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Guernesey #01 | Hauteville House

Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo

Hauteville House, 38 Hauteville, Guernsey GY1 1DG, Guernesey. Maison achetée le 16 mai 1856 par Victor Hugo pour y vivre la majeure partie de son exil, jusqu’en 1870, date de son retour en France. Et puis quelques séjours ensuite. Au moment de l’achat, la maison, construite en 1800 par un corsaire anglais, est inoccupée depuis plusieurs années, elle a la réputation d’être hantée par l’esprit d’une femme qui s’y est suicidée. Pas de quoi effrayer Victor Hugo qui doit se répéter comme l’apprenti calfat des travailleurs de la mer en face de la maison de Plainmont : «D’ailleurs, il n’y a que les bêtes qui croient aux revenants », lui qui, quelques années plus tôt, alors sur l’île voisine de Jersey, faisait tourner les tables pour entrer en contact avec les disparus.
Une fois la maison achetée avec l’argent gagné par la publication des Contemplations, Victor Hugo s’installe. Il ne peut être expulsé de Guernesey puisque le bailliage ne chasse pas les personnes propriétaires d’un bien sur l’île, il peut se laisser aller plus librement et aménager la maison selon son goût pour la brocante, pour la récupération et pour la décoration, sans crainte de devoir quitter l’endroit en laissant tout derrière lui comme il a été contraint de le faire à Paris.
Visiter cette maison, donnée par les héritiers à la mairie de Paris en 1927, se fait maintenant avec une ou un guide, et avec des groupes de maximum dix personnes, durée une heure. Pas de sac à dos ni de sac en bandoulière, même les appareils photo, limités à la prise de vue pour les souvenirs personnels et sans flash, doivent être tenus sur le devant, pas sur le côté pour ne prendre aucun risque de geste malencontreux. Ne pas ralentir le groupe, rester avec le groupe. Au début ça semble simple, logique, pragmatique.
Première pièce à droite en entrant, en face de l’accueil, billetterie boutique. Un grand salon, banquettes et fauteuils, mais surtout des portraits de toute la famille, de tous ceux qui vécurent dans cette maison, entretenus par la vente des mots et des phrases, du papier des livres du grand homme déjà écrivain célèbre lorsqu’il arrive aux Anglo-Normandes. Sur les murs Adèle (fille) et Adèle (épouse), Charles, le photographe, François-Victor, traducteur de Shakespeare, le souvenir de Léopoldine aussi. Un grand billard au milieu, fauteuils, murs rouges, cheminée noire surmontée de vases, boîtes, bibelots, miroir, tapis à motifs floraux et rideaux également fleuris devant les fenêtres à guillotine qui donnent sur la rue. Au-dessus d’une des banquettes d’angle, des dessins encadrés. Encre sombre, plutôt brune que vraiment noire, ambiance à la limite du lugubre, sinistre, presque macabre pour ce souvenir de Bretagne malgré l’oiseau immense, plus gros que la petite île, le clocher, la côte. Cadre, lui, en bois clair, signé par l’écrivain qui pratiquait, entre autres, la menuiserie.


Pièce suivante. Au centre, une grande table faite d’une porte recyclée, avec des pieds sculptés, en face d’une tapisserie, immense, une cheminée, immense, dont il faudrait des heures pour apprécier chaque détail, les VH cachés, les figurines, le sol, les chaises, pieds, dossiers, assises, le miroir sphérique, le plafond, la lumière qui passe de pièce en pièce à travers des murs de papiers aux dessins asiatiques tendus au-dessus de la porte, la petite porte, noire, de la petite pièce noire, labo photo de Charles, fils de Victor, une cuvette, un évier noir, un porte-plaques, des plaques et quelques images pendues à une ficelle, envie d’y aller pour les odeurs, les détails, l’atmosphère. Mais pas accessible. Et puis, ne pas ralentir le groupe, continuer. Long couloir inaccessible, exposition de faïences, assiettes jusqu’au plafond, puis escaliers sombres, juste un peu de lumière qui tombe du haut, alors monter, salon, chambre, tapisseries, sculptures, objets exotiques, meubles travaillés à l’extrême, jusqu’au dernier des extrêmes, objets religieux, meubles religieux, messages gravés, formules latines (Exilium Vita est), rideaux, accumulations de symboles, signes, emblèmes, figures. Dans la salle à manger, la chaise des ancêtres, sur laquelle on ne s’assoit pas, interdite par une chaîne, les carreaux de faïence, chacun peint d’un motif différent, les VH omniprésents, les bancs où s’assiéront les enfants pauvres à qui il offrira des repas, jusqu’à une quarantaine d’enfants dont les descendants viennent parfois, émus, ils retrouvent les peintures, gravures, sculptures, tentures. 

Beaucoup, beaucoup de choses, de symboles, d’anecdotes, de souvenirs de la vie de Victor Hugo, une accumulation, un amoncellement, une abondance à la limite de l’encombrement, du trop. La tête fini par refuser d’intégrer autre chose, d’ingérer encore plus, trop vite, trop, trop.
On reprends pied dans le grand salon véranda, jardin d’hiver vitré, on imagine les plantes grimpant sur les treillis, la vue sur le jardin et plus loin sur le port, sur le fort, la mer, sorte de contrepoint au salon de chêne qui regorge, qui déborde, qui accumule jusqu’à au-delà de l’accumulation, les symboles, des sculptures, les détails, les messages, sur les tapisseries, les boiseries déjà sombres, les objets. Rien de plat, de simplement courbe, rien de facile, tout est ouvragé, sculpté, travaillé, le moindre espace disponible est modelé, presque torturé. Une pièce, au départ, destinée à être la chambre et l’endroit à écrire, mais que Victor Hugo n’utilisera qu’à peine.
Et puis sur le palier, la presse qui donne le ton, les livres qui rassurent, la lumière qui se rapproche, les vitrines, les dos reliés cuir, les premières éditions, ne pas respirer pour ne plus perdre de temps, juste les yeux, regarder, oublier le prochain groupe qu’on croise et qui attend qu’on ait enfin fini pour venir à son tour détailler les titres, les dates, les éditions, les reliures derrière les vitrines. Alors il est temps d’arriver tout en haut. Pièce toute vitrée, gradins rembourrés pour assises à étages et de chaque coté, deux planches noires, rabattues contre le mur, face aux fenêtres, à la vue sur la mer. Une petite cheminée, carreaux blancs à motifs, le verre au sol qui donne de la lumière à la cage d’escalier, mais rien à côté de cette planche, plume, encre, papier, rien. Et là, enfin, un peu de place pour l’imaginer, ou au moins essayer malgré le trop de lumière qui ne convient pas du tout à ces dessins à l’encre, ces ruines, ces monstres, ces ambiances sombres, spectrales, sépulcrales. Les planches installées, celle de gauche ou plutôt celle de droite, sa préférée, la main qui écrit sera du côté du mûr, écrire debout comme on reste debout quand on est sénateur, debout face à la mer, debout face à la vue, face aux mots à aligner, à la feuille blanche, à la plume, à l’encrier, aux mots déjà tracés, à ceux qui attendent de l’être, à l’histoire qui se construit de chapitre en chapitre. Debout face à tout ça.


On ne peut pas s’approcher, aller voir de plus près, respirer, toucher, passer la main sur la planche ni voir la vue en vrai, en plein, en grand, s’asseoir un moment sur le divan le plus proche pour penser un instant à ce que sera la suite avant d’y retourner, debout, la plume, l’encre, le papier. C’est peut-être mieux comme ça. Le rêver, pas le vivre.
La visite continue. Au-dessus, une sorte de grenier d’une grande sobriété, là au dernier étage, escamotable comme ses planches à écrire, le lit sur lequel il dormait. Sur le mûr juste à côté, une image de conte, une fée à baguette magique, un chevalier genou à terre, un oiseau gigantesque, une étoile. Une rêverie de grand-père.
Je ne me souviens pas d’être redescendue. Reprendre ses affaires, sortir, oublier de retourner passer le plus de temps possible dans le jardin, avec les fleurs, les arbres, les murs blancs de la serre, les allées grignotées par le vert, la rhubarbe, la vue jusqu’à la mer par-dessus le trop haut mur, oublier de repasser par le couloir avec les cartes qui relie le jardin à la rue. Les cartes, cartes marines, une de Guernesey et puis une plus large avec, dans les cartouches, le port de Saint-Sampson et tout en bas gauche, les Roches Douvres. Les cartes sont protégées par des vitres. Dans les reflets des gens qui passent derrière nous, on voit nager la pieuvre

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