Archives par mot-clé : Céline Jentzsch

Faites parler les images #2

"Faites parler les images" est un atelier d'écriture en ligne, mis en place et animé conjointement avec la photographe Céline Jentzsch. À retrouver sur son site, rubrique blog, en compagnie de ses plus belles images !

Clé de douze

-Encore en panne ?! Tu devrais changer de moto, un jour tu resteras en rade au milieu du lac et le lendemain on te retrouvera tout gelé, tout bleu, tout froid et tout raide. Et tous les bouquins que tu traines et qui font plier les essieux, je suis bien certain que ça t’aidera pas. Sauf si tu les brûles, mais ça, tu le feras jamais. Donc le lendemain, quand on te tapotera l’épaule pour te réveiller, tu sonneras mat comme un vulgaire caillou. Tu seras transformé en statue de Bouddha : le comble pour un intello comme toi qui méprise les esprits ! 

– Hummm

– Sinon, mon cousin Gantulga, celui qui habite près du petit bois, il vend la sienne de moto, la bleue. Il veut s’acheter un gros 4×4. Officiellement c’est pour avoir le chauffage, mais je pense surtout que c’est pour impressionner les voisins et bien leur montrer que lui, il est plein aux as. Faut dire qu’il a touché le gros lot avec le troupeau du beau-père… Mais bon, si ça peut t’aider, je lui en parle, il te fera surement un prix pour se débarrasser de sa vieille bécane. Me remercie pas, les copains, c’est fait pour ça. Mais dis-moi vite si ça t’intéresse. 

– Une nouvelle moto ! Tu rigoles, j’ai pas les moyens, moi. Tu n’aurais pas plutôt une clé de douze dans tes outils ? Le joint du filtre à huile était fichu alors je l’ai remplacé par un bout de tissus, mais ça pisse, faut que je serre plus fort et j’ai qu’une pince multiprise.

– Désolé, la douze c’était pour les vieux modèles, maintenant j’ai plus que du dix. Tu devrais essayer les études de mécanique en plus des études tout court !

– Mécanique… Bof. Mes bouquins, comme tu dis, ils font peut-être plier l’essieu de ma carriole, mais ils me rendent la vie si légère que je ne suis pas prêt d’y renoncer. Et surement pas pour un tas de ferrailles graisseux ! Les motos sont là pour me transporter et c’est tout. Aujourd’hui je suis bien triste qu’elle me lâche, je voulais aller voir Altansetseg, mais si je laisse une flaque d’huile devant la yourte de ses parents, ça va pas le faire…. Ras le bol de ces trucs mécaniques qui tombent toujours en panne, je vais repasser au cheval et au traineau, moi. Tu te souviens, l’an dernier la photographe qui est venue ici avec tout un groupe, la blonde avec le joli sourire ? Eh bien elle a fait plein de photos du traineau de mon oncle, Otgonbayr. Elle trouvait ça très beau, elle disait que ça lui rappelait les histoires de tapis volant qu’on lui lisait quand elle était petite. 

Voilà, c’est ça que je vais faire, je vais me trouver un cheval. Plus d’essence à payer, plus de pannes, plus de réparations, je vais revenir au bon vieux temps des anciens, je pourrai profiter du paysage, aller à mon rythme. Et j’enlèverai ma belle Altansetseg, on s’enfuira tous les deux sur mon tapis volant. Le vent nous portera et on s’en ira, bercés par les nuages, pour frapper aux portes du paradis…

Pour lire les textes des autres participants à cet atelier, c’est ici : http://celinejentzsch.com/faites-parler-les-images-2/

Faites parler les images #1

"Faites parler les images" est un atelier d'écriture en ligne, mis en place et animé conjointement avec la photographe Céline Jentzsch. À retrouver sur son site, rubrique blog, en compagnie de ses plus belles images !

Une petite bulle

 

J’ai les deux pieds dans une flaque. J’y ai mis les deux pieds, l’un après l’autre. Comme si j’étais un autre que moi, loin de ma vie, du froid, du mouillé, du sensible. L’eau qui rentre dans la chaussure, glacée et visqueuse, ça aurait dû m’alerter, m’arrêter dès le premier pied, m’empêcher d’y poser le second… Mais non. Maintenant j’ai les orteils qui pataugent, les chaussettes qui collent, le béton du froid qui commence à prendre tout autour du talon. Je regarde mes pieds dans la flaque, et l’idée de remonter sur le trottoir ne m’effleure même pas… Suis-je donc si loin de ce monde ? Si loin de mes sensations ? Si loin de moi pour ne pas avoir réagi au premier pied ? Des chaussures en cuir quasiment neuves en plus… Ma mère les aurait mises à sécher après les avoir bourrées de papier journal. Du papier journal, rêche, mou, rugueux, sans tenue, qui ne retient même pas son encre et vous laisse les doigts noircis, salis, marqués. Le journal en papier, c’était il y a tellement longtemps !

 

Quand j’étais petit, j’adorais les flaques d’eau. Pour sauter dedans avec les deux bras levés bien haut pour me faire encore plus grand, puis vite descendus avec les poings serrés au moment que toucher l’eau pour que le splatsh soit vraiment terrible ! Ça éclaboussait les copains qui en faisaient autant dans les flaques d’à côté. On finissait tous trempés. La rue était aspergée de nos rires. Quand j’étais tout seul, j’aimais aussi les flaques-écrans pour leur chatouiller la surface, voir l’image des maisons alentours se brouiller et inlassablement se reconstruire une fois les vaguelettes fatiguées venues s’échouer sur les bords. J’attendais avec impatience le passage d’une voiture pour que ses phares crayonnent de longues trainées blanches sur le goudron noir et brillant. Comme ce soir, des lignes blanches entre les reflets des immeubles et le rouge du KFC étalé sur le trottoir. Ce soir, les deux pieds dans une flaque, j’ai fini par retrouver tous mes sens, les cinq, et les autres aussi.

 

Depuis des années, je n’ai pas dessiné. Et là, les pieds dans l’eau, entouré de ceux dont je faisais partie il y a encore une minute, méduses flasques et grégaires sous leurs corolles en parapluie, le dessin me mordille les mollets, il me tire par la manche, il m’appelle. Je regarde passer le flot de ces parapluies résignés. Ma montre a dû s’arrêter. Ils vont, pressés stressés affairés automatisés. Je suis le seul à être immobile descendu du train « métro-boulot-dodo » de 18h47 et je les regarde poursuivre leurs rêves d’avoir, moi qui ce soir, caresse des envies d’être.

Dans ma sacoche noire, un rapport avec des marges blanches et des sauts de page, un crayon bleu. Ça suffira bien. Contre la vitre du restaurant d’en face une place est libre, j’entre.  Pas de temps à perdre, pas d’atermoiement, pas de photo prise au smartphone avec la promesse vaporeuse qui ne me convaincrait pas moi-même, de dessiner la scène une fois rentré à la maison. C’est un besoin, tout de suite, maintenant, une urgence. Il faut qu’ils se retrouvent sur mon papier, tous, en traits, courbes, hachures, des immeubles, voitures, reflets, parapluies, passants blancs en haut et noirs en bas, bruits de pas, conversations, odeurs de poulet frit et de nouilles sautées.  Flaques d’eau. Et même cet arbre de ville, cerné par le béton, les racines scellées dans le bitume. Tout doit finir sur le papier.

Ce soir j’ai besoin de me sentir vivant. Et sur mon dessin, même si elle n’est plus depuis longtemps sur le trottoir, j’ajouterai la dame un peu lente, habillée en jaune moutarde qui bloquait le passage et que je voulais doubler quand j’ai mis les pied dans cette flaque. Pour la remercier de ce moment d’humanité qu’elle m’a laissé m’accorder ce soir.


Pour lire les textes des autres participants à cet atelier, c’est ici : http://celinejentzsch.com/faites-parler-les-images-1/