Remarques, notes, petits textes épinglés sur les réseaux sociaux et puis repris ici, mois par mois, en souvenirs de ce qu'était le jour, ce jour-là
Tous les articles par Juliette Derimay
Oui

Clarice Lispector (1920-1977) écrivain brésilienne, née en Ukraine. Elle a publié d’août 1967 à décembre 1973, des chroniques pour l’édition du weekend d’O Jornal do Brasil. Elles sont regroupées et traduites en français dans Chroniques aux éditions Des Femmes et Too much of life dans l’édition anglaise chez Penguin
La table des matières est un délice, j’y ai pioché quelques pralines comme on le fait avec ces bonbons roses à la surface du Saint-Genix
Oui
Oui. Trois petites lettres, pour acquiescer, pour donner son accord, pour ne pas dire non. Non, le contraire, l’inverse, l’opposé de oui, en trois lettres lui aussi, avec le o en commun, le rond, le circulaire. On y revient toujours : avez-vous une idée du nombre de oui ou de non que vous prononcez en une seule journée ? Il y a les oui et non écrits en noir et blanc, du binaire pur et dur qui n’admet pas d’écart, pas de frange, pas de question, aucune hésitation. Ça te dirait qu’on publie tes chroniques dans l’édition du week-end du journal ? Oui !
Et puis entre les deux, dans beaucoup d’autres cas, tout un tas d’autres oui, qui se disent aussi oui mais sont, eux, des oui tièdes, hybridés, pas si affirmatifs, un peu dubitatifs, voire interrogatifs. Un oui ni chaud ni froid est plutôt un peut-être, si tu le dis, pas sûre, mais bon… En gros un presque non, mais pas complètement non. Mais pas de vacances et une semaine tout juste pour écrire tes chroniques, et jamais de retard, hein ! Oui…
Tout est dans le ton du oui, comment on le prononce où on regarde en le disant, comme on tourne les épaules, regard là-bas au coin, presque au-delà du mur, déjà parti très loin, un oui pour mettre fin à la conversation, on ramasse on sac, on peut quitter la pièce, aussi la discussion. Oui d’exaspération, un oui pour que ça cesse, comme un point à la ligne. Oui, j’ai bien compris, pas la peine de me le répéter, tu les auras avant le bouclage, tes textes.
Ensuite pour nuancer, il y a les petits mots qui vont avec le oui, ah oui ? Ça te plaît, les chroniques que j’écris pour le supplément du week-end ? Pour l’étonnement, oui à ceci, qui ne dit ni oui ni non pour tout ce qui n’est pas ceci, ben oui pour l’évidence qui se demande bien pour quoi on se demande, oui, évidemment pour aller du côté qu’on n’avait pas obligatoirement envisagé avant ou au moins pas comme ça. Tout ce qu’on mélange au oui va modifier sa teinte, plus foncée ou plus claire, plus chaude ou plus froide, des couleurs dissonantes qui peuvent aller jusqu’à signifier un vrai non tout au moins pas un oui, une sorte de désaccord qui éviterait le frontal, l’opposition trop claire, un peu comme le oui mais de ma Mémé Leone qui tenait quand même toujours à sortir tête haute d’une conversation et en ayant raison même quand, ça arrivait, ce n’était pas le cas.
Oui, c’est vrai, il y a aussi le oui si, qui dicte ses prérequis, ne se donne que partiellement surtout sous condition, en se coupant en quatre comme on couperait des cheveux.
Parfois on réfléchit, on mégote, on ergote, on chipote. Et puis parfois le oui est oui, un oui immense et franc, un oui clair comme une porte qu’on ouvrirait en grand pour faire entrer la vie, la vie toute en entier : too much of life. Comme le titre des chroniques de Clarice Lispector, en anglais chez Penguin
I said to a friend :
« Life has always demand too much of me »
She said :
« Don’t forget that you have always demanded too much of life »
Yes.
P.S. pour les oui, voir Cécile Bouillot sur Youtube
P.S.bis. L’idée d’écrire à partir des chroniques de Clarice Lispector me vient de l’atelier d’écriture de François Bon, été 2026
Fin de mi-septembre 2026
Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Certitude un peu trouble, mais certitude quand même, l’automne va arriver. Alors, encore un peu, profiter de l’air frais et de restes de soleil avant le froid et l’humide. Se comporter en chat et saisir le bon temps. S’asseoir à l’ombre du chêne le temps de savourer les danses reposantes des ombres tranquilles des feuilles entre deux chutes de glands. C’est la saison des graines chez les arbres prévoyants qui se projettent déjà au printemps de l’an prochain. Fruits, graines et pépins, tout le monde se voit déjà tout en haut de longues tiges, bébés arbres prometteurs. Mais en attendant l’heure de germer et de croître, c’est le temps de la chute. Glands, noix, raisins, pommes poires et

les dernières noisettes, croisent les doigts des deux mains pour tomber où il faut, dans un terreau fertile à l’abri des quenottes des écureuils voraces et des oiseaux piqueurs autant que des humains qui ne sont pas en reste pour déguster les fruits, les graines et leurs cerneaux au lieu de les laisser germer comme elles en rêvent. L’intérêt de cette chute, c’est de voir de plus près, de pouvoir observer ce qui, resté sur l’arbre est bien loin de nos yeux. Alors, se rendre compte du facétieux du hêtre aux fruits en casse-tête pour les jeunes géomètres, écorce à quatre côtés et fruits à trois côtés pour une graine presque ronde, pied de nez un peu potache à nos vieilles quadratures de coupeurs d’angles en trois.


D’habitude en automne, je parle de champignons, mais pour cette semaine, mon journal le rappelle et pour les jours qui viennent, la météo confirme, malgré le fond de l’air plus frais, toujours pas d’eau en vue, le sol reste cassant, poussiéreux et trop pâle. Et pour les champignons, emploi du temps oblige, j’y suis allée trop tard ou pas au bon endroit ou bien un peu des deux, alors pas grand-chose à mettre dans le séchoir en pensant à l’avance aux risottos d’hiver. Restent quelques amanites qui ne sont intéressantes, pour nous humains fragiles, que pour leur esthétique. De l’esthétique encore pour tous les champignons dont j’ignore les noms, mais qui poussent sur les arbres, s’accrochant aux écorces comme les huitres aux rochers et nous emmènent en mer, un goût d’iode en bouche, par leurs bords dentelés marque des plus fines huitres. Leurs bords frisottants dignes des dentelles d’antan et autres jabots de mignons nous plongent dans le frivole des chemins qui hésitent vont à droite puis à gauche, mais jamais, ça jamais, n’empruntent la ligne droite contrairement au trop lisse que les humains chérissent, rectiligne et rigide, les poteaux et les murs bien loin du bord des feuilles, des vagues de la mer et de la surface de l’eau qui remet dans nos vues un peu d’ondulations, d’hésitations de peut-être, un peu de réflexion dans trop de directives. Prendre le temps d’admirer le vert et puis la forme de cet éphippigère ou bien apparenté, même lui tirer le portrait sans se douter qu’à peine quelques minutes plus tard, sa courte vie d’insecte se finira tragiquement dans le ventre du chat.


Mai 2025
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Début de mi-septembre 2026
Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Ils regardent loin devant, ils voient déjà le printemps, ils en rêvent, ils y croient, dur comme graine. Quel que soit le suspens que font planer sur eux les histoires des humains, les arbres n’ont pas peur de l’avenir qui s’annonce, ils le préparent, comme ils savent le faire, comme ils le font depuis tous ces temps qu’ils sont arbres, depuis que des arbres comme eux poussent dans cet endroit. Les chênes perdent leurs glands, qui eux perdent leur vert, tournent au brun et puis s’ouvrent. Dedans tout ce qu’il faut pour faire un petit chêne, les souvenirs, les moyens, la matière première et tous les savoir-faire pour faire un arbre immense aux feuilles en méandres. Chez le noisetier c’est même deux saisons en même temps, les feuilles couleurs d’automne et les petits chatons qui ne vont plus attendre que les premiers beaux jours après le froid de l’hiver pour se couvrir de jaune, un beau jaune canari, parfait pour des chatons. Chez le noyer aussi, les noix entrouvrent leurs bogues qui sèchent et se rétractent pour que ce qu’elles ont couvé puisse prendre son envol et devenir un arbre, un noyer grand et fier. Un noyer grand et fier pour les noix que je n’aurais pas ramassées moi-même pour mieux les déguster, ou bien les écureuils ou encore les oiseaux qui nous font concurrence pour dépouiller le noyer de sa progéniture. Sauf dérèglement chez les trop cultivés, la stratégie est simple, produire assez de fruits pour que tout le monde en ait et qu’il en reste un peu pour assurer l’avenir.


Pour ceux qui vivent tranquilles et laissent les jours venir sans trop de préparatifs, c’est profiter encore de la fin de l’été, du début de l’automne, encore un peu de chaud et de gambades dehors avant les mois d’étable pour les laineuses brebis. Chez elle pas de bourgeons, pas de fruits à prévoir, juste se demander, quand même, le jour de la photo, si c’est leur bon profil, si elles sont bien coiffées, si ça ne se voit pas trop cet accroc à leur pull fait hier dans les ronces d’où il faut, quelquefois, aller les extirper à coups de sécateurs. Les brebis sont dociles, c’est comme ça qu’on les veut et qu’on les a voulues, elles n’ont quasiment plus aucune autonomie et dépendent des humains pour presque toute leur vie. Un peu comme les humains ?


Pour les humains d’ici en balade dans les bois, l’automne c’est retrouver les chemins piétinés, compactés et tassés par un été entier de piétons randonneurs. Il va falloir attendre que tombent les feuilles mortes pour retrouver un peu de moelleux sous les pieds. En attendant, penser aux racines là-dessous, rêver le dessous de la terre comme un endroit tranquille quand n’est pas trop présente la pression du dessus. Elle est longue la liste de tous les invités au banquet de l’automne et de tout ce qui tombe pour nourrir les sols, on y trouve des insectes et autres vers de terre, qui échangent des nouvelles sur ce qui se passe dans l’air et puis dans la lumière, où on échange aussi, comme ces champignons installés tous en rond sur le pourtour d’un tronc, table ronde sans épées. L’automne c’est peut-être le moment de revenir aux histoires d’avant, une solution refuge quand on ne sait pas choisir ce qu’il faudra garder de la rentrée littéraire

Avril 2025
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Début septembre 2026
Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Début du mois de septembre, début de la fin de l’année, début des jours trop courts, début des mois en — bre, cette syllabe de fin de mois qui nous rappelle le bruit que l’on fait, nous humains, quand le froid nous saisit et qu’il nous fait rentrer la tête dans les épaules, dans le col de la veste, mettre les mains dans les poches.
Mettre les mains dans les poches, on en est encore loin, mais septembre ce sera une sorte de tournant, tout au moins dans la tête. Penser à prendre un pull quand on doit rentrer tard. Penser à surveiller de plus près la météo et avoir sous la main la veste pour la pluie. Penser à la rentrée du temps des lourds cartables et de l’appel des noms qu’on entendrait au moins pendant toute une année.

Septembre dans mes souvenirs, c’est le mois des marronniers, des arbres aux très grandes feuilles et aux marrons si doux qu’on gardait dans la poche jusqu’à ce qu’ils se fripent, jusqu’à ce qu’ils se fendillent d’être restés trop longtemps près du radiateur quand le manteau devait sécher. Par ici pas de marrons, mais de piquantes châtaignes qui ont encore besoin de temps avant de s’ouvrir.

Cette année en septembre c’est le début des noix et le début des poires qui vont avec les pommes, aux moins pour le pommier de devant le lavoir. Début des grains de raisin, cachés parmi les feuilles, et les dernières pêches pour cette saison-ci, les premières pêches de l’arbre planté il y a peu de temps, qu’on surveille anxieusement de peur qu’elle ne finissent comme les dernières figues que les oiseaux entre eux se disputaient aussi et qui ont donc fini dans le gosier du merle, le plus costaud, le plus criard dans l’arbre devant la fenêtre.

Les oiseaux en ce moment préparent leurs départs ou sont déjà partis quand ils sont migrateurs. Sans valises ni trompettes, un jour ils ne sont plus là, une légèreté d’oiseaux. Au milieu du village à côté de la fontaine, c’est désormais grand calme dans les nids d’hirondelles. Pas d’hirondelles ici, on a surtout le cri de la buse et les appels du pic, en attendant la nuit et les conversations entre chouettes hulottes qui habitent dans le quartier. À noter la visite des orites à longues queues qui se baladent en bande et ont fait une escale du côté du grand chêne.
La dernière canicule semble avoir fait long feu, on espère pouvoir les oublier un temps, mais tous ces derniers temps, les balades en forêt restent toujours basées sur le tempo des pas au milieu des feuilles sèches et penser à l’automne me fait penser aussi à ce bruit qui me manque, celui de l’eau qui coule, qui ruisselle, qui dévale et puis s’en va sagement finir dans la rigole à côté de la route pour suivre son chemin jusqu’au fond de la vallée et de là bien au-delà

Mars 2025
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Fin août 2026
Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Beaucoup de beau, mais aussi un peu de pluie, parfois quelques orages qui emportent trop de terre, trop de pierres et trop de bois, bien trop d’eau d’un seul coup pour un sol aussi sec. Alors jamais contente ? Il y a un peu de ça quand la situation du dehors est toujours aussi préoccupante à pousser tout ce qui vit au fin fond de ses terriers et autres retranchements.
Et pourtant. C’est le retour du vert pour cette fin d’été et ce début d’automne, période de transition et puis d’hésitation, et les plantes, elles, poussent, grandissent, se ramifient. Entre l’humide de l’automne et le chaud de l’été, elles choisissent les deux, ce qui leur va bien au teint, toutes pimpantes et brillantes, elles verdissent les versants, se parent des petits mondes que sont chaque gouttelette et gomment en quelques heures le sable en suspension qui faisait disparaître dans le flou des lointains, toutes les montagnes autour.
Alors oui, ma fourchette autant que moi d’ailleurs, nous espérions beaucoup de ces premières pluies du côté champignons. Après deux petites balades, la fourchette est déçue, pas grand-chose, finalement, à se mettre sous les dents. De mon côté, en revanche, pas vraiment une attente, donc pas de déception, la balade était là, toujours au rendez-vous, le bruit de chacun de mes pas dans le tapis épais des rousses feuilles des hêtres, les oiseaux, les odeurs. Ce serait presque mieux, me dis-je en revenant, d’aller aux champignons et de ne pas en trouver, ça laisse plus de place tout au fond du panier pour des idées nouvelles de choses d’écritures, laisser le temps passer et construire dans sa tête des idées qui s’étoffent comme les ombres s’allongent avec le soir qui tombe. Se dire que le soir qui tombe, tombe de plus en plus tôt et que bientôt c’en sera terminé des balades, le soir après le repas, calendrier des ombres.
Rentrer à la maison des idées plein la tête, mais pas de champignons, aller voir le figuier, y trouver les oiseaux, mais plus une seule figue, regarder le pommier et ses pommes toutes petites et puis si peu nombreuses, alors grommeler un peu, se dire que les relations d’amour à la nature manquent quand même parfois de réciprocité.
Lever les yeux au ciel et y trouver un peu du réconfort rêvé dans ces moments de bascule, éphémères et soudains qui surviennent au lever et au coucher du jour, la lumière qui s’en va, la lumière qui arrive, qui colore les nuages et les font exister comme des mondes fabuleux, comme une obligation, quand on les apprécie, ces filocheux nuages, à toujours mieux chercher dans les mots qui existent, ceux qui n’existent pas, mais devraient exister pour dire tout ce qu’on y voit sans trop se répéter, des ruines qui se délitent et puis se reconstruisent, ces châteaux en Espagne, forteresses rondouillardes en dômes et en coupoles. Alors, cesser de grommeler et se dire qu’à défaut de nourrir nos estomacs, les nuages, de retour, nourriront nos recherches du mot juste comme il faut





Février 2025
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