Tous les articles par Juliette Derimay

Début de mi-juin 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

La moitié du mois de juin. De très longues journées pour des nuits vraiment courtes. Partout la hâte, une sorte d’urgence à faire le plein de lumière, à faire fleur, surtout fruit, à faire grandir les petits, à penser à l’avenir. Un avenir plutôt chaud après un début de semaine tranquille, entre nuages et toutes timides pluies. Et puis du beau, du chaud, du temps à faire les foins. D’abord couper les herbes, les coucher sur le sol. L’odeur est encore verte, elle est fraîche, presque piquante. Ensuite, laisser sécher en remuant savamment pour que chaque brin d’herbe profite du séchage. Remuer savamment et presque artistiquement. Du dehors, on ne voit que le geste, le précis, le minutieux, le méthodique passage du râteau à grandes dents. On voit peu la fatigue, les épaules qui tiraillent et le dos qui durcit. Mais à la fin du jour, le foin est aligné en longues courbes sinueuses, tout prêt à être mangé par la machine à bottes qui dans le champ d’à côté, fait des bottes en pavés, des petites bottes portables pas comme ces grosses bottes rondes que seules les machines arrivent à porter. Le foin au fil des jours change doucement de couleur, il passe du vert cru au jaune un peu pâli. Son odeur change aussi, elle nous raconte le sec, le cassant, le craquant, le doux d’une senteur proche de la lourde torpeur que l’on ne troublerait que pour chasser une mouche.
Ailleurs, la sécheresse est dans le craquèlement de la boue qui n’oublie jamais rien, qui garde les empreintes des vélos, des chevreuils et du sec installé. C’est le moment de l’année où on pensera à l’eau comme à une richesse, à l’argent de ses ondes qui va se refléter jusque sur les vieilles poutres du lavoir assaillies par le lierre et les ronces. L’eau est aussi le lieu où vivaient les têtards du petit lac du haut. Mais pour eux l’été venu va sceller le moment de leur nouvelle naissance, ils vont devenir grenouilles, ou peut-être crapauds, disons juste des anoures pour éviter, ici, d’écrire de grosses bêtises en n’ayant comme critère de détermination qu’un corps robuste sans queue, des yeux exorbités et des membres repliés sous le reste du corps. Et trop peu de connaissances. Mais les regarder vivre cette métamorphose reste toujours palpitant, le côté fascinant de l’instant décisif. Pour ce qui est de l’avenir, une pensée pour ce lac qui va, comme tous les étés depuis que je le connais, disparaître complètement. Et pour moi grande question, que va-t-il advenir de tous ses habitants ?
Pour observer tout ça quand je ne suis pas là-haut, faire confiance aux grands arbres qui gardent toujours un œil du haut de leurs racines sur qui fait quoi et quand. Reste juste à savoir où ils rangent leurs souvenirs, s’ils les notent sur des feuilles qui tomberont à l’automne ? Alors se regarder, les yeux droits dans les yeux, ou plutôt dans cet œil au milieu de la racine qui traverse le chemin et observe les passants sans jamais se défaire du sérieux infini qui me fera attendre longtemps ce clin d’œil de connivence dont je rêve parfois en tant qu’une des grandes habituées des lieux.
Le grand sérieux des arbres rejoint d’ailleurs celui de la petite fourmi. Affairée, travailleuse, et surtout pas prêteuse, perdue sur la balcon, elle file sur les planches en toute indifférence pour son ombre qui la suit, disparaît, la retrouve à chaque fois qu’elle passe de l’ombre à la lumière, sans prendre aucun égard pour ce double qui pourtant ne la quitte pas d’une patte dans les zones au soleil. Pourtant, par ces chaleurs, l’ombre va devenir de plus en plus importante. Le chien l’a bien compris qui s’allonge tranquillement à l’ombre du poirier et laisse aux humains le soin de faire les foins sous un soleil si blanc que les peaux pâles en rougissent

Début juin 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Une semaine riche de tout, riche d’eau, de beau aussi, de beaux nuages, bien sûr, et puis de gris tranquille. La pluie toujours bienvenue quand on garde en mémoire le chaud de la fin mai, quand on a devant les yeux le châtaignier passé aux couleurs de l’automne largement avant l’heure. Chez les autres châtaigniers, c’est le moment des fleurs, des longs chatons jaune pâle, de leur odeur lourde et fauve. Ils font partie des arbres parmi les plus prudents, pour d’autres, déjà les fruits, pour eux à peine les fleurs. Chez les arbres aussi, ce sera chacun son rythme, floraison étalée, une façon de donner une chance à chacun, quelles que soient les humeurs, les furies, les inconstances du temps et de la météo. Bonne stratégie aussi pour faire calendrier, pour mesurer son temps comme les bêtes et les plantes qui subissent le dehors sans avoir jamais le choix de se mettre à l’abri du chaud, du froid, de l’eau. Les racines qui vous ancrent dans un terroir spécial ont bien des avantages, mais pour les déplacements, il va falloir aux arbres de l’imagination ou de ces stratagèmes dont on n’a pas idée, nous qui nous déplaçons sans voir ça comme un luxe, un privilège rare.
Entre les gouttes, regarder grandir les herbes, les toupets de toutes formes s’ouvrir en haut des tiges et voguer dans le vent comme on surfe sur la vague. Pester encore un peu quand après une averse, s’aventurer chez elles, ces graminées taquines est une belle assurance d’avoir le pantalon trempé jusqu’aux genoux. Les herbes gardent les gouttes, elles stockent l’eau sur leurs tiges qui attrapent les pluies, sûrement une bonne méthode pour ensuite s’abreuver au fur et à mesure que les tiges se redressent et laissent glisser les gouttes jusqu’au sol ou attendent, les patientes racines.
Entre les gouttes aussi, admirer les nuages. Dire juste les nuages ne rendra jamais hommage à la diversité de formes et de textures des habitants du ciel, les formes qu’ils dessinent, leur transparence aussi quand ils s’assemblent ou non, allant parfois jusqu’à former une masse si sombre, compacte et serrée qu’on la croirait solide et même maléfique, habitée des éclairs et des bruits du tonnerre, à lancer ça et là pour bien nous rappeler la puissance des orages.
Entre les gouttes, toujours, les groseilles, les cassis et les premières framboises attrapent ce qu’il leur faut, de chaleur, de soleil pour se gonfler de rouge. Un rouge encore bien pâle, mais déjà prometteur, un rouge qui va lancer le départ de la course entre les oiseaux et nous pour savoir qui mangera le plus grand nombre de fruits.
Alterner les ambiances et les températures nous rappelle que le mois de juin n’est pas encore l’été, qu’on attend le solstice pour basculer vraiment dans les mois décisifs pour les fleurs et les fruits, les animaux aussi, eux qui pendant l’hiver n’auront d’autre objectif que d’attendre patiemment, en tentant de survivre, que les beaux jours reviennent. Alors, y repenser et tenter de comprendre, au moins un petit peu, la frénésie brouillonne des insectes volants qui posent partout leurs pattes et troublent nos sommeils de leurs vrombissements.
Se penser en insecte, idée peut-être étrange, mais qui prend tout son sens au moment fatidique de devoir déchiffrer les vilaines pattes de mouche, les notes au crayon, prises sur le papier pour savoir quoi écrire dans ce journal du dehors en ce début de juin

Guernesey #04 | The North

Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C. et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo
Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel

L’Ancresse, Beaucette, Saint-Sampson

Lorsqu’on traverse l’Angleterre en voiture depuis Londres pour aller en Écosse par l’autoroute A1, la direction à prendre indiquée sur les panneaux, c’est simplement The NORTH. Aujourd’hui, pour nous, direction, The NORTH. Mais en bus et en restant sur Guernesey. En bus, première leçon quand on est trois, qu’on discute, qu’on regarde la mer et qu’on ne se méfie pas des habitudes, c’est que même si Guernesey n’est pas complètement l’Angleterre, elle l’est assez pour que les voitures roulent à gauche et non à droite. Après avoir vu le bus 12 passer de l’autre côté de la rue, nous avons traversé et attendu à nouveau que le bus 12 ou le 11 suivant arrive, dans le bon sens. Il faisait beau, on voyait la mer, c’était finalement bien mieux de ce côté, on aurait dû y penser avant. Enfin, rien de grave, lesson learned.
Dans le bus, peu de monde, nous trouvons des places assises et l’occasion de regarder le paysage bouger sans que nous ayons à bouger nous-mêmes. La mer, les maisons, les commerces, les entreprises, les petits jardins, les champs, les passants, les gens dans les voitures à côté de nous. Peu d’enfants, ils sont à l’école. Arrivées à l’Ancresse, nous sommes à la campagne. Veaux, vaches et clôtures, quelques détours et coups d’œil sur une carte en ligne plus tard, nous sommes de retour au bord de la mer. Pour arriver à l’eau, le début du chemin passe dans les herbes, les fougères, les ronces, quelques rares arbres, puis on rejoint les rues, ou plutôt les ruettes tranquilles, de quoi ne laisser place qu’à une seule voiture entre deux murs de pierres, ou un talus abrupt, planté là par les racines des herbes, des fleurs, des fougères et des ronces. Parfois, un trou dans le mur donne sur un jardinet propret, une maison basse, murs de pierres passés au blanc, toits d’ardoises, portes colorées et fenêtres à guillotines garnies de petits carreaux. Rarement plus d’un étage, peu de maisons modernes, ou plus précisément, les quartiers plus récents ne se mélangent pas aux maisons de pierres construites épaule contre épaule, en de longues rangées qui suivent la route à quelques pas de côté.


Ruette suivante, des serres, des immenses serres, carreaux cassés, envahies par les herbes, dedans autant que dehors. Retour triste sur le passé glorieux de Guernesey, longtemps célèbre pour ses tomates. L’île était, avant la Deuxième Guerre mondiale été l’occupation, un des premiers producteurs de tomates au Royaume-Uni. Après la guerre, le, temps de reconstruire et Guernesey à repris sa place sur le devant de la scène de la tomate avant que le déclin ne s’amorce dans les années 70. Ces serres n’avaient donc pas officiellement le même statut que des ruines romaines, mais pour nous, elles étaient portant statut de raconteuses d’histoire.
Suivre la côte nous mène ensuite jusqu’à Beaucette Marina, avec son entrée serrée entre deux gros rochers, soit, peints en blanc, mais quand même très proches l’un de l’autre ! Prendre le temps, cheveux au vent de regarder vers le large avant de continuer le long de la côte entre sentiers piétons, ruettes tranquilles, champs et maisons proprettes. En arrivant à Saint-Sampson, changement radical d’environnement. Grandes cheminées, cuves immenses, camions, hauts murs, conduites, bateaux en chantier, panneaux d’interdictions, de dangers, les si longs cous des grues. Le ciel est toujours bleu, mais l’ambiance est plus sombre, sérieuse. Les ruines du château du Vale donnent leur nom à la rue, mais c’est l’industrie qui occupe le terrain, fuel, électricité, acier, chantier naval. Et un imposant cargo échoué contre son quai dans la partie du port qui découvre à marée basse. Saint-Sampson dans les travailleurs de la mer, c’est le port des travailleurs, le port de la Durande et ce passé industrieux et dur décrit par Victor Hugo habite encore ici dans les odeurs de métal chaud et d’hydrocarbures qui se mélangent à celle de la marée, portée par les cris des goélands.


Cette partie nord de Guernesey, le Valle, ou Vale ou Clos du Valle, était autrefois une île par intermittence, séparée du reste du sud de Guernesey par le Braye du Valle, submergé à marée haute. La différence entre marée basse et haute est importante dans les îles anglo-normandes, compter environ une dizaine de mètres, en fonction de l’intensité de cette marée. Longtemps les gens du Valle rejoignaient la partie sud à pied uniquement à marée basse, ou en bateau à marée haute. Plus tard, plusieurs ponts furent construits, certains submergés à marée haute, un autre non, qui fût emporté par une tempête, puis reconstruit tandis que les terres de chaque côté de ce long chenal étaient utilisées comme marais salant. En 1803, le nouvellement nommé Major-General John Doyle entreprit de renforcer les défenses de Guernesey et s’alarmât du fait que si les Français débarquaient au nord de l’île, on ne pourrait commencer à les en chasser qu’à la marée basse suivante. Le fait de dépendre de la marée pour savoir s’il devrait combattre les Français en tant que général ou amiral lui causait un embarras considérable. Pour trancher ce dilemme, il opta pour le côté général, mais sa proposition de combler le passage trouva plusieurs oppositions, notamment de la part des exploitants des marais salants, mais aussi des marins qui souhaitaient que le chenal soit au contraire creusé pour passer du côté est au côté ouest de Guernesey plus rapidement, en particulier avec leurs chargements de granit extrait des nombreuses carrières. Les talents d’orateur de Doyle eurent raison de l’opposition et en 1806 débutèrent les travaux sur deux chantiers de barrages, un à Saint-Sampson et un à Grand Havre. Travaux contrariés par les tempêtes, les courants violents et la mer, mais finalement terminés pour aboutir à la configuration actuelle d’une île réunifiée, quelle que soit l’heure de la marée et la transformation du Braye du Valle en verts pâturages. Saint-Sampson, port étendu du fait de ces travaux est actuellement le deuxième port de l’île après Saint-Pierre-Port.


Avant de quitter l’ex-île du nord, petit passage par l’église de Saint-Sampson, l’endroit et son recteur jouent un rôle important dans l’intrigue des Travailleurs de la mer. Petite église de pierres, toute simple, fraîche et solennelle, même au son de la débroussailleuse qui entretenait le cimetière attenant sans déranger trop de monde. De quoi reprendre le bus vers Saint-Pierre-Port en rêvant plus concrètement à Déruchette écoutant, subjuguée, le nouveau recteur de la paroisse. Que Victor Hugo ait pris la vraie église pour modèle ou non.

Fin mai 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Chaleur. On entend même parler, parfois, de canicule. Avant de l’écrire ici, pour ne pas exagérer malgré le ressenti, trouver le vrai bon sens de ce qu’on dit canicule. Ici il a fait chaud. Semaine un peu spéciale, quelques mètres plus bas, entre les murs du village, entre les mots des amis venus parler de l’écrit, de comment il se vit et de tout ce qui s’en suit. Une semaine loin des arbres, ou plus précisément, loin du proche des arbres, les voir seulement de loin, de près parfois aussi, mais seulement de temps en temps. Alors, se contenter de l’abri fait de planche, fait du bois d’anciens arbres, mais un abri sans feuilles. De quoi se rendre compte de la valeur de l’ombre quand c’est l’ombre des arbres, le mouvement de leurs feuilles pour faire œuvre d’éventail, de ventilateur géant, mais chaque feuille dans son sens, chacune sa direction pour dévier le souffle léger. C’est peut-être ça le secret du si frais sous les arbres quand l’ombre d’autre chose n’a pas la même valeur, même si elle reste une ombre. De plus l’ombre des arbres n’est pas une ombre sombre, elle laisse passer le jour et ses rais de lumière, choisis dans le sous-bois les endroits qui auront les honneurs de la lumière, mais en changeant bien vite pour que toutes en profitent sans faire aucune jalouse parmi les plantes plus basses et les arbres en croissance.
L’ombre aussi du bruit de l’eau, le frais par les oreilles, pas seulement par la peau, par le repos des yeux qui peuvent s’ouvrir en grand sans devoir se plisser. Le bruit de l’eau quand elle bouge, quand elle produit du son, pas quand elle est stagnante, le bruit de l’eau qui descend, sans jamais s’endormir dans le lit du torrent, qui s’écoule incessante dans le bassin de la fontaine où on plonge sa main sans pour autant cesser ou dévier le flot des mots, des pensées, d’un échange, assis sur le rebord, un pied posé par terre pour la stabilité et l’autre jambe pliée pour qu’on ait pu s’asseoir, perfection de nos deux jambes par leur indépendance. Stabilité tranquille de l’immobilité, le bruit de l’eau rafraîchit.
Les hirondelles qui vivent dans les nids sous les toits ont vue sur cette fontaine. Ailes formées en croissants, queue en début de queue de pie quand elles filent comme des flèches, habit sobre noir et blanc avec un peu de gris, mais pas trop de temps quand même pour voir tous les détails tant son plan de vol n’est fait que de tours et détours, un côté vol de mouche de celles qui fuient toujours où on ne s’y attend pas au moment de les chasser, pour le bruit incessant de leur vol infatigable, pour les titillations de leurs pattes sur la peau.
Alors, tranquillement installées, à l’ombre du bruit de l’eau, échanger mots, idées, impressions, expériences, lectures et écritures, car comme mes autres textes, ces textes du dehors, de la nature autour, branche dessus, branche dessous, passent quand même un peu par le dedans de nous, par vos yeux, par mes doigts sur les touches du clavier, par l’intérieur des mots et de leur écriture

Fin de mi-mai 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Une semaine sans pluie avec le chaud qui monte jusqu’à nous inciter à ne chercher que l’ombre et plus grand-chose d’autre. Il fait chaud aujourd’hui. Très chaud. Et hier aussi. Et c’est bien difficile de se souvenir du frais d’il y a une semaine. Vérifier dans les notes, les photos, le journal, avoir du mal à croire, se dire qu’il faudrait relever toutes les températures. Relever les températures, ironie du vocabulaire. Des nombres qui ne diraient pas la peau moite de trop chaud, les frissons de trop froid mais qui aideraient quand même à se remettre dans le bain, dans l’ambiance du moment pour rédiger ce journal de toutes les semaines quand la fin de la période prend le pas sur le début, écrase les souvenirs, les gomme et les estompe. Des impressions. Les agréables ou les désagréables? Les émotions les plus intenses ou bien les plus récentes? Savoir ensuite refaire la même place à chacune quand on parle de journal, de chronique, une sorte de rapport qui remettrait tout le monde, tous les jours de la semaine à la même hauteur, qu’ils soient récents ou pas ?
Le chaud s’est installé, mais juste après le froid et pas mal de pluie, alors pour les plantes, rien encore de trop grave, ce sera sûrement ensuite, une question de durée. Mais pour l’instant le vert reste bien vert et pimpant sans se tourner vers le jaune. La vigne refait ses feuilles après le passage des biches qui avaient tout mangé jusqu’à parfois plus haut que la hauteur de mes yeux. L’osier de son côté a perdu son sommet, il a perdu la tête, grignoté lui aussi, tout comme les pommiers et jusqu’à la rhubarbe qui voit ses feuilles devenir des choses aux formes étranges et personnalisées au bout de chaque tige, des feuilles originales avec beaucoup de creux quand elles n’avaient que des bosses.
Les groseilles et les fraises, tournent doucement au rouge et elles sont même suivies par quelques uns des arbres qui rougissent, eux aussi. Noisetiers et châtaigniers s’empourprent par les feuilles n’ayant pas encore de fruits. Une histoire de chaleur ? Ou par analogie avec nous les humains de l’Europe du Nord habillés des peaux roses claires que la chaleur fait rougir parfois durablement en cas de coup de soleil ?
Pour retrouver du frais, on peut penser au vent. Malheureusement ici, il ne rugit que rarement. Un souffle suffirait, pas besoin de tempête et de perdre vingt degrés, mais le souffle nait souvent au-dessus de la mer et le temps qu’il arrive loin chez nous dans les terres, il aura eu affaire à des villes, des collines, des arbres et des forêts, et enfin les vallées qui l’obligent à aller sur le chemin que l’eau, de quoi ne plus avoir grand chose à raconter quand on a mis des mots aux fenêtres des immeubles, aux branches de tous les arbres et fait conversation avec touts les sommets qu’ils soient petits ou grands, qui étaient sur sa route. Reste le vent des pentes, ces souffles qui descendent, comme des gosses à vélo, les pentes vertigineuses, mais eux restent chez eux et ne sortent que les jours où ils l’ont décidé.
Ne reste plus alors, quand on cherche le frais que d’attendre la nuit, le coucher du soleil et l’extinction des feux. Laisser rentrer l’air frais, le laisser se réchauffer en nous rafraîchissant, aller se promener quand la lumière décline quitte à emmener une lampe juste pour se rassurer alors qu’on se rend compte, quand on lui laisse le temps, que le regard s’habitue, qu’il passe au noir et blanc, abandonne les couleurs qui prennent trop d’énergie et peut nous emmener où nos pieds veulent aller sans craindre un mauvais mur ou un tronc mal placé qui nous arrêterait. Puis au petit matin quand la lumière revient, bien regarder le ciel, son bleu de grosse brute sans le plus fin nuage, de ces nuages si pâles, si subtils, délicats qu’ils manquent cruellement d’épaisseur, de matière, comme un début d’histoire, encore flou et mouvant, pas encore la bonne forme, celle qui fera venir, des torrents, des flots de mots

Guernesey #03 | Ruette tranquille

Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C. et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo
Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel

Du côté de Guernesey, assez vite, les yeux tombent sur des mots inconnus, étonnants ou incongrus. Ils ont souvent, une sorte de ressemblance, comme un souvenir lointain, un côté familier. Avant même de poser un pied sur le bateau, commencer avec la pancarte des mises en garde, une longue liste de choses à ne pas apporter sur le bailliage de Guernesey. Bailliage, bailli, ça sonne un peu féodal, un peu Robin des bois, un peu seigneur et vassaux. Une sorte d’avertissement ou de préambule : Guernesey est un petit monde unique, influencé par ses imposants voisins, l’Angleterre et la France, son histoire, sa situation d’île convoitée et farouchement attachée aux parcelles d’indépendance et d’autonomie conservées et défendues depuis des centaines d’années par les habitants de l’île. Alors, bailliage, malgré les liens avec le Royaume-Uni qui délivre les visas pour séjourner sur l’île. Mais le bailliage de Guernesey qui comprend également les îles d’Aurigny, Serq, Herm, Jethou, Lihou ainsi que de nombreuses autres petites îles, îlots ou cailloux, est un territoire indépendant attaché à la couronne britannique, mais pas au Royaume-Uni. Nuance. Influences et tiraillements, jusque dans la langue puisque l’anglais et le guernésiais sont toutes deux langues officielles.
En 933, Guernesey est officiellement rattachée à la Normandie et les relations officielles avec le Royaume-Uni commencent en 1066 lorsque le Duc William de Normandie conquiert l’Angleterre. En 1204, Philippe Auguste regagne, face au roi John, la partie continentale de la Normandie, mais les îles Anglo-Normandes restent loyales à la couronne britannique, loyauté récompensée par une autonomie dans de nombreux domaines et des privilèges sur les taxes qui vont devenir importants, puis essentiels pour leur économie. Aujourd’hui le secteur bancaire et des avantages fiscaux non négligeables assurent une très grande partie des revenus de l’île.
Historiquement, le guernésiais est le normand, modifié par les usages et les besoins des habitants de l’île. Après la révolution, le français devient outil d’unification en France, et même si Guernesey n’en fait pas partie, l’île semble avoir été influencée par l’attitude de son plus proche voisin géographique, l’aura culturelle du français (séjour de Victor Hugo, entre autres) et les liens commerciaux toujours très forts, elle garde certes son normand, mais avec beaucoup de français. Au même moment, en Angleterre, l’idéologie du langage unique se répand, notamment au pays de Galles et en Écosse où on parle Welsh et Gaelic. Les liens entre Guernesey et l’Angleterre sont forts, l’anglais et le français se chamaillent sur l’accueillante Guernesey. Jusqu’au début du 20e siècle, le guernésiais est parlé par la majorité des habitants de l’île pour les échanges de tous les jours, mais l’anglais prends graduellement la première place, notamment à partir de 1900, date à laquelle il devient la langue d’enseignement dans les écoles au Royaume-Uni. De nombreux parents parlant dès le plus jeune âge l’anglais avec leurs enfants pour leur éviter d’être montrés du doigt au moment d’entrer à l’école. Au début de la deuxième guerre mondiale, juste avant l’invasion par les troupes de l’Allemagne nazie, une grande partie de la population de Guernesey, notamment des femmes et des enfants sont évacués vers l’Angleterre (Voir le livre de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates). À leur retour, cinq ans plus tard, ils ont souvent oublié le guernésiais ou choisi l’anglais, considéré comme la langue de la prospérité et de la promotion sociale. Depuis, face au déclin du nombre de locuteurs, des mesures ont été prises visant à soutenir et renforcer l’usage de la langue. Clubs et groupes de pratique dans les écoles lors de la pause déjeuner ou après les cours, groupes et associations, chaine YouTube, podcast et affichage bilingue sur de nombreux panneaux d’information, à la poste, sur les véhicules de livraison. La commission de la langue guernesiaise est créée en 2013 et en 2020, le guernésiais devient langue officielle avec l’anglais. Dans le catalogue en ligne des bibliothèques de Guernesey, on trouve des livres, recueils de poèmes, et dictionnaires de guernésiais, dont un écrit à la main. Le nombre de locuteurs était d’environ 300 en 2024.
Lors de notre séjour dans l’île, nous n’avons pas eu de contacts avec le guernésiais parlé, mais rencontré rapidement du guernésiais écrit, le panneau Bian Vnu a St. Pierre Port et son homologue Bianvnu a bord sur les tickets de bus, les avertissements de stationnement sur les « terres à l’amende », de très nombreuses plaques dans les églises écrites en français mélangé de guernésiais, et les petites routes où la vitesse est limitée sont qualifiées de ruettes tranquilles. Le guernésiais n’est pas du français, mais le contexte, la proximité des mots et des associations d’idées permettent souvent de s’y retrouver, au moins pour la lecture qui laisse le temps d’y revenir et de réfléchir, de permettre à la mémoire de passer en revue tout ce qu’elle connaît d’approchant. De quoi se trouver une affinité de plus avec cette île par le biais de la langue. Découverte émouvante pour qui écrit que ce guernésiais, sorte de monument historique encore en vie et en mouvement

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Liste non exhaustive, qui ne sera jamais close, pleine d'oublis, de ratures dramatiques, d'honteuses omissions, mais toute pleine de coups de cœurs.
Alors de temps en temps, venir jeter un coup d'œil, pour suivre les mises à jour

Début de mi-mai 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Début de semaine froid, pluie et humidité, quelques hésitations puis quand même ressortir bonnets, pulls et grosses vestes. Un peu de neige fondue qui tombe goutte à flocon sur le fond sombre des arbres un matin au lever. De la neige fondue, mais de la neige quand même, de quoi donner envie de regarder en face les pentes piquetées de blanc, le sommet recouvert complètement de neige. Une idée d’altitude et de basse température. Un retour en hiver au milieu du printemps, une ambiance toute spéciale, attributs du printemps et de l’hiver en même temps. Et puis prendre la route et changer de vallée, y rencontrer le vent, du mistral en colère qui emmène la chaleur dont on s’est entourés. Pour les yeux, le ciel bleu sans nuages donne une idée de chaleur, mais s’ils se laissent tromper, tout le reste du corps n’en doute pas une seconde : il fait froid et bien froid, et le bleu se range bien parmi les couleurs froides, c’est le bleu de ces glaces qu’on trouve sur les glaciers, le bleu des doigts gelés. Parfois on parlera des fameux saints de glace, Mamert, Pancrace, Yves, et parfois même Urbain, les dates des coups de froid peuvent parfois varier, les noms de saints aussi, mais chez les jardiniers, la légende est tenace et les tomates, sagement, restent à l’intérieur jusqu’à ce que ces saints-là aient été tous rayés sur le calendrier. Et cette année, pas de doute, les saints sont bien de glace !
En quittant la Savoie, se promettre de regarder dehors avec une attention qui serait suffisante pour se rappeler de tout, depuis la taille des herbes, leur couleur, leur souplesse, les nouvelles feuilles des arbres, les animaux aussi, leur présence, ce qu’ils font, comment ils se comportent. Tout retenir en somme pour savoir en revenant ce qui se sera modifié, aura grandi, changé d’état ou changé de couleur. Et dans l’autre vallée se poser tout autant la question du souvenir, de savoir si avant le poirier poussait déjà cette branche vers la terrasse, et se dire que jamais on n’a vu cette montagne-là de cette couleur-là, de ce vert tendre sur les arbres, dans les champs, que quand l’été viendra, celui dont on se souvient, tout sera bien plus jaune et aussi bien plus sec. Trouver que le blanc des roches, des pierres de calcaire a quelque chose à voir avec le blanc de l’hiver et le blanc de la neige alors que dans l’été on trouvera que ces pierres blanches se comportent comme la lune qui réfléchi le soleil, nous renvoie sa lumière, nous rejette sa chaleur jusqu’en pleine figure, que le blanc ébloui. Question de façon de voir, question de perspective comme pour ce Mont Aiguille qui est si imposant regardé de côté quand regardé de face il sera effilé, haut et vertigineux et digne de son nom.
Dans l’autre vallée aussi, voir de plus près les fleurs, les animaux aussi, comme cette chenille qui construit ses cocons, sorte de camps de base, tente de toile d’araignée légère et diaphane dans les branches de l’arbre que le nombre des chenilles et leur voracité finira par détruire, à moins que ne s’en mêle l’appétit des oiseaux pour ces dodues velues aux couleurs attrayantes. Des oiseaux à guetter et puis à écouter, ce rougequeue à front blanc qu’on ne voit pas chez nous et tous ceux qu’on reconnaît comme aussi familiers là-bas que par ici
De retour en Savoie, le froid est toujours là, la météo nous dit que demain sera mieux, qu’il fera un peu plus chaud, que les plantes pourront ouvrir toutes leurs feuilles sans crainte de les voir se rouler sur elles-mêmes, se draper avant l’heure dans ce brun de l’automne par la brûlure du froid. Alors, croire en l’avenir et se fier à nos souvenirs qui nous disent que les plantes arrivent à en revenir, de ces périodes de froid. Peut-être que les souvenirs servent finalement à ça, à croire en l’avenir

Début mai 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Des nuages, de la pluie avec, parfois, de belles éclaircies plutôt que du beau temps avec, parfois, des averses. Une différence qui tient dans les proportions entre le bleu et la pluie. Terminée l’impression qu’on serait déjà en été, la pluie est de retour et l’humide avec elle sans oublier le froid. Quoique, une belle journée de ciel bleu avec les nuages qui montent et s’amoncellent jusqu’à devenir sombres avant d’éclater entre éclairs et tonnerre pour un orage du soir, c’est le régime d’été. Même si on pousse l’idée des saisons décalées, cette semaine passée aurait presque pu avoir un petit air d’automne avec des bancs de brouillard qui jouent à saute-montagne ou s’installent, confortables pour une petite sieste tout au fond de la vallée. Mais sans la pluie, pas d’éclaircies, pas de danse des nuages, pas de traits de lumière qui se posent sur une fleur, sur une feuille, sur une banche. Et puis sans pluie, pas d’eau, parfois le rappeler.
Sans eau aussi moins de plantes alors que c’est le moment de voir naître les iris. Sans iris le printemps serait nettement moins bleu, moins violet et moins jaune, un peu moins arc-en-ciel. Ici pour les iris, ce sera bleu et violet, mais toujours la finesse et la délicatesse qu’on guette chaque année, doutant de son retour tant elle semble fragile. Architecture baroque pour cette fleur à trois têtes et aux langues velues. On pourrait les dire monstres, mais elles sont des prodiges dans le meilleur sens du terme.
Monstre reste toujours une façon de voir les choses. Si on dit longues griffes vertes, ce sera peu rassurant d’autant que la créature fait dans de nombreux cas une taille impressionnante : plusieurs dizaines de mètres. Mais si on dit sapins avec de jeunes pousses tendres au bout de chaque branche, le montre est tout de suite beaucoup moins monstrueux et même des plus avenants avec ses longs doigts verts, souples et odorants qui se laissent si bien flatter dans le sens du poil.
Monstres, quand on les décrits comme des êtres fossiles, d’écailles et de sang froid aux pattes munies de griffes longues, fines et si pointues, ces lézards qui se réchauffent et fuient au moindre bruit, à la moindre ombre qui peut faire office de menace, ces pacifiques lézards. Monstres, ces êtres rouges feu aux points noirs diaboliques, faux yeux démesurés qui leur font un regard pâle comme celui d’un revenant, faux yeux, vraies mandibules, elles sont pourtant partout célébrées au jardin pour leur voracité envers les pucerons, monstres autrement toxiques malgré leur si petite taille, quand on pense rosiers. De monstre à auxiliaire, le chemin est si simple, juste changer de regard comme pour celui qu’on pose sur lesdites mauvaises herbes, par exemple pour l’ortie qu’on arrache en pestant pour la mettre au compost ou qu’on va récolter avec délicatesse pour la mettre au pesto. Question de vocabulaire ?

Guernesey #02 | Les traversées

Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo
Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel

Guernesey est une île. Depuis le continent, on y va en bateau. Le ferry au départ de Saint-Malo fait le trajet en deux heures. C’est un bateau rapide qui fait cette liaison, sorte d’hybride flottant entre le bateau classique à l’étrave au milieu et le catamaran. Seul l’arrière peut s’ouvrir, les voitures, de ce fait, embarquent en marche arrière. Pour les passagers piétons, le hall d’embarquement ressemble à celui d’un aéroport. La file d’attente avec ruban au nom de la compagnie retenu par des poteaux est tortillée pour tenir dans la plus petite surface possible, guichet avec tapis pour les bagages qui dépassent le gabarit des cabines des avions, étiquettes, QR codes, une impression de modernité un peu forcée, ça va sûrement aller vite ! Sûrement plus vite que la première partie du trajet jusqu’à la gare maritime du Naye d’où part notre bateau. Ce matin il est encore tôt, mais nous avons déjà eu le temps, un peu à tâtons, de boucler nos sacs, fermer la porte et ranger la clé tout au fond d’une poche qui ferme pour ne pas la perdre, marcher jusqu’au port, alors qu’il fait encore noir, et que le bruit des roulettes de la valise nous semble assourdissant dans le silence qui reste de la nuit. En regardant loin au-dessus des toits de la ville et des lampadaires aveuglants, on peut penser que le jour va doucement se lever. Sur le bateau, s’installer pour un premier café puis trouver une place près de la fenêtre pour voir la ville, puis la côte s’éloigner, ne plus voir que la mer. Les lumières se sont faites de plus en plus petites, le feu de la jetée qui était sur la gauche est passé sur la droite, la tasse de café est vide, on ne voit plus que de l’eau. « Il n’y eut plus rien que la mer ». Les couleurs arrivent sur l’horizon à travers les gouttes d’humidité de la nuit qui sèchent sur la fenêtre et donnent à la vue une allure de tableau. Des couleurs chaudes, oranges, roses, rouges, violettes et une texture froide de perles sur le verre lisse. Apprécier le moment et se dire que c’est juste pour respecter le sommeil de la personne derrière qu’on ne se remet pas tout de suite à parler de comment nous est venue cette envie, un peu fixe, d’aller à Guernesey. C’est l’écriture qui nous a mises toutes les trois dans ce bateau, l’écriture de Victor Hugo, l’envie de la rembourrer de quelques images de l’île, de sa maison, de son jardin, de sa vue sur la mer. Mais peut-être, en premier, nos écritures à nous, nourrir ces ogres, essayer de les comprendre, au moins de sentir, comment elles fonctionnent, le lien entre dehors et dedans, peut-être se faire une idée de ce qu’on appelle inspiration. Entre autres. Au moins pour moi.
En attendant, regarder la mer. Essayer de se concentrer sur la mer tandis qu’une classe entière de gamins de collège découvre la liberté loin des parents et hors des salles de classe. Et puis y renoncer et profiter de l’immobilité forcée pour discuter, pas trop fort pour ne pas réveiller la majorité des passagers qui s’est retranchée dans un sommeil complémentaire à la nuit sûrement courte étant donnée l’heure de départ du bateau. Certains dorment, allongés sous une veste, plus ou moins étendus sur des fauteuils faits pour être assis. Mais au détour d’une conversation dans la rangée voisine, on se dit, c’est aussi ça ces dormeurs et dormeuses : les médicaments contre le mal de mer qui assomment chimiquement. La météo est bonne, peu de vent, peu de mer, mais quand même des mouvements qui différent du stable qu’on peut ressentir à terre. Ici le sol bouge, les couloirs du bateau sont garnis de mains courantes, dans les dossiers des sièges, de discrets petits sacs qui sont présents partout. L’impression qu’on serait dans un immense bus ou dans un cinéma à écrans de côté, une cafétéria qui se déplacerait, tout est là pour effacer l’idée qu’on est en mer, mais pourtant on y est, alors les embardées pour ceux qui se déplacent et l’attention soutenue de qui porte un plateau chargé de choses à manger, surtout de choses à boire, sont là pour le rappeler et nous aider un peu à avoir une pensée pour ce que serait ce trajet un jour de mauvais temps. Pour la plupart des autres passagers, aucun changement visible dans le comportement qu’ils auraient pu avoir si on était à terre, dans un train ou un car. Pour un grand nombre d’entre eux, c’est le nez sur l’écran du téléphone portable, quelques-uns lisent des livres ou des magazines en papier, plusieurs font des mots croisés ou mots fléchés, activité que j’ai l’impression de voir davantage depuis un moment, à moins que je n’y sois plus sensible, à cet intérêt pour les mots.
Avec le jour qui se lève et le temps qui passe, nous nous déplaçons vers l’avant du bateau, vers la vue sur les îles qui se rapprochent, grandissent, se peuplent de détails, couleurs, formes, falaises, arbres, bâtiments. D’autres îles aussi, Jersey à tribord, mais seulement de très loin, puis Herm, Sarq, vérifier dans nos souvenirs qui est qui, qui arrive avant qui sur la route du bateau, distinguer les balises et puis l’entrée du port devant laquelle on attend que le quai soit libéré par le ferry précédent. Enfin distinguer le fort, les maisons, leurs fenêtres, les bateaux amarrés, les humains sur le quai. On est arrivées.
Au retour ce sera à peu près la même chose, à la différence près qu’on sera tard le soir et non plus tôt le matin, qu’on verra des dauphins sauter devant l’étrave une fois en pleine mer et que le coucher de soleil remplacera son lever, peut-être un peu moins de couleurs, peut-être un peu moins vives, mais quand même cette lumière qui gagne en douceur quand elle ne nous tombe plus de trop haut sur la tête, qu’elle s’abaisse et se met un peu à notre portée. Alors, en profiter qu’on est là sur la mer, entre le bleu du ciel et puis le bleu de l’eau, une façon de refermer le temps de ce voyage, partir le matin et revenir le soir, qu’importe si dans ce séjour se glissent plusieurs jours, ils ne font finalement qu’une seule expérience, aventure, rêverie, une pelote de souvenirs enroulée bien serrée, de mots, d’images, de sons, de goûts et de couleurs, qu’on déroulera plus tard et encore et encore