Archives mensuelles : juillet 2021

Faites parler les images #1

"Faites parler les images" est un atelier d'écriture en ligne, mis en place et animé conjointement avec la photographe Céline Jentzsch. À retrouver sur son site, rubrique blog, en compagnie de ses plus belles images !

Une petite bulle

 

J’ai les deux pieds dans une flaque. J’y ai mis les deux pieds, l’un après l’autre. Comme si j’étais un autre que moi, loin de ma vie, du froid, du mouillé, du sensible. L’eau qui rentre dans la chaussure, glacée et visqueuse, ça aurait dû m’alerter, m’arrêter dès le premier pied, m’empêcher d’y poser le second… Mais non. Maintenant j’ai les orteils qui pataugent, les chaussettes qui collent, le béton du froid qui commence à prendre tout autour du talon. Je regarde mes pieds dans la flaque, et l’idée de remonter sur le trottoir ne m’effleure même pas… Suis-je donc si loin de ce monde ? Si loin de mes sensations ? Si loin de moi pour ne pas avoir réagi au premier pied ? Des chaussures en cuir quasiment neuves en plus… Ma mère les aurait mises à sécher après les avoir bourrées de papier journal. Du papier journal, rêche, mou, rugueux, sans tenue, qui ne retient même pas son encre et vous laisse les doigts noircis, salis, marqués. Le journal en papier, c’était il y a tellement longtemps !

 

Quand j’étais petit, j’adorais les flaques d’eau. Pour sauter dedans avec les deux bras levés bien haut pour me faire encore plus grand, puis vite descendus avec les poings serrés au moment que toucher l’eau pour que le splatsh soit vraiment terrible ! Ça éclaboussait les copains qui en faisaient autant dans les flaques d’à côté. On finissait tous trempés. La rue était aspergée de nos rires. Quand j’étais tout seul, j’aimais aussi les flaques-écrans pour leur chatouiller la surface, voir l’image des maisons alentours se brouiller et inlassablement se reconstruire une fois les vaguelettes fatiguées venues s’échouer sur les bords. J’attendais avec impatience le passage d’une voiture pour que ses phares crayonnent de longues trainées blanches sur le goudron noir et brillant. Comme ce soir, des lignes blanches entre les reflets des immeubles et le rouge du KFC étalé sur le trottoir. Ce soir, les deux pieds dans une flaque, j’ai fini par retrouver tous mes sens, les cinq, et les autres aussi.

 

Depuis des années, je n’ai pas dessiné. Et là, les pieds dans l’eau, entouré de ceux dont je faisais partie il y a encore une minute, méduses flasques et grégaires sous leurs corolles en parapluie, le dessin me mordille les mollets, il me tire par la manche, il m’appelle. Je regarde passer le flot de ces parapluies résignés. Ma montre a dû s’arrêter. Ils vont, pressés stressés affairés automatisés. Je suis le seul à être immobile descendu du train « métro-boulot-dodo » de 18h47 et je les regarde poursuivre leurs rêves d’avoir, moi qui ce soir, caresse des envies d’être.

Dans ma sacoche noire, un rapport avec des marges blanches et des sauts de page, un crayon bleu. Ça suffira bien. Contre la vitre du restaurant d’en face une place est libre, j’entre.  Pas de temps à perdre, pas d’atermoiement, pas de photo prise au smartphone avec la promesse vaporeuse qui ne me convaincrait pas moi-même, de dessiner la scène une fois rentré à la maison. C’est un besoin, tout de suite, maintenant, une urgence. Il faut qu’ils se retrouvent sur mon papier, tous, en traits, courbes, hachures, des immeubles, voitures, reflets, parapluies, passants blancs en haut et noirs en bas, bruits de pas, conversations, odeurs de poulet frit et de nouilles sautées.  Flaques d’eau. Et même cet arbre de ville, cerné par le béton, les racines scellées dans le bitume. Tout doit finir sur le papier.

Ce soir j’ai besoin de me sentir vivant. Et sur mon dessin, même si elle n’est plus depuis longtemps sur le trottoir, j’ajouterai la dame un peu lente, habillée en jaune moutarde qui bloquait le passage et que je voulais doubler quand j’ai mis les pied dans cette flaque. Pour la remercier de ce moment d’humanité qu’elle m’a laissé m’accorder ce soir.


Pour lire les textes des autres participants à cet atelier, c’est ici : http://celinejentzsch.com/faites-parler-les-images-1/

Challenge Kenya – Jour 30/30

Challenge Kenya : une image / un texte tous les jours, pendant 30 jours

Elle s’est douillettement installée dans la fourche d’un arbre. Appuyée sur les coudes, les pattes reposées sur la courbure de la branche, elle feuillète distraitement la vie entre les lianes. Les sons comme les senteurs lui esquissent un pays et tout ce qui y vit. Après la pluie de la nuit, les odeurs fortifiées d’humidité sont lourdes jusqu’au pesant. Il fait frais. Dans le regard de Romy, pas le moindre soupçon de tension, de fébrilité ou d’inquiétude. Elle pose sur son monde un œil repu, apaisé et paisible, offrant de sa sérénité à ceux qui la contemplent.

À travers l’objectif du photographe, nos regards la caressent, et dans ses yeux à elle, on se prend à rêver d’étirer le voyage, on se prend à songer que, comme dans le poème et pour longtemps encore, dans cette forêt-là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté…

Photo : Régis Derimay

Challenge Kenya – Jour 29/30

Challenge Kenya : une image / un texte, tous les jours pendant 30 jours

Elle ou il, on ne sait pas encore.

Tout le monde a son idée, mais personne ne sait.

Qu’importe.

C’est un enfant de Romy. Plus vraiment un bébé, pas encore une ou un adulte, mais déjà à l’âge où on parle de sa mère en disant sa mère et non plus sa maman. Que gardera-t-il de Romy, cet enfant-là ? Un peu de son célèbre regard ? Des motifs de son pelage ? L’oiseau stylisé qui prend éternellement son vol depuis son sourcil droit ? Une habitude de chasse ?  Ou encore cette posture de majesté au moment de s’asseoir sur un tronc, dos droit et tête haute, les larges pattes de devant juste un peu décalées pour mettre en avant la puissance des épaules ?

Tout le monde a son idée, mais personne ne sait.

Photo : Régis Derimay

Challenge Kenya – Jour 28/30

Challenge Kenya : une image / un texte, tous les jours pendant 30 jours

Au début, on hésite devant le silence autour des chocs. Jeu, joute, leçon, raclée, épreuve ? Pour de vrai ? Mais quand même, si jamais elle pouvait se tourner de son côté à lui, la belle restée un peu en retrait… Elle les regarde pousser, frapper, fouetter l’air de leurs trompes. Apprentissage ou vrai défi, les défenses se cognent et se raclent avec fracas, leurs lourdes pattes soulèvent la poussière, arrachent les herbes quand ils s’arcboutent, piétinent les buissons et font tomber les arbres malheureusement situés dans la zone d’empoignade.

Aujourd’hui, par manque d’expérience ou manque de puissance, il sera débouté. Un jour, enfin grand, fort et mâle, c’est lui qui expédiera le novice, lui qui, une fois la poussière retombée, retournera auprès de la belle, restée un peu en retrait.

Transmission

Photo : Régis Derimay

Challenge Kenya – Jour 27/30

Challenge Kenya : une image / un texte tous les jours pendant 30 jours

L’œil passager n’y verra que des feuilles, du vert, du flou.

L’œil de Romy est un cadeau pour qui sait se donner le temps. Il faut s’attarder, se perdre, étirer sa patience, s’immerger comme elle dans les lumineuses ténèbres de la forêt, celles qui vous entourent, vous protègent et vous bercent. Ainsi on le découvre, cet œil qui croise le nôtre. Regard rêveur ou concentré, il voit tout ce qui nous échappe. Au milieu des troncs, des branches et des feuilles, tout doit se faire vision. Les odeurs, les effluves ou parfums apportés par le vent, le souffle d’un mouvement qui effleure si doucement, la lumière obscurcie, une ombre déplacée, une couleur qui jaillit, une ligne qui se déforme, le moindre petit son, la plus fine musique.

Alors tout s’harmonise, se combine et s’assemble. Naissance du sixième sens, de l’unité des cinq, du temps qu’on leur octroie, de l’attention à tout.

Photo : Régis Derimay