages d’art, c’est donc le papier et les images imprimées qui ont fait notre rencontre.

 

Les premières images de Nicolas que j’ai vues et qui m’ont marquée étaient deux images d’oiseaux. Tout d’abord celle qu’il utilise pour le représenter, son avatar sur les réseaux sociaux, le portrait du macareux, strictement de face, bec bariolé, plumage de soirée, retour de pêche avec le bec rempli de petits poissons bien alignés, droite, gauche. Il y a beaucoup à y lire sur l’oiseau en gros plan, habitudes alimentaires, plumage, bec, yeux… mais on est bien au-delà de la photo naturaliste. On est dans ces portraits qu’on allait faire faire pour les grades occasions dans la boutique du Photographe de la ville et où on venait rechercher un peu plus tard une pochette en carton précieux, blanc ou crème, avec le nom du photographe ou de la boutique écrit en lettres ouvragées, souvent dorées, parfois noires, mais toujours très travaillées. À l’intérieur, une pochette de cellophane protégeait le cliché. Démesurément petit par rapport à la pochette, bords découpés, surface brillante, lisse et raffinée, d’un noir et blanc chaud, le portrait de l’aimé ou de l’aimée qu’on allait encadrer, garder dans ses archives ou dans son portefeuille. Là, c’est un macareux, un oiseau. Fond crème, air grave, lumière douce. Bien avant d’être un portrait d’oiseau, un portrait.

 

Toujours le portrait d’un oiseau pour la deuxième image, un fou de Bassan. Plus moderne, fond bleu sombre avec pastilles plus claires, juste la tête, strictement de face, et surtout, la plume ! Le clin d’œil de l’oiseau trop sérieux et trop fier de son trophée qui nous fait sourire, cette plume démesurée dans le bec, l’air grave, saisi en star qui poserait pour un magazine de mode dans le studio branché d’un photographe renommé. Avec juste le décalage qu’il faut, ce petit décentrement des pupilles qui le ferait presque loucher, qui pourrait lui donner le côté trop apprêté du gentil simplet en habits du dimanche, lui, l’un des oiseaux marins les plus fins et les plus majestueux en vol, il a ici un petit air gauche d’albatros baudelairien. Pour finir, évidemment, le symbole de la plume, image éculée pour parler d’écriture mais qui prend là un sens nouveau, plein de fraîcheur et d’ironie. C’est l’image de bandeau du site des Enlivreurs, et ce n’est pas un hasard. Merci Nicolas !

 

Pour le reste, de rencontre en rencontre, des affinités communes, notamment pour la nature et le papier, nos sensibilités et des goûts communs ont joué. Moments partagés autour de tirages, d’assiettes et de verres, expositions, festivals ou balades par monts, vaux, bords de mer ou forêts. Mais j’ai surtout eu l’occasion de voir Nicolas travailler, assister à ce moment où le photographe prend le pas sur l’humain : une distance dans le regard désormais concentré sur l’image, une sorte de brume tout autour du duo qu’il forme avec l’appareil, une façon d’appartenir au paysage, des gestes sûrs et précis pour manipuler objectifs et filtres, les doigts qui se posent exactement sur les boutons et les molettes, une façon de se déplacer tout en souplesse quand les pieds doivent se débrouiller sans l’aide des yeux. Et le silence. Appelons ça maîtrise, concentration, attention. Professionnalisme ? Inspiration ?

Le fait d’être sur place au moment de la prise de vue m’a permis de mesurer le décalage entre la réalité et l’image créée par le photographe, de voir tout ce qu’il avait ajouté d’une histoire qu’il voulait raconter. Il joue avec nos repères, nos références, nos a priori, par le choix du cadrage, du premier plan, de la vitesse pour donner un flou ou de la profondeur, des filtres qui équilibrent les lumières et donnent « l’ambiance ». Bien sûr il y a toujours le lieu, le sujet, mais c’est simplement un point de départ pour nous emmener beaucoup plus loin, jusque dans son monde à lui. L’administration place des photographes parmi les artistes-auteurs. C’est ça, Nicolas est un artiste.

 

Affinités, points communs, références qui se répondent, et l’envie de faire quelque chose en commun, un mélange, une conversation. Photos et textes. Restait à trouver la forme adaptée à cette envie, l’idée de départ…

Pour les images, le site de Nicolas : http://nod-photography.com

 

Faites parler les images #2

"Faites parler les images" est un atelier d'écriture en ligne, mis en place et animé conjointement avec la photographe Céline Jentzsch. À retrouver sur son site, rubrique blog, en compagnie de ses plus belles images !

Clé de douze

-Encore en panne ?! Tu devrais changer de moto, un jour tu resteras en rade au milieu du lac et le lendemain on te retrouvera tout gelé, tout bleu, tout froid et tout raide. Et tous les bouquins que tu traines et qui font plier les essieux, je suis bien certain que ça t’aidera pas. Sauf si tu les brûles, mais ça, tu le feras jamais. Donc le lendemain, quand on te tapotera l’épaule pour te réveiller, tu sonneras mat comme un vulgaire caillou. Tu seras transformé en statue de Bouddha : le comble pour un intello comme toi qui méprise les esprits ! 

– Hummm

– Sinon, mon cousin Gantulga, celui qui habite près du petit bois, il vend la sienne de moto, la bleue. Il veut s’acheter un gros 4×4. Officiellement c’est pour avoir le chauffage, mais je pense surtout que c’est pour impressionner les voisins et bien leur montrer que lui, il est plein aux as. Faut dire qu’il a touché le gros lot avec le troupeau du beau-père… Mais bon, si ça peut t’aider, je lui en parle, il te fera surement un prix pour se débarrasser de sa vieille bécane. Me remercie pas, les copains, c’est fait pour ça. Mais dis-moi vite si ça t’intéresse. 

– Une nouvelle moto ! Tu rigoles, j’ai pas les moyens, moi. Tu n’aurais pas plutôt une clé de douze dans tes outils ? Le joint du filtre à huile était fichu alors je l’ai remplacé par un bout de tissus, mais ça pisse, faut que je serre plus fort et j’ai qu’une pince multiprise.

– Désolé, la douze c’était pour les vieux modèles, maintenant j’ai plus que du dix. Tu devrais essayer les études de mécanique en plus des études tout court !

– Mécanique… Bof. Mes bouquins, comme tu dis, ils font peut-être plier l’essieu de ma carriole, mais ils me rendent la vie si légère que je ne suis pas prêt d’y renoncer. Et surement pas pour un tas de ferrailles graisseux ! Les motos sont là pour me transporter et c’est tout. Aujourd’hui je suis bien triste qu’elle me lâche, je voulais aller voir Altansetseg, mais si je laisse une flaque d’huile devant la yourte de ses parents, ça va pas le faire…. Ras le bol de ces trucs mécaniques qui tombent toujours en panne, je vais repasser au cheval et au traineau, moi. Tu te souviens, l’an dernier la photographe qui est venue ici avec tout un groupe, la blonde avec le joli sourire ? Eh bien elle a fait plein de photos du traineau de mon oncle, Otgonbayr. Elle trouvait ça très beau, elle disait que ça lui rappelait les histoires de tapis volant qu’on lui lisait quand elle était petite. 

Voilà, c’est ça que je vais faire, je vais me trouver un cheval. Plus d’essence à payer, plus de pannes, plus de réparations, je vais revenir au bon vieux temps des anciens, je pourrai profiter du paysage, aller à mon rythme. Et j’enlèverai ma belle Altansetseg, on s’enfuira tous les deux sur mon tapis volant. Le vent nous portera et on s’en ira, bercés par les nuages, pour frapper aux portes du paradis…

Pour lire les textes des autres participants à cet atelier, c’est ici : http://celinejentzsch.com/faites-parler-les-images-2/

Voyage en Irréel

Le livre « Voyage en Irréel » a été pensé comme une balade à rêver loin des repères du quotidien. Deux auteurs, quatres mains. Les deux premières de ces mains sont celles de Nicolas Orillard-Demaire, photographe, et les deux autres, celles de Juliette Derimay, pour les textes. 
Choix des images, rédaction des textes, mise en page, nous en sommes à l’une des dernières phases de préparation du livre avant de passer à l’impression : corrections, révisions, finalisations… Et finitions. 

La campagne de revente est toujours en ligne : https://fr.ulule.com/voyage-en-irreel/

D’avance un immense merci pour votre confiance !

 

Faites parler les images #1

"Faites parler les images" est un atelier d'écriture en ligne, mis en place et animé conjointement avec la photographe Céline Jentzsch. À retrouver sur son site, rubrique blog, en compagnie de ses plus belles images !

Une petite bulle

 

J’ai les deux pieds dans une flaque. J’y ai mis les deux pieds, l’un après l’autre. Comme si j’étais un autre que moi, loin de ma vie, du froid, du mouillé, du sensible. L’eau qui rentre dans la chaussure, glacée et visqueuse, ça aurait dû m’alerter, m’arrêter dès le premier pied, m’empêcher d’y poser le second… Mais non. Maintenant j’ai les orteils qui pataugent, les chaussettes qui collent, le béton du froid qui commence à prendre tout autour du talon. Je regarde mes pieds dans la flaque, et l’idée de remonter sur le trottoir ne m’effleure même pas… Suis-je donc si loin de ce monde ? Si loin de mes sensations ? Si loin de moi pour ne pas avoir réagi au premier pied ? Des chaussures en cuir quasiment neuves en plus… Ma mère les aurait mises à sécher après les avoir bourrées de papier journal. Du papier journal, rêche, mou, rugueux, sans tenue, qui ne retient même pas son encre et vous laisse les doigts noircis, salis, marqués. Le journal en papier, c’était il y a tellement longtemps !

 

Quand j’étais petit, j’adorais les flaques d’eau. Pour sauter dedans avec les deux bras levés bien haut pour me faire encore plus grand, puis vite descendus avec les poings serrés au moment que toucher l’eau pour que le splatsh soit vraiment terrible ! Ça éclaboussait les copains qui en faisaient autant dans les flaques d’à côté. On finissait tous trempés. La rue était aspergée de nos rires. Quand j’étais tout seul, j’aimais aussi les flaques-écrans pour leur chatouiller la surface, voir l’image des maisons alentours se brouiller et inlassablement se reconstruire une fois les vaguelettes fatiguées venues s’échouer sur les bords. J’attendais avec impatience le passage d’une voiture pour que ses phares crayonnent de longues trainées blanches sur le goudron noir et brillant. Comme ce soir, des lignes blanches entre les reflets des immeubles et le rouge du KFC étalé sur le trottoir. Ce soir, les deux pieds dans une flaque, j’ai fini par retrouver tous mes sens, les cinq, et les autres aussi.

 

Depuis des années, je n’ai pas dessiné. Et là, les pieds dans l’eau, entouré de ceux dont je faisais partie il y a encore une minute, méduses flasques et grégaires sous leurs corolles en parapluie, le dessin me mordille les mollets, il me tire par la manche, il m’appelle. Je regarde passer le flot de ces parapluies résignés. Ma montre a dû s’arrêter. Ils vont, pressés stressés affairés automatisés. Je suis le seul à être immobile descendu du train « métro-boulot-dodo » de 18h47 et je les regarde poursuivre leurs rêves d’avoir, moi qui ce soir, caresse des envies d’être.

Dans ma sacoche noire, un rapport avec des marges blanches et des sauts de page, un crayon bleu. Ça suffira bien. Contre la vitre du restaurant d’en face une place est libre, j’entre.  Pas de temps à perdre, pas d’atermoiement, pas de photo prise au smartphone avec la promesse vaporeuse qui ne me convaincrait pas moi-même, de dessiner la scène une fois rentré à la maison. C’est un besoin, tout de suite, maintenant, une urgence. Il faut qu’ils se retrouvent sur mon papier, tous, en traits, courbes, hachures, des immeubles, voitures, reflets, parapluies, passants blancs en haut et noirs en bas, bruits de pas, conversations, odeurs de poulet frit et de nouilles sautées.  Flaques d’eau. Et même cet arbre de ville, cerné par le béton, les racines scellées dans le bitume. Tout doit finir sur le papier.

Ce soir j’ai besoin de me sentir vivant. Et sur mon dessin, même si elle n’est plus depuis longtemps sur le trottoir, j’ajouterai la dame un peu lente, habillée en jaune moutarde qui bloquait le passage et que je voulais doubler quand j’ai mis les pied dans cette flaque. Pour la remercier de ce moment d’humanité qu’elle m’a laissé m’accorder ce soir.


Pour lire les textes des autres participants à cet atelier, c’est ici : http://celinejentzsch.com/faites-parler-les-images-1/

Challenge Kenya – Jour 30/30

Challenge Kenya : une image / un texte tous les jours, pendant 30 jours

Elle s’est douillettement installée dans la fourche d’un arbre. Appuyée sur les coudes, les pattes reposées sur la courbure de la branche, elle feuillète distraitement la vie entre les lianes. Les sons comme les senteurs lui esquissent un pays et tout ce qui y vit. Après la pluie de la nuit, les odeurs fortifiées d’humidité sont lourdes jusqu’au pesant. Il fait frais. Dans le regard de Romy, pas le moindre soupçon de tension, de fébrilité ou d’inquiétude. Elle pose sur son monde un œil repu, apaisé et paisible, offrant de sa sérénité à ceux qui la contemplent.

À travers l’objectif du photographe, nos regards la caressent, et dans ses yeux à elle, on se prend à rêver d’étirer le voyage, on se prend à songer que, comme dans le poème et pour longtemps encore, dans cette forêt-là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté…

Photo : Régis Derimay

Challenge Kenya – Jour 29/30

Challenge Kenya : une image / un texte, tous les jours pendant 30 jours

Elle ou il, on ne sait pas encore.

Tout le monde a son idée, mais personne ne sait.

Qu’importe.

C’est un enfant de Romy. Plus vraiment un bébé, pas encore une ou un adulte, mais déjà à l’âge où on parle de sa mère en disant sa mère et non plus sa maman. Que gardera-t-il de Romy, cet enfant-là ? Un peu de son célèbre regard ? Des motifs de son pelage ? L’oiseau stylisé qui prend éternellement son vol depuis son sourcil droit ? Une habitude de chasse ?  Ou encore cette posture de majesté au moment de s’asseoir sur un tronc, dos droit et tête haute, les larges pattes de devant juste un peu décalées pour mettre en avant la puissance des épaules ?

Tout le monde a son idée, mais personne ne sait.

Photo : Régis Derimay

Challenge Kenya – Jour 28/30

Challenge Kenya : une image / un texte, tous les jours pendant 30 jours

Au début, on hésite devant le silence autour des chocs. Jeu, joute, leçon, raclée, épreuve ? Pour de vrai ? Mais quand même, si jamais elle pouvait se tourner de son côté à lui, la belle restée un peu en retrait… Elle les regarde pousser, frapper, fouetter l’air de leurs trompes. Apprentissage ou vrai défi, les défenses se cognent et se raclent avec fracas, leurs lourdes pattes soulèvent la poussière, arrachent les herbes quand ils s’arcboutent, piétinent les buissons et font tomber les arbres malheureusement situés dans la zone d’empoignade.

Aujourd’hui, par manque d’expérience ou manque de puissance, il sera débouté. Un jour, enfin grand, fort et mâle, c’est lui qui expédiera le novice, lui qui, une fois la poussière retombée, retournera auprès de la belle, restée un peu en retrait.

Transmission

Photo : Régis Derimay