Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors
Une semaine sans pluie avec le chaud qui monte jusqu’à nous inciter à ne chercher que l’ombre et plus grand-chose d’autre. Il fait chaud aujourd’hui. Très chaud. Et hier aussi. Et c’est bien difficile de se souvenir du frais d’il y a une semaine. Vérifier dans les notes, les photos, le journal, avoir du mal à croire, se dire qu’il faudrait relever toutes les températures. Relever les températures, ironie du vocabulaire. Des nombres qui ne diraient pas la peau moite de trop chaud, les frissons de trop froid mais qui aideraient quand même à se remettre dans le bain, dans l’ambiance du moment pour rédiger ce journal de toutes les semaines quand la fin de la période prend le pas sur le début, écrase les souvenirs, les gomme et les estompe. Des impressions. Les agréables ou les désagréables? Les émotions les plus intenses ou bien les plus récentes? Savoir ensuite refaire la même place à chacune quand on parle de journal, de chronique, une sorte de rapport qui remettrait tout le monde, tous les jours de la semaine à la même hauteur, qu’ils soient récents ou pas ? Le chaud s’est installé, mais juste après le froid et pas mal de pluie, alors pour les plantes, rien encore de trop grave, ce sera sûrement ensuite, une question de durée. Mais pour l’instant le vert reste bien vert et pimpant sans se tourner vers le jaune. La vigne refait ses feuilles après le passage des biches qui avaient tout mangé jusqu’à parfois plus haut que la hauteur de mes yeux. L’osier de son côté a perdu son sommet, il a perdu la tête, grignoté lui aussi, tout comme les pommiers et jusqu’à la rhubarbe qui voit ses feuilles devenir des choses aux formes étranges et personnalisées au bout de chaque tige, des feuilles originales avec beaucoup de creux quand elles n’avaient que des bosses. Les groseilles et les fraises, tournent doucement au rouge et elles sont même suivies par quelques uns des arbres qui rougissent, eux aussi. Noisetiers et châtaigniers s’empourprent par les feuilles n’ayant pas encore de fruits. Une histoire de chaleur ? Ou par analogie avec nous les humains de l’Europe du Nord habillés des peaux roses claires que la chaleur fait rougir parfois durablement en cas de coup de soleil ? Pour retrouver du frais, on peut penser au vent. Malheureusement ici, il ne rugit que rarement. Un souffle suffirait, pas besoin de tempête et de perdre vingt degrés, mais le souffle nait souvent au-dessus de la mer et le temps qu’il arrive loin chez nous dans les terres, il aura eu affaire à des villes, des collines, des arbres et des forêts, et enfin les vallées qui l’obligent à aller sur le chemin que l’eau, de quoi ne plus avoir grand chose à raconter quand on a mis des mots aux fenêtres des immeubles, aux branches de tous les arbres et fait conversation avec touts les sommets qu’ils soient petits ou grands, qui étaient sur sa route. Reste le vent des pentes, ces souffles qui descendent, comme des gosses à vélo, les pentes vertigineuses, mais eux restent chez eux et ne sortent que les jours où ils l’ont décidé. Ne reste plus alors, quand on cherche le frais que d’attendre la nuit, le coucher du soleil et l’extinction des feux. Laisser rentrer l’air frais, le laisser se réchauffer en nous rafraîchissant, aller se promener quand la lumière décline quitte à emmener une lampe juste pour se rassurer alors qu’on se rend compte, quand on lui laisse le temps, que le regard s’habitue, qu’il passe au noir et blanc, abandonne les couleurs qui prennent trop d’énergie et peut nous emmener où nos pieds veulent aller sans craindre un mauvais mur ou un tronc mal placé qui nous arrêterait. Puis au petit matin quand la lumière revient, bien regarder le ciel, son bleu de grosse brute sans le plus fin nuage, de ces nuages si pâles, si subtils, délicats qu’ils manquent cruellement d’épaisseur, de matière, comme un début d’histoire, encore flou et mouvant, pas encore la bonne forme, celle qui fera venir, des torrents, des flots de mots
Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C. et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel
Du côté de Guernesey, assez vite, les yeux tombent sur des mots inconnus, étonnants ou incongrus. Ils ont souvent, une sorte de ressemblance, comme un souvenir lointain, un côté familier. Avant même de poser un pied sur le bateau, commencer avec la pancarte des mises en garde, une longue liste de choses à ne pas apporter sur le bailliage de Guernesey. Bailliage, bailli, ça sonne un peu féodal, un peu Robin des bois, un peu seigneur et vassaux. Une sorte d’avertissement ou de préambule : Guernesey est un petit monde unique, influencé par ses imposants voisins, l’Angleterre et la France, son histoire, sa situation d’île convoitée et farouchement attachée aux parcelles d’indépendance et d’autonomie conservées et défendues depuis des centaines d’années par les habitants de l’île. Alors, bailliage, malgré les liens avec le Royaume-Uni qui délivre les visas pour séjourner sur l’île. Mais le bailliage de Guernesey qui comprend également les îles d’Aurigny, Serq, Herm, Jethou, Lihou ainsi que de nombreuses autres petites îles, îlots ou cailloux, est un territoire indépendant attaché à la couronne britannique, mais pas au Royaume-Uni. Nuance. Influences et tiraillements, jusque dans la langue puisque l’anglais et le guernésiais sont toutes deux langues officielles. En 933, Guernesey est officiellement rattachée à la Normandie et les relations officielles avec le Royaume-Uni commencent en 1066 lorsque le Duc William de Normandie conquiert l’Angleterre. En 1204, Philippe Auguste regagne, face au roi John, la partie continentale de la Normandie, mais les îles Anglo-Normandes restent loyales à la couronne britannique, loyauté récompensée par une autonomie dans de nombreux domaines et des privilèges sur les taxes qui vont devenir importants, puis essentiels pour leur économie. Aujourd’hui le secteur bancaire et des avantages fiscaux non négligeables assurent une très grande partie des revenus de l’île. Historiquement, le guernésiais est le normand, modifié par les usages et les besoins des habitants de l’île. Après la révolution, le français devient outil d’unification en France, et même si Guernesey n’en fait pas partie, l’île semble avoir été influencée par l’attitude de son plus proche voisin géographique, l’aura culturelle du français (séjour de Victor Hugo, entre autres) et les liens commerciaux toujours très forts, elle garde certes son normand, mais avec beaucoup de français. Au même moment, en Angleterre, l’idéologie du langage unique se répand, notamment au pays de Galles et en Écosse où on parle Welsh et Gaelic. Les liens entre Guernesey et l’Angleterre sont forts, l’anglais et le français se chamaillent sur l’accueillante Guernesey. Jusqu’au début du 20e siècle, le guernésiais est parlé par la majorité des habitants de l’île pour les échanges de tous les jours, mais l’anglais prends graduellement la première place, notamment à partir de 1900, date à laquelle il devient la langue d’enseignement dans les écoles au Royaume-Uni. De nombreux parents parlant dès le plus jeune âge l’anglais avec leurs enfants pour leur éviter d’être montrés du doigt au moment d’entrer à l’école. Au début de la deuxième guerre mondiale, juste avant l’invasion par les troupes de l’Allemagne nazie, une grande partie de la population de Guernesey, notamment des femmes et des enfants sont évacués vers l’Angleterre (Voir le livre de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates). À leur retour, cinq ans plus tard, ils ont souvent oublié le guernésiais ou choisi l’anglais, considéré comme la langue de la prospérité et de la promotion sociale. Depuis, face au déclin du nombre de locuteurs, des mesures ont été prises visant à soutenir et renforcer l’usage de la langue. Clubs et groupes de pratique dans les écoles lors de la pause déjeuner ou après les cours, groupes et associations, chaine YouTube, podcast et affichage bilingue sur de nombreux panneaux d’information, à la poste, sur les véhicules de livraison. La commission de la langue guernesiaise est créée en 2013 et en 2020, le guernésiais devient langue officielle avec l’anglais. Dans le catalogue en ligne des bibliothèques de Guernesey, on trouve des livres, recueils de poèmes, et dictionnaires de guernésiais, dont un écrit à la main. Le nombre de locuteurs était d’environ 300 en 2024. Lors de notre séjour dans l’île, nous n’avons pas eu de contacts avec le guernésiais parlé, mais rencontré rapidement du guernésiais écrit, le panneau Bian Vnu a St. Pierre Port et son homologue Bianvnu a bord sur les tickets de bus, les avertissements de stationnement sur les « terres à l’amende », de très nombreuses plaques dans les églises écrites en français mélangé de guernésiais, et les petites routes où la vitesse est limitée sont qualifiées de ruettes tranquilles. Le guernésiais n’est pas du français, mais le contexte, la proximité des mots et des associations d’idées permettent souvent de s’y retrouver, au moins pour la lecture qui laisse le temps d’y revenir et de réfléchir, de permettre à la mémoire de passer en revue tout ce qu’elle connaît d’approchant. De quoi se trouver une affinité de plus avec cette île par le biais de la langue. Découverte émouvante pour qui écrit que ce guernésiais, sorte de monument historique encore en vie et en mouvement
Liste non exhaustive, qui ne sera jamais close, pleine d'oublis, de ratures dramatiques, d'honteuses omissions, mais toute pleine de coups de cœurs.
Alors de temps en temps, venir jeter un coup d'œil, pour suivre les mises à jour
Piero Cohen-Hadria (Écriture et autres) Site | Facebook
Emmanuelle Cordoliani (Écriture et podcasts) (Son site, café Europa pour suivre les carnets, les podcasts, ET les publications papier des Fées Fâchées) Café Europa | Facebook | Instagram
Nicolas Orillard-Demaire (Photographie) (ses livres Gaïa, Voyage en Irréel (ses photos et mes textes), Pardus, tous chez Spot Éditions , mais aussi le fameux Fou de Bassan qui soutient vaillamment, et depuis le début, toutes les pages des Enliveurs ) NOD | Facebook | Instagram
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Début de semaine froid, pluie et humidité, quelques hésitations puis quand même ressortir bonnets, pulls et grosses vestes. Un peu de neige fondue qui tombe goutte à flocon sur le fond sombre des arbres un matin au lever. De la neige fondue, mais de la neige quand même, de quoi donner envie de regarder en face les pentes piquetées de blanc, le sommet recouvert complètement de neige. Une idée d’altitude et de basse température. Un retour en hiver au milieu du printemps, une ambiance toute spéciale, attributs du printemps et de l’hiver en même temps. Et puis prendre la route et changer de vallée, y rencontrer le vent, du mistral en colère qui emmène la chaleur dont on s’est entourés. Pour les yeux, le ciel bleu sans nuages donne une idée de chaleur, mais s’ils se laissent tromper, tout le reste du corps n’en doute pas une seconde : il fait froid et bien froid, et le bleu se range bien parmi les couleurs froides, c’est le bleu de ces glaces qu’on trouve sur les glaciers, le bleu des doigts gelés. Parfois on parlera des fameux saints de glace, Mamert, Pancrace, Yves, et parfois même Urbain, les dates des coups de froid peuvent parfois varier, les noms de saints aussi, mais chez les jardiniers, la légende est tenace et les tomates, sagement, restent à l’intérieur jusqu’à ce que ces saints-là aient été tous rayés sur le calendrier. Et cette année, pas de doute, les saints sont bien de glace ! En quittant la Savoie, se promettre de regarder dehors avec une attention qui serait suffisante pour se rappeler de tout, depuis la taille des herbes, leur couleur, leur souplesse, les nouvelles feuilles des arbres, les animaux aussi, leur présence, ce qu’ils font, comment ils se comportent. Tout retenir en somme pour savoir en revenant ce qui se sera modifié, aura grandi, changé d’état ou changé de couleur. Et dans l’autre vallée se poser tout autant la question du souvenir, de savoir si avant le poirier poussait déjà cette branche vers la terrasse, et se dire que jamais on n’a vu cette montagne-là de cette couleur-là, de ce vert tendre sur les arbres, dans les champs, que quand l’été viendra, celui dont on se souvient, tout sera bien plus jaune et aussi bien plus sec. Trouver que le blanc des roches, des pierres de calcaire a quelque chose à voir avec le blanc de l’hiver et le blanc de la neige alors que dans l’été on trouvera que ces pierres blanches se comportent comme la lune qui réfléchi le soleil, nous renvoie sa lumière, nous rejette sa chaleur jusqu’en pleine figure, que le blanc ébloui. Question de façon de voir, question de perspective comme pour ce Mont Aiguille qui est si imposant regardé de côté quand regardé de face il sera effilé, haut et vertigineux et digne de son nom. Dans l’autre vallée aussi, voir de plus près les fleurs, les animaux aussi, comme cette chenille qui construit ses cocons, sorte de camps de base, tente de toile d’araignée légère et diaphane dans les branches de l’arbre que le nombre des chenilles et leur voracité finira par détruire, à moins que ne s’en mêle l’appétit des oiseaux pour ces dodues velues aux couleurs attrayantes. Des oiseaux à guetter et puis à écouter, ce rougequeue à front blanc qu’on ne voit pas chez nous et tous ceux qu’on reconnaît comme aussi familiers là-bas que par ici De retour en Savoie, le froid est toujours là, la météo nous dit que demain sera mieux, qu’il fera un peu plus chaud, que les plantes pourront ouvrir toutes leurs feuilles sans crainte de les voir se rouler sur elles-mêmes, se draper avant l’heure dans ce brun de l’automne par la brûlure du froid. Alors, croire en l’avenir et se fier à nos souvenirs qui nous disent que les plantes arrivent à en revenir, de ces périodes de froid. Peut-être que les souvenirs servent finalement à ça, à croire en l’avenir
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Des nuages, de la pluie avec, parfois, de belles éclaircies plutôt que du beau temps avec, parfois, des averses. Une différence qui tient dans les proportions entre le bleu et la pluie. Terminée l’impression qu’on serait déjà en été, la pluie est de retour et l’humide avec elle sans oublier le froid. Quoique, une belle journée de ciel bleu avec les nuages qui montent et s’amoncellent jusqu’à devenir sombres avant d’éclater entre éclairs et tonnerre pour un orage du soir, c’est le régime d’été. Même si on pousse l’idée des saisons décalées, cette semaine passée aurait presque pu avoir un petit air d’automne avec des bancs de brouillard qui jouent à saute-montagne ou s’installent, confortables pour une petite sieste tout au fond de la vallée. Mais sans la pluie, pas d’éclaircies, pas de danse des nuages, pas de traits de lumière qui se posent sur une fleur, sur une feuille, sur une banche. Et puis sans pluie, pas d’eau, parfois le rappeler. Sans eau aussi moins de plantes alors que c’est le moment de voir naître les iris. Sans iris le printemps serait nettement moins bleu, moins violet et moins jaune, un peu moins arc-en-ciel. Ici pour les iris, ce sera bleu et violet, mais toujours la finesse et la délicatesse qu’on guette chaque année, doutant de son retour tant elle semble fragile. Architecture baroque pour cette fleur à trois têtes et aux langues velues. On pourrait les dire monstres, mais elles sont des prodiges dans le meilleur sens du terme. Monstre reste toujours une façon de voir les choses. Si on dit longues griffes vertes, ce sera peu rassurant d’autant que la créature fait dans de nombreux cas une taille impressionnante : plusieurs dizaines de mètres. Mais si on dit sapins avec de jeunes pousses tendres au bout de chaque branche, le montre est tout de suite beaucoup moins monstrueux et même des plus avenants avec ses longs doigts verts, souples et odorants qui se laissent si bien flatter dans le sens du poil. Monstres, quand on les décrits comme des êtres fossiles, d’écailles et de sang froid aux pattes munies de griffes longues, fines et si pointues, ces lézards qui se réchauffent et fuient au moindre bruit, à la moindre ombre qui peut faire office de menace, ces pacifiques lézards. Monstres, ces êtres rouges feu aux points noirs diaboliques, faux yeux démesurés qui leur font un regard pâle comme celui d’un revenant, faux yeux, vraies mandibules, elles sont pourtant partout célébrées au jardin pour leur voracité envers les pucerons, monstres autrement toxiques malgré leur si petite taille, quand on pense rosiers. De monstre à auxiliaire, le chemin est si simple, juste changer de regard comme pour celui qu’on pose sur lesdites mauvaises herbes, par exemple pour l’ortie qu’on arrache en pestant pour la mettre au compost ou qu’on va récolter avec délicatesse pour la mettre au pesto. Question de vocabulaire ?
Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel
Guernesey est une île. Depuis le continent, on y va en bateau. Le ferry au départ de Saint-Malo fait le trajet en deux heures. C’est un bateau rapide qui fait cette liaison, sorte d’hybride flottant entre le bateau classique à l’étrave au milieu et le catamaran. Seul l’arrière peut s’ouvrir, les voitures, de ce fait, embarquent en marche arrière. Pour les passagers piétons, le hall d’embarquement ressemble à celui d’un aéroport. La file d’attente avec ruban au nom de la compagnie retenu par des poteaux est tortillée pour tenir dans la plus petite surface possible, guichet avec tapis pour les bagages qui dépassent le gabarit des cabines des avions, étiquettes, QR codes, une impression de modernité un peu forcée, ça va sûrement aller vite ! Sûrement plus vite que la première partie du trajet jusqu’à la gare maritime du Naye d’où part notre bateau. Ce matin il est encore tôt, mais nous avons déjà eu le temps, un peu à tâtons, de boucler nos sacs, fermer la porte et ranger la clé tout au fond d’une poche qui ferme pour ne pas la perdre, marcher jusqu’au port, alors qu’il fait encore noir, et que le bruit des roulettes de la valise nous semble assourdissant dans le silence qui reste de la nuit. En regardant loin au-dessus des toits de la ville et des lampadaires aveuglants, on peut penser que le jour va doucement se lever. Sur le bateau, s’installer pour un premier café puis trouver une place près de la fenêtre pour voir la ville, puis la côte s’éloigner, ne plus voir que la mer. Les lumières se sont faites de plus en plus petites, le feu de la jetée qui était sur la gauche est passé sur la droite, la tasse de café est vide, on ne voit plus que de l’eau. « Il n’y eut plus rien que la mer ». Les couleurs arrivent sur l’horizon à travers les gouttes d’humidité de la nuit qui sèchent sur la fenêtre et donnent à la vue une allure de tableau. Des couleurs chaudes, oranges, roses, rouges, violettes et une texture froide de perles sur le verre lisse. Apprécier le moment et se dire que c’est juste pour respecter le sommeil de la personne derrière qu’on ne se remet pas tout de suite à parler de comment nous est venue cette envie, un peu fixe, d’aller à Guernesey. C’est l’écriture qui nous a mises toutes les trois dans ce bateau, l’écriture de Victor Hugo, l’envie de la rembourrer de quelques images de l’île, de sa maison, de son jardin, de sa vue sur la mer. Mais peut-être, en premier, nos écritures à nous, nourrir ces ogres, essayer de les comprendre, au moins de sentir, comment elles fonctionnent, le lien entre dehors et dedans, peut-être se faire une idée de ce qu’on appelle inspiration. Entre autres. Au moins pour moi. En attendant, regarder la mer. Essayer de se concentrer sur la mer tandis qu’une classe entière de gamins de collège découvre la liberté loin des parents et hors des salles de classe. Et puis y renoncer et profiter de l’immobilité forcée pour discuter, pas trop fort pour ne pas réveiller la majorité des passagers qui s’est retranchée dans un sommeil complémentaire à la nuit sûrement courte étant donnée l’heure de départ du bateau. Certains dorment, allongés sous une veste, plus ou moins étendus sur des fauteuils faits pour être assis. Mais au détour d’une conversation dans la rangée voisine, on se dit, c’est aussi ça ces dormeurs et dormeuses : les médicaments contre le mal de mer qui assomment chimiquement. La météo est bonne, peu de vent, peu de mer, mais quand même des mouvements qui différent du stable qu’on peut ressentir à terre. Ici le sol bouge, les couloirs du bateau sont garnis de mains courantes, dans les dossiers des sièges, de discrets petits sacs qui sont présents partout. L’impression qu’on serait dans un immense bus ou dans un cinéma à écrans de côté, une cafétéria qui se déplacerait, tout est là pour effacer l’idée qu’on est en mer, mais pourtant on y est, alors les embardées pour ceux qui se déplacent et l’attention soutenue de qui porte un plateau chargé de choses à manger, surtout de choses à boire, sont là pour le rappeler et nous aider un peu à avoir une pensée pour ce que serait ce trajet un jour de mauvais temps. Pour la plupart des autres passagers, aucun changement visible dans le comportement qu’ils auraient pu avoir si on était à terre, dans un train ou un car. Pour un grand nombre d’entre eux, c’est le nez sur l’écran du téléphone portable, quelques-uns lisent des livres ou des magazines en papier, plusieurs font des mots croisés ou mots fléchés, activité que j’ai l’impression de voir davantage depuis un moment, à moins que je n’y sois plus sensible, à cet intérêt pour les mots. Avec le jour qui se lève et le temps qui passe, nous nous déplaçons vers l’avant du bateau, vers la vue sur les îles qui se rapprochent, grandissent, se peuplent de détails, couleurs, formes, falaises, arbres, bâtiments. D’autres îles aussi, Jersey à tribord, mais seulement de très loin, puis Herm, Sarq, vérifier dans nos souvenirs qui est qui, qui arrive avant qui sur la route du bateau, distinguer les balises et puis l’entrée du port devant laquelle on attend que le quai soit libéré par le ferry précédent. Enfin distinguer le fort, les maisons, leurs fenêtres, les bateaux amarrés, les humains sur le quai. On est arrivées. Au retour ce sera à peu près la même chose, à la différence près qu’on sera tard le soir et non plus tôt le matin, qu’on verra des dauphins sauter devant l’étrave une fois en pleine mer et que le coucher de soleil remplacera son lever, peut-être un peu moins de couleurs, peut-être un peu moins vives, mais quand même cette lumière qui gagne en douceur quand elle ne nous tombe plus de trop haut sur la tête, qu’elle s’abaisse et se met un peu à notre portée. Alors, en profiter qu’on est là sur la mer, entre le bleu du ciel et puis le bleu de l’eau, une façon de refermer le temps de ce voyage, partir le matin et revenir le soir, qu’importe si dans ce séjour se glissent plusieurs jours, ils ne font finalement qu’une seule expérience, aventure, rêverie, une pelote de souvenirs enroulée bien serrée, de mots, d’images, de sons, de goûts et de couleurs, qu’on déroulera plus tard et encore et encore
Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors
Des passages de nuages et puis beaucoup de beau, aussi un peu de plus frais bienvenus pour le sol qui commençait, par endroits, de ces endroits à nu plus sensibles que les autres, à ouvrir des craquelures. Alors oui, quelques gouttes, pas des trombes d’eau quand même, une semaine sans entraves au moment des balades, pas besoin de planifier selon les prévisions, mettre une veste a suffi. Mais pas non plus le beau de l’eau, le brillant, les reflets, le scintillement des arbres en habits éclatants, moirés d’humidité. Pour les couleurs des arbres, profiter de la saison qui nous permet, même à une grande distance, de savoir qui est qui dans ceux qui perdent leurs feuilles et ceux qui les conservent tout au long de l’année, y compris en hiver. Et une fois vus de loin, les arbres en habits de contraste, apprécier le damier composé entre les sombres et les clairs, une partie d’échecs sans vainqueur ni vaincu et qui verra bientôt, une fois l’été venu, tous les participants se parer de plus sombre pour faire obstacle au sec. Encore un air de jeune dans ces feuilles vert tendre, même si pour la forme, elles sont déjà adultes sur la plupart des arbres. C’est le moment de grignoter des bourgeons de sapin quand on est en forêt. Du côté des fougères, il est temps de s’étirer, de déplier les ailes quand on est fougère aigle. D’abord grandir, grandir et tout en haut de la tige, dérouler les spirales qui se dérouleront elles-mêmes pour offrir tout leur vert à l’énergie solaire. C’est le moment où les feuilles, en petits poings rageurs, bombent le torse en clamant, à nous deux la lumière ! Combat pour la lumière, pour avoir plus de ciel que n’en auront les autres, mais dans le fair-play quand même, végétaux gentlemen qui gardent leurs distances, là-haut dans les hauteurs, un espace pour chacun, ne pas gêner les autres qui sont à même hauteur, respect de l’adversaire de même catégorie. Alors on pourra voir dans une ligne de ciel bleu, les formes que l’on veut, mais si on parle de ciel, ce qui semble le plus logique, c’est d’y voir un oiseau. Voir des choses dans les choses, le jeu revient enfin pour ce qui est des feuilles entre la lumière et nous. Le réseau de leurs nervures comme une carte de leur monde qui ressemble fort parfois à une carte du nôtre, rues qui se croisent, se décroisent, suivent docilement les bords et se fient aux grandes artères. Dessins aussi les ombres d’une feuille sur une autre. Dentelures et vaguelettes, bordures en tous genres et formes fantastiques on ne s’en lasse pas comme on ne se lasserait pas du crayon sur la feuille, toujours les mêmes outils, jamais le même dessin. Alors passionnément, se laisser emporter par l’art des ombres sur feuilles comme un art d’évidence, pour ceux qui aiment voir et regarder de près. Se contenter pour le beau des emmêlements de l’eau, des herbes au bord du champ, actrices placées là sur le devant de la scène par l’ombre derrière elles qui les font ressortir, elles qui sont d’habitude reléguées dans les marges, mises sur le côté. Une semaine d’art nature, prendre le temps de regarder
Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo Et un autre point de vue sur Guernesey chez Laure Humbel
Hauteville House, 38 Hauteville, Guernsey GY1 1DG, Guernesey. Maison achetée le 16 mai 1856 par Victor Hugo pour y vivre la majeure partie de son exil, jusqu’en 1870, date de son retour en France. Et puis quelques séjours ensuite. Au moment de l’achat, la maison, construite en 1800 par un corsaire anglais, est inoccupée depuis plusieurs années, elle a la réputation d’être hantée par l’esprit d’une femme qui s’y est suicidée. Pas de quoi effrayer Victor Hugo qui doit se répéter comme l’apprenti calfat des travailleurs de la mer en face de la maison de Plainmont : «D’ailleurs, il n’y a que les bêtes qui croient aux revenants », lui qui, quelques années plus tôt, alors sur l’île voisine de Jersey, faisait tourner les tables pour entrer en contact avec les disparus. Une fois la maison achetée avec l’argent gagné par la publication des Contemplations, Victor Hugo s’installe. Il ne peut être expulsé de Guernesey puisque le bailliage ne chasse pas les personnes propriétaires d’un bien sur l’île, il peut se laisser aller plus librement et aménager la maison selon son goût pour la brocante, pour la récupération et pour la décoration, sans crainte de devoir quitter l’endroit en laissant tout derrière lui comme il a été contraint de le faire à Paris. Visiter cette maison, donnée par les héritiers à la mairie de Paris en 1927, se fait maintenant avec une ou un guide, et avec des groupes de maximum dix personnes, durée une heure. Pas de sac à dos ni de sac en bandoulière, même les appareils photo, limités à la prise de vue pour les souvenirs personnels et sans flash, doivent être tenus sur le devant, pas sur le côté pour ne prendre aucun risque de geste malencontreux. Ne pas ralentir le groupe, rester avec le groupe. Au début ça semble simple, logique, pragmatique. Première pièce à droite en entrant, en face de l’accueil, billetterie boutique. Un grand salon, banquettes et fauteuils, mais surtout des portraits de toute la famille, de tous ceux qui vécurent dans cette maison, entretenus par la vente des mots et des phrases, du papier des livres du grand homme déjà écrivain célèbre lorsqu’il arrive aux Anglo-Normandes. Sur les murs Adèle (fille) et Adèle (épouse), Charles, le photographe, François-Victor, traducteur de Shakespeare, le souvenir de Léopoldine aussi. Un grand billard au milieu, fauteuils, murs rouges, cheminée noire surmontée de vases, boîtes, bibelots, miroir, tapis à motifs floraux et rideaux également fleuris devant les fenêtres à guillotine qui donnent sur la rue. Au-dessus d’une des banquettes d’angle, des dessins encadrés. Encre sombre, plutôt brune que vraiment noire, ambiance à la limite du lugubre, sinistre, presque macabre pour ce souvenir de Bretagne malgré l’oiseau immense, plus gros que la petite île, le clocher, la côte. Cadre, lui, en bois clair, signé par l’écrivain qui pratiquait, entre autres, la menuiserie.
Pièce suivante. Au centre, une grande table faite d’une porte recyclée, avec des pieds sculptés, en face d’une tapisserie, immense, une cheminée, immense, dont il faudrait des heures pour apprécier chaque détail, les VH cachés, les figurines, le sol, les chaises, pieds, dossiers, assises, le miroir sphérique, le plafond, la lumière qui passe de pièce en pièce à travers des murs de papiers aux dessins asiatiques tendus au-dessus de la porte, la petite porte, noire, de la petite pièce noire, labo photo de Charles, fils de Victor, une cuvette, un évier noir, un porte-plaques, des plaques et quelques images pendues à une ficelle, envie d’y aller pour les odeurs, les détails, l’atmosphère. Mais pas accessible. Et puis, ne pas ralentir le groupe, continuer. Long couloir inaccessible, exposition de faïences, assiettes jusqu’au plafond, puis escaliers sombres, juste un peu de lumière qui tombe du haut, alors monter, salon, chambre, tapisseries, sculptures, objets exotiques, meubles travaillés à l’extrême, jusqu’au dernier des extrêmes, objets religieux, meubles religieux, messages gravés, formules latines (Exilium Vita est), rideaux, accumulations de symboles, signes, emblèmes, figures. Dans la salle à manger, la chaise des ancêtres, sur laquelle on ne s’assoit pas, interdite par une chaîne, les carreaux de faïence, chacun peint d’un motif différent, les VH omniprésents, les bancs où s’assiéront les enfants pauvres à qui il offrira des repas, jusqu’à une quarantaine d’enfants dont les descendants viennent parfois, émus, ils retrouvent les peintures, gravures, sculptures, tentures.
Beaucoup, beaucoup de choses, de symboles, d’anecdotes, de souvenirs de la vie de Victor Hugo, une accumulation, un amoncellement, une abondance à la limite de l’encombrement, du trop. La tête fini par refuser d’intégrer autre chose, d’ingérer encore plus, trop vite, trop, trop. On reprends pied dans le grand salon véranda, jardin d’hiver vitré, on imagine les plantes grimpant sur les treillis, la vue sur le jardin et plus loin sur le port, sur le fort, la mer, sorte de contrepoint au salon de chêne qui regorge, qui déborde, qui accumule jusqu’à au-delà de l’accumulation, les symboles, des sculptures, les détails, les messages, sur les tapisseries, les boiseries déjà sombres, les objets. Rien de plat, de simplement courbe, rien de facile, tout est ouvragé, sculpté, travaillé, le moindre espace disponible est modelé, presque torturé. Une pièce, au départ, destinée à être la chambre et l’endroit à écrire, mais que Victor Hugo n’utilisera qu’à peine. Et puis sur le palier, la presse qui donne le ton, les livres qui rassurent, la lumière qui se rapproche, les vitrines, les dos reliés cuir, les premières éditions, ne pas respirer pour ne plus perdre de temps, juste les yeux, regarder, oublier le prochain groupe qu’on croise et qui attend qu’on ait enfin fini pour venir à son tour détailler les titres, les dates, les éditions, les reliures derrière les vitrines. Alors il est temps d’arriver tout en haut. Pièce toute vitrée, gradins rembourrés pour assises à étages et de chaque coté, deux planches noires, rabattues contre le mur, face aux fenêtres, à la vue sur la mer. Une petite cheminée, carreaux blancs à motifs, le verre au sol qui donne de la lumière à la cage d’escalier, mais rien à côté de cette planche, plume, encre, papier, rien. Et là, enfin, un peu de place pour l’imaginer, ou au moins essayer malgré le trop de lumière qui ne convient pas du tout à ces dessins à l’encre, ces ruines, ces monstres, ces ambiances sombres, spectrales, sépulcrales. Les planches installées, celle de gauche ou plutôt celle de droite, sa préférée, la main qui écrit sera du côté du mûr, écrire debout comme on reste debout quand on est sénateur, debout face à la mer, debout face à la vue, face aux mots à aligner, à la feuille blanche, à la plume, à l’encrier, aux mots déjà tracés, à ceux qui attendent de l’être, à l’histoire qui se construit de chapitre en chapitre. Debout face à tout ça.
On ne peut pas s’approcher, aller voir de plus près, respirer, toucher, passer la main sur la planche ni voir la vue en vrai, en plein, en grand, s’asseoir un moment sur le divan le plus proche pour penser un instant à ce que sera la suite avant d’y retourner, debout, la plume, l’encre, le papier. C’est peut-être mieux comme ça. Le rêver, pas le vivre. La visite continue. Au-dessus, une sorte de grenier d’une grande sobriété, là au dernier étage, escamotable comme ses planches à écrire, le lit sur lequel il dormait. Sur le mûr juste à côté, une image de conte, une fée à baguette magique, un chevalier genou à terre, un oiseau gigantesque, une étoile. Une rêverie de grand-père. Je ne me souviens pas d’être redescendue. Reprendre ses affaires, sortir, oublier de retourner passer le plus de temps possible dans le jardin, avec les fleurs, les arbres, les murs blancs de la serre, les allées grignotées par le vert, la rhubarbe, la vue jusqu’à la mer par-dessus le trop haut mur, oublier de repasser par le couloir avec les cartes qui relie le jardin à la rue. Les cartes, cartes marines, une de Guernesey et puis une plus large avec, dans les cartouches, le port de Saint-Sampson et tout en bas gauche, les Roches Douvres. Les cartes sont protégées par des vitres. Dans les reflets des gens qui passent derrière nous, on voit nager la pieuvre