Faites parler les images #16

"Faites parler les images" est un atelier d'écriture en ligne, mis en place et animé conjointement avec la photographe Céline Jentzsch. À retrouver sur son site, rubrique blog, en compagnie de ses plus belles images !

Devoirs de vacances

Lui, les chèvres, il connait, il maîtrise, il sait faire. Il s’en occupe depuis tellement longtemps ! Sûr de lui, déjà un vrai berger. Mais ce n’est pas simplement un travail, les chèvres, un travail ce serait aller chercher du bois, ramener de l’eau, réparer une clôture. Les chèvres, c’est vivant, ça réagit, il faut les comprendre, il faut savoir faire attention à elles, les emmener où l’herbe est la meilleure. Si on va toujours au même endroit, c’est plus simple, mais l’herbe n’a pas le temps de repousser tranquillement, elle est plus dure, moins agréable pour s’allonger dedans avec les mains sous la tête pour regarder les nuages. Alors sûrement moins agréable à manger aussi ! Ne pas oublier qu’il leur faut de l’eau aux chèvres. Pas juste une flaque pleine de boue, de la bonne eau qu’on aurait envie de boire nous-mêmes, bien fraîche et transparente. De l’eau qui fredonne sur les cailloux en sautillant comme les filles qui se promènent en chantant et en se tenant par le bras.
C’est fatiguant de s’occuper des chèvres. Il faut souvent aller les rechercher quand elles s’éloignent, elles sont curieuses et elles ont envie d’aller voir ailleurs, c’est normal, mais elles ne se rendent pas compte que c’est dangereux, qu’elles peuvent se faire dévorer si elles ne sont pas dans l’enclos le soir. Mais une fois qu’elles sont toutes rentrées, il peut faire ce qu’il veut, elles n’ont plus besoin de lui. Alors il en profite pour aller se promener, pour tailler des bâtons et souvent, pour aller parler avec E. qui habite à côté et qui raconte si bien des histoires qui font rêver. 

Maintenant, elle sait écrire. Elle a appris à l’école. Alors, quand il n’y a pas école, pour ne pas oublier, elle continue à écrire. Pour ne pas perdre l’écriture et la lecture. L’écriture c’est surtout pour les lettres qu’elle peut envoyer à sa grande sœur qui fait des études en ville. Et la lecture, c’est pour les lettres bien sûr, mais aussi pour les livres qu’elle emprunte à la bibliothèque ambulante qui vient sur le chameau. Pas question de perdre tout ça. Alors elle écrit. Elle écrit tout ce qu’elle voit, la vie de tous les jours, les bêtes, la cuisine, la famille. Elle écrit son monde. Elle écrit aussi le monde d’avant que lui raconte sa grand-mère, le monde d’avant les voitures, d’avant l’essence qui sent si mauvais et qui est si dangereuse quand elle s’approche du feu. Elle a essayé de dessiner aussi, elle a voulu faire le portrait de sa grand-mère, parce que c’est elle qui bouge le moins avec ses jambes qui sont si fatiguées. Mais le dessin ne lui a pas plu du tout. Alors elle a fait le portrait de sa grand-mère avec des mots. Elle a écrit la couleur de ses habits, la petite lumière dans ses yeux, les rides sur son visage qui font comme une carte de son pays à elle, à l’intérieur, son pays du dedans, celui de derrière ses yeux. Elle a écrit l’odeur du cou de sa grand-mère quand elle la prend dans ses bras les jours où elle est triste. 

Et parfois, elle écrit un peu plus loin que son monde à elle, juste pour voir, comme quand on prend l’autre chemin, celui qu’on ne connait pas, celui qu’on n’a jamais pris. Quand elle écrit des choses comme ça, elle n’ose pas trop les montrer, elle n’en parle qu’à L. le berger des chèvres qui habite à côté. Lui il ne rigole pas quand elle raconte des histoires de nuages qui vous emmènent visiter le monde. 

Et pour lire les textes des autres participants à cet atelier, c’est ici : http://celinejentzsch.com/faites-parler-les-images-16/

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