Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors
Il pleut. La pluie d’un gros orage, du vent qui emmène tout, les éclairs, le tonnerre et cette fameuse odeur de la terre qui revit au moins dans son parfum. Il pleut juste au moment où je voulais écrire un texte sec et cassant. Un texte sec et cassant pour qu’écrire le monde soit au plus proche du monde, à l’image de la terre et de tant de végétaux qui vieillissent avant l’heure, font l’automne en juillet et nous font craindre le pire pour les récoltes à venir jusque dans la survie de bon nombre de grands arbres. Alors, écrire un texte qui soit sec et cassant à l’image du dehors pour que la forme et le fond soient en parfait accord, pour que les mots écrits soient ceux que le dehors aurait pu dire lui-même. Mon exaspération, que d’ordinaire ici je tempère et modère pour éviter de tomber dans un style trop pamphlet, cette exagération de voir tant de gens placer les billets verts avant le vert chlorophylle et ces feuilles dérisoires, ces simples notes de banques avant les feuilles des arbres, cette exaspération, aujourd’hui je lui laisse mon premier paragraphe. Deuxième paragraphe et reprendre l’habitude de faire ici journal, de décrire le dehors, là juste sous nos yeux, sous nos pieds, sous nos nez et si près de nos oreilles, le dehors qu’on retrouve jusque dans nos assiettes. Chaleur et sécheresse donc, bien peu d’apparitions, plutôt et en grand nombre, de tristes disparitions. Des arbres qui jettent l’éponge, qui passent directement à la saison suivante sans finir celle en cours. Les couleurs de l’automne déjà dans les sous-bois, on serait presque tentés de vouloir s’en réjouir tant l’automne nous donne de superbes peintures. Mais les bébés châtaignes et les feuilles couleur rouille ne vont pas bien ensemble et ces dissonances-là empêchent d’apprécier la douce chaleur des teintes et les tons de réconfort qui conviennent bien mieux aux soirées un peu fraîches qu’aux trop rudes sécheresses. Parmi celles qui résistent sont à noter les ronces et les mûres qui mûrissent et teintent nos doigts de rouge autant de jus de fruits que de notre propre sang quand les doigts impatients se font prendre aux épines. Mais elles sont presque les seules parmi tant d’autres plantes qui ont pour se défendre mis en place un système qui menace notre peau fragile et délicate, à résister au chaud. Les orties quant à elles sèchent et se recroquevillent, comme sûrement plein d’autres, elles regroupent leurs forces, profond dans leurs racines parties se réfugier loin dans le frais du sol quand le sec, en surface, fait poussière de la terre dès qu’elle n’est pas couverte. Ici d’où je vous écris, les orages ont repris, le courant n’est pas revenu, alors en prévision de la fin de la batterie, j’écourte ma conclusion avant de retourner au papier, au crayon quand il s’agit d’écrire, au livre à l’ancienne pour lire les mots des autres et à l’observation du spectacle des nuages qui prolongent leur tournée au-dessus des sommets
Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C. et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel
La bibliothèque de St.Peter Port a un nom composé, suivi de Library, le faux-ami anglais le plus célèbre chez les gens qui aiment lire. Ne pas s’y tromper donc, dans une library, on emprunte et on lit, mais on n’achète pas. On peut aussi lire sur place, flâner dans les rayons, feuilleter des heures durant, même s’asseoir pour lire la presse ou travailler tranquille, sans toucher aucun livre sur aucune étagère. Notre première rencontre avec la Library était presque fortuite. Située sur une petite place sans voitures, terrasses de café, parasols, en plein centre-ville, juste au débouché de la grande rue commerçante, la bibliothèque est très bien située. Voir l’entrée en se promenant, se dire que oui, évidemment il faut aller voir de plus près, s’approcher de la porte dont les montants s’écartent pour nous laisser entrer. Bienvenu. Bâtiment ancien, plus en hauteur qu’en largeur à première vue, plusieurs étages, mais avec ascenseur. Lors de notre première visite, une partie de l’endroit est en travaux. Il en reste largement assez. Le rez-de-chaussée est pour l’accueil. Accueillant d’ailleurs, entrée libre évidemment, pour la lecture et aussi l’écriture, il y a même des jeux, un Fab-Lab, notre interlocutrice nous donne les horaires avec un grand sourire. Rez-de-chaussée, on ne s’attarde pas, pour aujourd’hui, travaux et pour les autres jours, pas de livres en vue, l’impression que c’est réservé à l’administration. Les étages au-dessus sont bien plus alléchants. Une salle pour les enfants, le fameux Fab-Lab et puis les livres. Les étagères remplies de livres, rayon general fiction, des étagères peintes en bleu, bleue aussi la moquette, les nez de marches dans l’escalier et même les cheveux de la bibliothécaire assise à l’entrée de cette grande pièce. Elle parle fort sous ses cheveux bleus, pas fort, mais normalement, alors qu’il nous semblerait plutôt qu’on parle à voix basse dans ce sanctuaire des livres comme on pourrait le faire dans d’autres sanctuaires, mais l’important est de se faire comprendre, alors laisser chanter l’accent, l’impression que les mots s’arrêtent abruptement, qu’ils tombent au bout de chaque morceau de phrase comme on tomberait dans l’eau une fois au bout de la terre. Un effet île jusque dans le phrasé ? Météo et paysage joueraient sur les accents ou au moins sur la perception de ceux qui les écoutent ?
Pour les yeux et les doigts, juste pour le plaisir, fouiller les étagères y chercher une autrice et puis un autre auteur, un autre nom puis un autre et un autre, découvrir qu’en anglais les travailleurs de la mer deviennent toilers of the sea, trouver the waves de Virginia Woolf, faire la photo clin d’œil pour Christine Jeanney qui a passé tant de temps en compagnie de ce texte.
Photo Laure Humbel
Une sorte de besoin de se rassurer, de savoir que les livres sont bien là, tous les grands classiques, que c’est une bibliothèque sérieuse, à l’image des austères portraits qui trônent sur les murs dans leurs cadres d’un autre temps, d’un autre millénaire, se rassurer avec des livres qu’on ne lira pas, parce qu’on n’aura pas le temps de les lire, parce qu’en plus en anglais, la lecture est plus lente, passer d’une langue à l’autre avec des mots qui coincent, des mots qu’on ne reconnaît pas, des mots qu’on ne connaît pas. Mais les chercher quand même, ces livres qu’on ne lira pas, en trouver un autre au passage, comme on visite les lieux, comme on fait connaissance. Et puis, une fois rassasiées de titres et de noms d’auteurs, laisser les yeux aller voir un peu plus loin, quitter les couvertures et les dos de bouquins pour regarder le lieu. Tout est dans les tons bleus, endroit lumineux avec des bow-windows, partie centrale à guillotine, elles donnent sur la placette. Dans chacun de ces recoins, une banquette avec des coussins, bleus eux aussi. Des tables pour pouvoir s’installer, tournées vers dehors ou tournées vers les livres suivant l’envie de chacun et pour toutes les façons de pouvoir se concentrer. S’y asseoir un moment dans ces recoins confortables, et se laisser distraire par tous les affichages, pancartes, feuilles scotchées ou autocollants qui indiquent qu’ici, c’est breastfeeding welcome, pouvoir allaiter son enfant sereinement au milieu des livres, parce qu’il n’y a pas d’âge pour la littérature. Ceux qui ne veulent pas lire, mais apprécient l’environnement peuvent demander la enterteenment box, la boîte contenant des puzzles, des jeux, de quoi faire des origamis, des coloriages and more, pensée à destination des tiens comme son nom l’indique. Cette grande salle principale est entourée de deux plus petites. Une dédiée aux enfants : un immense arbre en bois au milieu avec des branches jusqu’au plafond, des guirlandes de petites lampes, une peluche d’écureuil et dans les bacs et les étagères, des albums colorés, des coussins, du mobilier adapté à leur taille. La pièce de l’autre côté est réservée à la presse. Classeurs avec les archives, fauteuils confortables et grandes tables pour pourvoir étaler plusieurs journaux en même temps. Dans cette grande salle de lecture, l’histoire de la bibliothèque et des indications sur son fonctionnement. D’abord rêvée dans les années 30 par Thomas Guille et Frederick Allès, alors à New York et émerveillés par une bibliothèque de cette ville, la Guille-Allès Library ne verra le jour que bien plus tard, le 2 janvier 1882 à Guernesey alors que les deux hommes sont de retour sur leur île pour y passer leurs vieux jours. Créée et longtemps maintenue en fonction par des dons, comme en témoignent les panneaux verticaux de remerciements qui courent jusqu’en 1974 avec les noms et les sommes données. Après les difficultés financières et la période compliquée de l’occupation durant la Deuxième Guerre mondiale, la bibliothèque est désormais un service public rénové, agrandi et ouvert à tous, tous les jours sauf le dimanche et deux fois par semaine jusqu’à 20 h 30.
Photo Laure Humbel
Au dernier étage, autrefois réservé au musée consacré à l’histoire naturelle et à la géologie, se trouve désormais la salle Hayward, galerie qui fait tout le tour de la pièce, plafond dont les poutres rappellent la coque d’un bateau, un côté est réservé aux tables de quatre et l’autre à des alcôves individuelles permettant de travailler plus au calme. Et oui, on y travaille au calme, j’ai testé. De nombreux écoliers ou étudiants viennent s’asseoir ici face à un livre, un cahier ou un écran d’ordinateur, ce que nous ferons également, pour, par exemple, prendre des notes afin de garder les idées intactes au moment de rédiger le texte que vous lisez maintenant et que j’écris presque trois mois après notre passage sur l’île et à la bibliothèque. En plus des salles, les différents paliers sont utilisés pour présenter une thématique précise (l’autisme lors de notre visite) ou des compléments historiques, comme le célèbre indicateur Cotgreave et toute son histoire, à retrouver en détail sur le site de Laure Humbel. Pour ma part, une attirance et une tendresse particulière pour les bibliothèques, lieux toujours spéciaux où rêver, apprendre, se divertir, se cultiver, rencontrer d’autres personnes qui, elles aussi, cherchent l’OLOÉ parfait, ces endroits Où Lire, Où Écrire, et toujours un grand merci à Anne Savelli pour l’idée. Mais vous qui lisez ces mots, connaissez-vous la bibliothèque de l’endroit où vous vivez ? En vous attendant par ici, plus sur la library de St. Peter Port
Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors
Sec. Le chaud traîne avec lui un acolyte néfaste à la vie par ici. Pas simplement néfaste à la vie sereine d’ici, mais néfaste à la vie, à la vie elle-même. Les animaux, les plantes qui vivent dans le désert, ont l’habitude d’y vivre, ils s’y sont adaptés et vivent parfaitement bien avec l’absence d’eau. Ici le sec n’est pas dans le mode de vie, pas dans les habitudes. Les arbres et les forêts restent de loin les refuges qui nous rassurent le plus et nous rassurent le mieux. Tant qu’ils résistent encore. Dans le ciel tout là-haut, parfois quelques nuages, mais ils restent lointains, diaphanes et distants. Presque un peu hautains avec leur altitude et leur éloignement, comme un ami d’avant qui aurait trop changé et ne nous regarderait plus de la même façon. Pourtant ils restent présents, malgré cette sorte d’absence, souvent matin et soir pour poser leurs accents au sommet des montagnes et moduler finement en experts attendus de la mise en musique, le doux chant des alpages. Parce que les névés, là, devant la fenêtre, ont tous laissé la place au vert des petites herbes. Une sorte de printemps à revivre, à revoir en prenant de l’altitude. Les herbes toutefois, ne sont pas là-haut les mêmes, les petites fleurs non plus, mais le sourire des naissances qui parlent d’avenir est à revivre là-bas, bien au-dessus des forêts. Les tout derniers névés qui ne sont plus que flaques, à peine souvenirs de neige, sales et couverts de pierres, de cailloux, de poussières qui accélèrent encore la fonte de ces réserves, de cette eau si précieuse. La peau est formée d’eau, aux trois quarts de ses lettres, alors croire ce qu’on lit et puis le vérifier en regardant les plantes qui se referment, se replient sur leurs feuilles toutes sèches qui se fripent, se flétrissent, perdent leur innocence et retrouvent les réflexes qui seuls les font survivre, d’éviter le dehors alors que c’est lui seul qui nous fait être au monde. Juillet commence à peine, mais le jaune si présent nous projette déjà vers la fin de l’été, toujours cette impression que le vert se dissocie, que le bleu va pour le ciel et que les plantes gardent le jaune sous l’effet de la chaleur et qu’il faudra attendre et l’automne et l’hiver et le printemps à venir pour qu’il se réunissent, qu’ils se réconcilient, fassent à nouveau du vert de leur bleu et de leur jaune. Pour toutes les autres couleurs, y compris pour le brun de la terre, des écorces, des pelages, le sec va s’emparer de toute intensité, ne laisser que du pâle, de la poussière pour la terre, en faire un sable sans vie qui s’enfuira, nuage, au moindre souffle de vent, nous fera fermer les yeux sur ce qui s’enfuit là. D’après qui est monté jeter un œil là-haut, le petit lac est sec. C’est son lot en été, mais toujours, malgré tout, me reste une inquiétude pour les anoures si jeunes que j’ai vus naître là-haut il y a si peu de temps, moins de temps qu’autrefois ? Alors noter, noter, observer et noter pour fignoler, un peu, le monde par les mots, sans qu’il devienne trop sec et ne finisse par n’avoir que la peau sur les eaux
Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C. et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel
Saint-Martin, Jerbourg, Manoir de Sausmarez
Après the North, the South, logique. Notre temps pas si long que ça sur place ne nous a pas permis d’aller également du côté de The West, et pour The East, il est dilué dans les autres chroniques, St. Peter-Port comme Saint-Sampson, Beaucette et Jerbourg étant situés sur la côte est de l’île, la côte d’où on voit Herm et Sark. Seul l’ouest nous manquera vraiment. Une autre bonne raison de revenir à Guernsey, s’il en fallait une. Le sud, direction géographique, au-delà de l’aiguille de la boussole, dépend de l’endroit considéré : le sud de quoi ? Mais les automatismes dans ma tête attachés à cette direction parlent de chaleur, de vacances, de pays où le temps dure longtemps, comme dans la chanson. Et aujourd’hui, ces habitudes semblent avoir raison. Beau temps, le soleil et la mer. Dès l’arrêt de bus, des touristes comme nous, une atmosphère de promenade et de découverte, de balade. Autres langues, autres habillements, autre air préoccupé, voire occupé qui diffère de celui des guernesiais affairés. Surtout, les touristes comme nous ont un plan à la main, le plan des lignes de bus tandis que les habitués n’ont pas besoin de plan, ils savent où ils vont. Pour nous, après consultation du fameux plan des bus, ce sera le 81, ou le 91 qui fait le tour de l’île. Monter dans le bus, s’enquérir de cette histoire de travaux et de trajet modifié, se dire que, rien de grave, il fait beau, on finira à pied et trouver une place assise pour pouvoir regarder par la fenêtre. Début du trajet au bord de la mer puisque le terminus est situé près du port, puis on s’éloigne rapidement dans les terres. Hameaux, quelques entreprises, mais surtout beaucoup de vert, arbres, maisons tranquilles avec jardinet, une campagne paisible, comme un air de villégiature, sûrement l’effet du ciel bleu et du fait que nous sommes, nous, en vacances. Coup d’œil aussi sur la carte pour se rassurer et pour descendre au bon arrêt à Saint-Martin. Une fois descendues du bus, s’orienter et continuer, vers le sud. Pour combattre, malgré les maisons tranquilles, l’idée qu’il n’y aurait ici que des gens en vacances, regarder de plus près les vêtements de travail, les enseignes, et les noms sur les grosses camionnettes, et aussi les panneaux déclarants route barrée. Alors suivre la carte pour trouver le sentier, fait, lui, assurément pour les gens en promenade. Au détour d’une maison balisée de nains de jardin, prendre le petit chemin qui descend vers la mer. En cas de doute, de question, demander à une passante qui promène son chien et qui connaît le coin aussi bien que le toutou qui a ses habitudes derrière une touffe de fleurs bleues.
Après une petite marche à l’ombre des grands arbres et dans le frais du vert, retrouver, pour la suite, la vue sur toute la mer par-dessus les fougères, les ronces et autres plantes n’ayant pas trop à craindre du vent et du sel. Le vrai sentier côtier comporte, d’après la dame qui promenait son chien, un très grand nombre de marches, un nombre vraiment grand, des escaliers visibles depuis la carte, de quoi justifier une variante plus douce pour les genoux fatigués. Et même par la variante, c’est vallonné, le bord de mer, mais on finit par arriver tout au bout de la pointe, la pointe sud de l’île, Jerbourg. Faire une longue pause et regarder la mer, les oiseaux et les vagues, et puis aussi le phare. Le phare de Jerbourg Point ou St. Martin’s Point est une petite tour carré, construite au bout d’une sorte de presqu’ile, un long doigt de cailloux en contrebas de la falaise d’où nous le regardons. Rien de très impressionnant, ce phare, d’autant plus qu’on le surplombe. Pas beaucoup d’informations sur son histoire, même pour sa date de construction, je n’ai trouvé qu’un décevant « unknown ». La lumière est à 15 m de hauteur, feu à secteur rouge et blanc, trois flashs toutes les 10 secondes, sa portée est de 14 milles nautiques et en cas de brume, sa corne retentit pour trois coups toutes les 30 secondes. Il est entretenu par les autorités du port de Guernesey, référencé sous le code A1574. Pas de date. Pourtant, construire un phare est toujours une affaire de dangers, souvent de naufrage, d’accident, de drame. Le phare de Jerbourg signale le sud de Guernesey, l’entrée sud du chenal du Little Russel, des cailloux tels que Grande Grune, Fourquie de Jerbourg, Longue Pierre ou encore Gabrielle Rock. Sans parler du courant qui hérisse les vaguelettes de la mer et donne la chair de poule. Aujourd’hui, rien de dramatique, il fait beau, la mer est calme, en haut de la falaise, un très grand parking, un hôtel aux tarifs non négligeables, un kiosque à sandwichs et glaces encore fermé en ce mois d’avril mais qui doit faire de belles affaires en été. D’ici on voit Sarq, Herm et on pense distinguer Jersey, les bancs sont accueillants et confortables, nous sommes seules, autant de raisons de prendre le temps d’admirer le paysage et d’imaginer la violente férocité de l’endroit un jour de tempête hivernale. Notre projet jusqu’ici était de faire ensuite le tour de l’île en bus, en 91. Mais finalement, travaux, erreur sur l’arrêt de notre part, erreur de trajet de la part du bus, nous nous manquons et nous rentrerons finalement à Saint-Pierre Port directement, contraintes par l’horaire du ferry qui ne nous permet pas d’attendre la venue du bus suivant à un autre arrêt. Mais ce sera l’occasion de voir de plus près les jardins du manoir de Sausmarez. Peu de temps, pas de visite du manoir lui-même. Dans cet ensemble de bâtiments, la maison d’une des plus vieilles familles de l’île a beaucoup à raconter. On parle, ou plutôt on écrit à propos de la famille Sausmarez à Guernesey depuis 1117. Pou lire une mention du manoir construit sur la paroisse de Saint-Martin, attendre environ 150 à 200 ans de plus. L’histoire de la famille et du lieu est ensuite pleine de rebondissements, entre héritage discutable (des Anglais !), vente, rachat, reconstructions et extensions, liens divers, notamment avec les naissants États-Unis d’Amérique puisque c’est un membre de cette famille, gouverneur d’une grande partie de la côte est qui changea le nom de New Amsterdam pour celui de New York. Sans oublier les marchands de laine, et les armateurs, un peu pirates aussi, pardon, corsaires puis marins de la Royal Navy. De quoi nourrir également un riche répertoire d’histoires de fantômes, de celui de la nurse qui s’occupa des 28 enfants d’un des membres de la famille au neveu qui faisait visiter le château à ses conquêtes féminines de son vivant humain et continuerait actuellement de son vivant de fantôme. Histoire plus tragique également avec l’occupation allemande de la Deuxième Guerre mondiale. Le manoir n’aurait finalement pas été réquisitionné pour servir d’hôpital et/ou de caserne, car son précédent propriétaire avait refusé d’y faire installer l’électricité. En 2026, la famille de Sausmarez est toujours bien présente à Guernesey, un nom retrouvé dans le journal et les pages spéciales sur les élections en cours lors de notre passage dans la salle de lecture dédiée à la presse de la Guille-Allès Library de St. Peter Port. Mais cette bibliothèque, c’est pour une autre histoire, une histoire à part entière !
Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors
Canicule. La fin des haricots, aurait dit ma grand-mère, ma chère Mémé Léone. Pas de haricots dans le jardin, mais ils auraient fini comme tant d’autres plantes avec cette chaleur. Ici dans plein d’endroits c’est le jaune avant l’heure, comme une grande fatigue qui ralentit l’élan engrangé au printemps. Partout on peut le lire et partout on le dit (on l’oubliera bien vite, tant de mauvaises nouvelles pour nourrir les journaux) le chaud et le trop chaud il va falloir s’y faire. Alors, aider les arbres pas juste pour les arbres, pour cultiver cette ombre qui devient si précieuse. Mais qui n’oubliera pas les belles paroles d’été quand, l’hiver revenu, l’ombre sera encore là, mais qu’elle ne sera plus vue comme indispensable ? Alors, soigner l’autour pour ceux qui sont autour, ne pas couper trop court ces herbes déjà jaunes, couper juste ce qu’il faut pour mettre aux pieds de ceux que l’on veut préserver, tricoter des chaussettes en paillage bien serré pour les arbres et les plantes, pour mieux garder le frais de leurs douillettes racines et de ces petites bêtes dont la vie et elle seule fait aussi vivre la terre. S’occuper de la terre et puis scruter le ciel, se laisser entraîner dans le jeu des nuages, chérir ceux du matin qui trop vite font trop de place au vorace grand bleu, attendre ceux du soir qui parfois ne viennent pas ou seulement trop loin ou seulement trop fins, leur forme et leur texture et leur couleur un peu, mais surtout leur valeur du si clair au trop noir qui nous fait craindre le pire, un orage trop gonflé du trop de chaud de la journée, et le feu des éclairs, les pluies bien trop violentes aux eaux qui emportent tout. Dans orage il y a rage. Orage et désespoir qui vont souvent ensemble, une immense fatigue, lassitude infinie, le chaud comme un manteau, encore un autre manteau, quand ils sont déjà trop à couvrir nos épaules. Heureusement, parfois, la pluie est raisonnable, elle hydrate, elle abreuve, elle libère les odeurs, elle efface l’ardoise de la boue craquelée pour que viennent s’y inscrire de toutes nouvelles empreintes de la vie toujours là. Des inscriptions, des signes, des manifestations, il y en a partout, à nous de venir cueillir ce qui fait fruit et fleur dans nos pensées à nous. Sur la montagne d’en face bientôt plus de névés, à peine quelques points blancs à scruter à la loupe, finies les réserves d’eau à faire fondre pour plus tard. Dans ce calendrier des signes du dehors, se construire des repères qui ne rendent aucun compte aux autres calendriers, ceux qui restent étrangers à la vie du dehors, comme au bord de la mer on compte en heures-marée et pas en heures tout court pour ne pas rester perché tout en haut d’un caillou quand l’eau s’est retirée. Ici comme à la mer, l’eau est de haute importance, pas pour la même chose, pas de la même façon, mais lui rendre sa place sur le devant de la scène nous aidera sûrement, nous autres êtres humains, qui négligeons si bien ce qui nous constitue pour plus de la moitié. Alors, peut-être avoir une pensée pour l’eau quand on sera en extase, les pieds dans le ruisseau