Archives mensuelles : avril 2026

Fin de mi-avril 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Encore une de ces semaines avec deux lieux distincts, même trois lieux si on compte le trajet et la pause citadine au milieu. Commencer par Chausey, archipel de la Manche, pas trop loin de Saint-Malo, à peine plus d’une heure de bateau et on est dans un monde qui n’est plus vraiment le nôtre. Ici rien ne se fait sans penser la marée. Sorte de magicienne, elle fera apparaître, mais aussi disparaître, des îles et des îlots, des rochers, des passages, des plages et des vasières. Oublier la marée serait se condamner à ne visiter qu’une île et un seul paysage quand on pourrait en voir des dizaines, des centaines. S’asseoir sur un caillou ou sur une dune de sable voire même sur le banc d’une des rares maisonnettes, et regarder la mer qui fait naître des îles ou en fait disparaître, loin là-bas l’horizon et peut-être l’ailleurs, à nos pieds les bulots tous autour de leur mare, un couple d’huitriers-pie en costume yin et yang, les rochers et les algues, leurs lascives caresses, tout là-haut les nuages et puis quelques oiseaux, le jet d’eau d’un couteau, la bossette d’une praire pour savoir où gratter pour avoir à manger et de quoi partager avec d’autres habitants. Conversations du soir quand le calme est revenu, le soleil apaisé, la navette repartie vers les ports de la côte. Alors, tout simplement avec tout ce qu’on a vu en une seule marée, avoir de quoi refaire toute la philosophie.
Et puis devoir partir même si promesse est faite en crachant sur l’estran qu’on reviendra par ici, et si possible très vite, pas possible autrement.
De la mer à la montagne, pause par la capitale, et un peu l’impression que la notion de temps est liée à celle de lieu. Ici on n’a pas le temps, on se presse, on s’empresse sans tenir aucun compte de la nature qui, ici, n’est que décoration, faire-valoir, anecdote.
Retour à la montagne et se mettre à comparer ce qui est devant la fenêtre avec ce qui reste rangé dans les souvenirs de l’avant du voyage. La neige a bien fondu sur la montagne d’en face, les herbes ont tant grandi qu’on ne les reconnaît plus, les graminées en tous genres ont maintenant leurs plumeaux, pas juste les longues feuilles qui disaient leur jeune âge. Des feuilles sur tous les arbres, parfois encore petites, parfois déjà adultes. Ne serait la couleur encore jeune et toute douce des arbres qui viennent juste de se vêtir pour l’été, on pourrait déjà croire que le printemps est loin et chercher les zones d’ombres pour reposer les yeux éblouis de trop de lumière. Les chemins se tachent de blanc, de coups de projecteur pour venir mettre en valeur tel endroit où tel autre, la lumière doit choisir où elle vient se poser, où elle peut s’immiscer entre le rideau des feuilles. Finis les temps tranquilles, de l’hiver et du froid où le soleil pouvait se poser n’importe où sur le chemin entier. Retour aux habitudes, à l’écoute des oiseaux qu’on reconnaît tout de suite, habitudes des pieds qui savent où se poser, qui savent le solide de la roche, de la terre après avoir glissé, pataugé, dérapé sur le fuyant du sable qui mange jusqu’aux empreintes si l’eau le laisse faire. Sur le versant d’en face, les arbres au feuillage neuf, taches claires et lumineuses nous feraient presque penser qu’elles sont issues de trous dans l’ombre des nuages où se poserait le soleil, comme sur le sentier couvert par le sous-bois.

Shetland #12 & 13 | Lundi 6 mai et mardi 7 mai 2024

Lerwick – Sumburgh Airport – Lerwick, The Dowry, Commercial Street – Sumburgh Airport – Edimburg – Amsterdam – Paris CDG

Carnet du voyage aux Shetland de S et N, avril-mai 2024

La fin du voyage.

On sait que le moment viendra, qu’on n’y échappera pas, que les bonnes choses ont une fin, ma grand-mère vous l’aurait dit. Mais quand même, on aimerait bien rêver, avoir encore le temps de retourner là-bas, de revoir cet endroit, d’essayer ce resto, et le coucher de soleil, et ce lieu sous la pluie ou un jour de tempête, discuter plus longuement avec cette personne qu’on aimerait tant revoir, et connaître cette amie dont elle nous a parlé, perdre ses doigts dans la laine si douillette des moutons, discuter plus longuement, loin du superficiel, comprendre mieux ces îles et tous ceux qui y vivent, en plus des paysages dans toutes les saisons et puis voir les oiseaux s’élancer hors du nid, pêcher le premier poisson, les regarder grandir. Sans vraiment y penser, on a toujours en tête cette date du départ, de la fin du voyage, vérifier sur la liste qu’on n’a rien oublié de ce qu’on s’était fixé comme un indispensable ou bien se faire à l’idée qu’on n’aura pas vu ça, avoir envie de revenir, et peut-être même aller jusqu’à se faire une liste pour la prochaine fois. 

Alors, quand les bagages sont faits, que la porte est fermée de cet appartement qui a fait camp de base pendant autant de jours, quand on a fait le plein de la voiture louée, on arrive au bout de l’île dans cet aéroport devant le grand panneau qui annonce les départs. Et on lit CANCELED. Se sentir démuni•e, un peu bête, même si malgré le brouillard tout le long de la route, la visibilité, vraiment catastrophique, on y pensait encore, au retour à la maison. Une journée de plus sur l’île, mais qui aurait pu être quasiment n’importe où, devant un guichet quelconque, n’importe quelle salle d’attente. Attente, discussions, tractations, négociations, appels, messages, prévenir, essayer de trouver autre chose, une autre solution, même avec un détour, un délai, changer les plans, en refaire, les défaire, les refaire autrement. Et puis, se résoudre, se soumettre, accepter. Parce qu’on n’a pas le choix. Et voir comme une chance de pouvoir quand même reprendre le même appartement, celui qui était rangé déjà dans les souvenirs, au moins dans le passé, le remettre au présent, même un peu au futur, au moins jusqu’à demain. Faire la route dans l’autre sens, de Sumburgh à Lerwick. Se dire que finalement, on s’en doutait un peu en voyant le brouillard tout au long de la route et puis par la fenêtre dès le moment du réveil, que les clés du logement qu’on avait oublié de déposer comme prévu, celles qu’on avait pensé déposer à l’aéroport, finalement, on a bien fait de les oublier. Un signe ? Croire un moment aux signes. Et rentrer à Lerwick. Et tenter d’apprivoiser ce contretemps qui nous prend tout notre temps et nous brouille bizarrement ce qu’on aurait pu voir comme une chance inouïe, bonus inespéré : une journée de plus sur l’île.

Nos têtes sont ainsi faites, changer de perspective n’est pas toujours si simple. Se réconforter en testant le menu de ce restaurant-café qu’on n’avait pas testé, the Dowry, dans cette Commercial Street qui nous est familière à force d’arpentages. Retrouver des îliens qui ne savent rien de nos déboires quand on ne sait rien des leurs, ou de leur journée tranquille qui se passe comme prévu, peut-être comme d’habitude. Alors, imaginer, en piochant un détail chez les uns et les autres, et puis aussi sourire voire même franchement rire de ceux qui sont autour pour se changer les idées, pour faire contre mauvaise fortune bon cœur, pour conjurer le sort, pour voir le bon côté des choses. Les expressions pour dire ce genre de situation, leur nombre, leur variété, nous accueille dans un monde où on n’est pas les seuls. Peut-être une façon de se mettre du baume au cœur, de nous remonter le moral, de nous remettre d’aplomb, de nous redonner des forces, de nous consoler de nos peines, cette pléthore d’expressions !

Photo © Sylvie Strangejazzy

Le lendemain matin a un goût de déjà-vu. Mais cette fois, pour conjurer le sort, ne pas oublier les clés de l’appartement. Refaire la route pour Sumburgh, avec en tête l’idée, au moins la conviction que c’est la dernière fois, se dire que le brouillard est parti, qu’on voit loin et qu’il n’y a plus aucune raison de devoir changer les plans qu’il a fallu refaire, tricoter autrement, entre correspondances et billets à changer, annuler et refaire. Finalement aujourd’hui, le départ, le vrai, nouveau trajet pour Paris, via Édimbourg et Amsterdam. Des escales pas prévues, dont on ne verra rien, ou à peine de haut si on a cette chance d’être près du hublot. 

Annonces, attente, bagages à enregistrer, attente, vérification des papiers, attente, s’installer dans l’avion, attente, et enfin décollage. Attendre l’atterrissage. Attendre.

La fin du voyage pour S et N. 

Et pour moi, le début de l’histoire de cette rédaction de carnet de voyage pour un voyage que je n’ai pas fait. Alors oui, il m’a manqué plein de choses, les odeurs, les sons, les goûts, les émotions qui naissent de se sentir entourée par les bruits, les voies, les images, le froid, le chaud, l’humide, la fatigue, la surprise. Il me manque tout ça et sûrement plein d’autres choses qui m’ont tellement manqué que je les manque ici, au moment de les citer. Mais j’y ai gagné le temps. Déjà durant le voyage, un temps un peu à part dans mon temps quotidien bien loin de ces îles lointaines, une partie de mes pensées était un peu liées aux pas de S et N qui m’ont fait partager par photos, par messages, petits mots et anecdotes, une partie du voyage et c’était une grande chance. Grand merci à vous deux.

Le temps aussi de voyager en documentation. Voyage en internet, voyage en parallèle, avec des excroissances de chaque côté de la ligne, des détours, des ajouts, une sorte de voyage en extensions. Possibilités de recherches aux ramifications qui seraient presque infinies, depuis les journaux en ligne, les réseaux, les #, les mots-clés et les liens, les pages Wikipédia, les articles en tous genres et les publications, et même jusqu’aux bouquins, aux livres, numériques ou pas. Voyage en cartes. (J’aime beaucoup les cartes.) Le numérique pour les cartes permet ce genre de voyage, en cartes géographiques, en images, en 3D, zoomer sur un détail, zoomer sur un endroit, découvrir des broutilles qui feraient naître des romans, pouvoir tirer sur le fil presque jusqu’à s’y perdre, au moins, sans aucun doute, jusqu’à y perdre son temps même si le terme perdre n’est pas approprié puisqu’on peut y gagner de quoi nourrir un carnet. Un voyage différent, mais qui vient compléter le voyage fait en vrai, lui qui m’a bien aidée à ne pas m’éparpiller, même si, je l’admets, la tentation est grande de sauter de lien en lien pour s’égarer presque plus que l’on pourrait se perdre les deux pieds dans la tourbe au milieu des Shetland.

J’ai fait un beau voyage.

« Qu’importe si j’ai pris ce train, puisque je l’ai fait prendre à des milliers de gens » Blaise Cendrars, auteur de La prose du Transsibérien

Mi-avril 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Semaine de beau temps et puis aussi de vent, semaine loin des montagnes, une semaine vue sur mer, sur l’île de Guernesey avec, quand même, un peu de voyage de chaque côté, puisque ce n’est pas à côté. Passage par la ville. Retrouver des arbres en parcs et coupés au carré. Les premières petites feuilles, miniatures vert tendre à qui on fait confiance pour redonner à l’arbre une forme plus conforme à ce que font les arbres qui vivent en liberté. Et du côté des pieds, les envier presque un peu, eux qui ont encore droit à un petit peu de terre pour poser leurs racines quand pour les pattes d’humains, ce sera du goudron, presque exclusivement.
Quais de gare, rails de train, quai de gare. La mer. Quai de port, pont de bateau en métal, quai de port. L’île. Changements de paysages en suivant les marées, tantôt étendue d’eau, tantôt cailloux, vase, sable, grande plage piquetée de récifs et de rochers coiffés d’algues qui hésitent entre le brun et le vert, mais qui ont pour la plupart choisi le côté sombre, sûrement pour trancher sur le jaune pâle du sable, le bleu tendre de l’eau.
Retrouver également les ailes de la mer, goélands insolants surtout autour des ports où ils glanent tous les restes des humains repus. Et puis le claquement, craquement, cliquetis du bel huitrier pie et plein d’autres oiseaux que je n’ai pas reconnus. Leurs chants souvent se mêlent avec le bruit des vagues qui mordent dans la plage et s’y cassent les dents, le bruit des conversations lorsque les gens se parlent, ou les bruits de voitures quand on est près de la route. Et puis le bruit du vent qui s’installe comme chez lui entre nos deux oreilles et fait comme un matelas à tous les autres sons.
Sur l’île de Guernesey, j’ai enfin retrouvé l’animal mythique que je voulais rencontrer. La pieuvre. La pieuvre de Victor Hugo dans les travailleurs de la mer. Pour la voir de ses yeux, juste se contenter de la sculpture sur le banc devant Albion Tavern. Pour la voir dans sa tête, la géante terrible, celle qui fait basculer presque toute l’histoire, qui pousse le suspens du sommet de la nature jusqu’au fond de la mer, alors lire le roman et se laisser aller à la voir arriver du fond des profondeurs, ruisselante, magnifique, terrifiante dans les phrases de Hugo, par ses mots et ses verbes, ses élans d’adjectifs et son habileté à nous faire voir tout ça, à nous faire vivre tout ça, à y être tellement qu’on ressort du chapitre, trempé•e et pantelant•e. Cette bête affolante, elle est née juste là, sur cette simple table, quelques planches de bois noir, une table rabattable où il écrivait debout, juste en face de la mer. Alors on imagine qu’un jour de grande tempête, le vent qui se jetait sur le verre des carreaux pour y laisser sa bave tout le sel de son fiel et les vagues féroces qui mordaient la jetée, les bateaux malmenés et la lumière mangés par les si sombres nuages, la pieuvre s’est imposée comme la seule évidence qui pouvait raconter toute la force, la puissance de cette mer qu’il avait chaque jour là, juste devant sa porte tout le temps de son exil.
Après une telle rencontre, besoin d’un peu de calme, de regarder la mer, tranquille, douce et paisible, ciel bleu et grand soleil, à peine quelques nuages pour donner le sourire à un ciel trop uni. Rester là un moment et regarder sans voir le niveau de l’eau varier, le caillou apparaître ou bien se faire recouvrir, la plage qui s’agrandit, se mouchète de rochers et laisse les bateaux posés sur leur gros ventre. On reprend goût au calme, et on accepte enfin les humeurs de la mer en se disant qu’elle peut autant se faire furie que chaton adorable et puis se souvenir qu’elle monte puis redescendra, qu’elle descend puis remontera, juste lui faire confiance en sachant qu’elle peut tout, de la pieuvre aux bains de mer, de la marée qui submerge à la plage qui s’étire sur des distances immenses.
Regarder la mer et y voir notre monde

Début de mi-avril 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Première partie de la semaine encore à la montagne avant de partir pour quelques jours à Paris. Avant un rafraîchissement net, une semaine plutôt chaude, les bras sortent des pulls, le rouge des coups de soleil lance des avertissements aux peaux encore toutes blanches des mois emmitouflés. Arrivée vrombissante des insectes volants, des guêpes dans la maison qu’on essaye de faire sortir, les fourmis au travail dans la grosse fourmilière qu’on croyait désertée. Tout l’hiver juste une butte de branchettes et de brindilles, de petits morceaux de feuilles, et même quelques orties qui y plantent leurs racines. Mais soudain au printemps, la grande agitation, têtes, abdomens et pattes, les antennes qui se touchent, trajectoires mystérieuses, mais toujours au galop, jamais le pas badin d’une petite balade.
De mon côté à moi, balade bien plus lente, le temps de s’arrêter sur tout ce qui sort de terre, tout ce qui pousse, qui éclot, le regard submergé. Les fougères se déroulent, d’abord la crosse d’évêque avant d’étendre les feuilles, tige à texture étrange, entre écaille et poils courts, pas encore vraiment de vert, ce sera pour l’intérieur que la plante protège encore, son trésor, sa fortune, sa précieuse chlorophylle. Les pissenlits sont, eux, beaucoup moins hésitants, les feuilles découpées comme des dents de lions sont déjà déployées depuis un bon moment, vient le tour des pompons jaunes, colonie, capitule, regroupement de fleurs qui feront la fameuse sphère de ces graines que l’on souffle pour qu’elles s’envolent au vent. Toujours une pensée à cette saison de l’année pour le dico Larousse dont les vielles couvertures incitaient de semer à tout vent la connaissance des mots.
Beaucoup de jaune en ce moment, même des marées de jaune le long de la voie du train avec des champs entiers, sur des surfaces immenses de cette plante, d’elle seulement, de quoi nous éblouir, nous faire plisser les yeux pour y regarder quand même. La lumière du printemps se fait de plus en plus forte, elle n’est plus dispensée par un soleil rasant, mais arrive maintenant d’un soleil qui prend de plus en plus de hauteur. Tombant plus verticale, la lumière est plus dure, elle tapote sur les têtes et elle les caresse moins, alors on baisse les yeux, on les plisse, on les cache derrière des verres fumés. On regarde cette lumière à travers le doux filtre des feuilles nouvelles nées, de leur vert teinté de jaune qui rassure et apaise : les arbres seront encore là pour nous faire une belle ombre qui dansera dans les souffles et gardera la fraîcheur pour l’été à venir. Les feuilles poussent et repoussent nos vues sur le lointain qu’on pouvait deviner à travers les branches nues, mais qui nous sera cachée pendant la belle saison. Alors se concentrer sur ce qui pousse juste là, les premières orchidées, le lamier, les pâquerettes, tout garder en mémoire avant d’aller en ville où la terre ne sera plus qu’encerclée de bitume quand ailleurs on inverse toutes les proportions : beaucoup de terre, peu de goudron. Mais en y regardant bien, en ouvrant les oreilles, on a parfois la chance, autant qu’à la montagne quand les heures se décalent d’avec celle du passage du camion des poubelles, d’entendre le matin, la sérénade du merle

Shetland #11 | Dimanche 5 mai 2024

Lerwick – Sandsound – Bridge of Walls – Walle – Kergord Woods – Brae Hotel – Voxter House – Mossbank – Voe – Lunna – Levaneap – Laxo – Catfirth – Skellister – Eswick – Lerwick

Carnet du voyage aux Shetland de S et N, avril-mai 2024

Demain ce sera le départ, le retour en avion. Dernier jour de balade sur l’île. Le trajet sur la carte raconte les sentiments, un peu les émotions : un quadrillage en règle, façon de retourner une dernière fois dans ces endroits qui sont devenus familiers, façon de dire au revoir. Mais façon également de voir tout ça autrement puisque la brume est installée, elle a pris ses aises entre la lumière et nous. Elle nous oblige à regarder autrement, à nous concentrer mieux et encore davantage sur tout ce qui est proche et oublier le lointain. Ambiances un peu plus sombres, avec un petit air de mélancolie, de nostalgie, de tristesse de devoir quitter l’endroit.

Retour sur les endroits déjà visités hier, Sandsound, Bridge of Walls, Walls, Dale of Walls et Kergord Woods. La mer, avec son horizon un peu flou, mer et ciel mélangés du début à la fin et sans interruption, mangée par le brouillard, nous ramène encore plus à l’idée d’isolement, l’idée d’être sur une île. Les murs en pierre prennent une couleur plus dure et plus austère, le vert se fait plus sombre. Pour la forêt de Kergord, un côté enchanté, l’idée qu’on pourrait presque y rencontrer un druide, une fée, un magicien ou bien un de ces êtres fantastiques et mythiques qui vivent à Brocéliande et qui ne s’éloignent jamais trop d’où les tables sont rondes. Alors pour vérifier, revenir à l’idée à la genèse de ce bois, pour mieux comprendre encore notre besoin de forêt, de la magie des forêts. 

La forêt de Kergord (Kergord Woods)
Fièrement présentée par les habitants des Shetland comme leur plus grande étendue boisée et la seule « forêt » des îles Shetland, la forêt de Kergord se compose en réalité de quelques petites parcelles de bois mixte situées à Weisdale, à environ 1,5 km au nord de l’embouchure de Weisdale Voe. Le Dr George Munro, propriétaire du domaine de Kergord, a planté 3,6 ha (9 acres) de bois entre 1913 et 1920 afin de créer des brise-vent. Les principales essences étaient l’épicéa de Sitka et le mélèze du Japon, avec en moindre quantité le sapin blanc, le sycomore, le sorbier, le bouleau et d’autres espèces. Les plantations étaient mixtes, avec des rangées alternées de différents types d’arbres. Malgré la nature relativement abritée de la vallée et ses sols fertiles, les hivers froids et surtout les tempêtes ont posé des défis, entraînant la perte de nombreux arbres. Certaines parties du bois ont été exploitées pour le bois d’œuvre. Kergord présente un intérêt pour les ornithologues, car il est devenu le refuge d’oiseaux des bois et abrite également des espèces généralement considérées comme des migrateurs de passage dans les Shetland.
Source : Scottish Places

Pour le déjeuner, pause au Brae Hotel, à Brae. Un endroit singulier qui célèbre le côté scandinave des Shetland. L’aspect extérieur est moderne, bardage clair de planches horizontales, métal, grandes baies vitrées, escalier géométrique, un logo de nœud celtique stylisé. Intérieur du même style, moquette à grands motifs géométriques, canapé épuré, murs clairs Et partout sur ces murs entre des lampes qui les mettent en valeur, des boucliers. Pas le côté antique, des boucliers propres, modernes, parfaits, mais avec des motifs celtiques, tout brillants, presque clinquants. Des boucliers qu’on pourrait retrouver dans les reconstitutions, ou les événements tels que le Up Helly Aa. Up Helly Aa est un festival qui s’échelonne entre janvier et mars selon les lieux, il célèbre le feu, la lumière, en lien avec Yule et le solstice d’hiver. La fête la plus importante de ce festival a lieu à Lerwick le dernier mardi de janvier et il réunit jusqu’à un millier de participants qui défilent avec des torches et en costume d’inspiration viking. À cette occasion, une réplique de bateau viking construit tout exprès est offerte aux flammes. D’après le Shetland Museum, l’origine de ce festival est liée à la tradition de Yule, mais aussi à l’ennui dont souffraient les soldats revenus des guerres napoléoniennes au début des années 1800 et pour qui la vie sur les îles était un peu trop calme. Ils ont trouvé dans la mise place de ces festivités un dérivatif bienvenu. Mélangeant les traditions de Yule, du carnaval, de Noël, sur fond d’aurores boréales et d’histoire scandinave, une tradition festive s’est mise en place autour du feu, impliquant au départ l’utilisation de barils de goudrons, jugés trop dangereux et remplacés par une procession avec des torches aux environs de 1874-1880. Petit à petit le festival devient une institution avec ses rites, ses chansons et ses codes. La première réplique de drakkar est fabriquée et brûlée en 1889. La préparation du festival était aussi vue et promue par les sociétés de tempérance de l’époque comme un moyen d’occuper les jeunes hommes qui disposaient ainsi d’une alternative aux beuveries dévastatrices. Chaque année, et dans chacun des endroits où se déroule une fête, un nouveau Jarl est élu par le comité qui supervise la préparation et le déroulement des festivités. Peu de changement désormais dans le déroulement de ces réjouissances, mais des femmes sont néanmoins admises dans les comités autrefois réservés aux hommes. L’une d’elles a été élue Jarl en 2015 au sud de Mainland.

Après cette pause sous les boucliers du Brae Hotel, suite de la balade, toujours entre brume et brouillard sur la B9076 en direction de Voxter, puis tout au bout de la péninsule, vers Mossbank, puis redescente vers Lunna et la péninsule juste au sud de la précédente. Le long de la route, beaucoup de ruines, des maisons délabrées, désertées qui prennent un aspect triste, parfois presque sinistre au milieu du brouillard. Imaginer la vie des gens qui ont vécu ici et puis ont décidé qu’il leur fallait partir, qu’ailleurs serait sûrement mieux, ne pouvait qu’être mieux que cet endroit que nous, on découvre et qu’on trouve simplement magnifique. Peut-être une histoire proche du pli dans la chaussette, rien de dramatique en soi, mais quand le temps s’en mêle, le pli dans la chaussette devient un vrai problème, irritations d’abord, puis douleurs et ampoules, il nous arrache la peau ce pli dans la chaussette. Et ici, accepter qu’il nous manque la durée et la longueur du temps pour connaître vraiment un endroit comme ces îles. Manque la diversité des météos, les tiraillements comme des joies du voisinage, les soucis personnels, les histoires de famille, et puis les coups du sort en bien autant qu’en mal, et tout ça bien coincé entre les sympathies et les antipathies propres à nous tous. Grandeurs et mesquineries dès que vient se mettre dans le jeu, le fameux facteur humain.

Entre les couleurs froides et un peu tristes des pierres grises des maisons, les bruns et les dorés des algues et de celles qui adorent s’y cacher : les loutres. Vers Eswick, on se rapproche de la mer avec l’espoir d’en voir, dans cette crique à l’extrémité de South Nesting Bay. La loutre d’Europe est un mammifère carnivore semi-aquatique de la famille des mustélidés. Les loutres que l’on retrouve sur les rivages marins des Shetland ne sont pas des loutres de mer, mais des loutres d’Europe ou loutres communes, les même que l’on peut voir dans les marais et les rivières d’Europe et même si elles n’ont rien contre quelques mollusques et crustacés, elles ont ensuite besoin d’eau douce pour se rincer et évacuer le sel qui diminue la capacité isolante de leur fourrure. Leur peau ne supporte pas bien le sel, point commun qu’elles partagent avec les humains, en plus de leur attrait pour le poisson. Goût commun qui leur a été presque fatal, l’espèce ayant longtemps été en danger, chassée pour sa fourrure et considérée comme nuisible par les pêcheurs et les éleveurs de poissons à qui elle fait concurrence. Pourtant, la loutre, si elle apprécie particulièrement les animaux à arêtes restant liée de près aux milieux aquatiques, peut également se nourrir de baies, de racines et d’autres végétaux.

Actuellement protégées, y compris au niveau européen, les populations de loutres se régénèrent lentement un peu partout malgré la pollution, en particulier l’usage des pesticides qui vident les rivières de leurs poissons et privent donc les loutres de nourriture. Autre obstacle qui freine leur retour, l’aménagement des berges, souvent bétonnées, tondues de près et sans arbres, qui ne leur permettent plus de creuser leur terrier, leur catiche.

Plus faciles à observer, les moutons, les vaches des Highlands à longs poils et grandes cornes ainsi que les poneys qui occupent les champs, les près et parfois, ayant trouvé une faille dans les clôtures et barrières, se retrouvent sur la route. Pour les photos, ces animaux jouent parfaitement les premiers plans devant des paysages pâles d’où les contrastes se diluaient jusqu’à ne plus exister, lorsque le regard tentait, vainement, d’y voir un peu plus loin.

Repus de ces ambiances créées par la brume et le brouillard, nous rentrons vers Lerwick. Dernier petit tour en ville pour profiter de ces lumières, ces ambiances si particulières et qui conviennent presque trop bien au souvenir des histoires policières d’Ann Cleeves et de la série Shetland. Sur l’eau grise du port et se découpant sur le gris du fond toujours dans le brouillard, les couleurs vives du canot de sauvetage rassurent : la couleur existe encore et sa présence dans le port prouve que sur la mer, personne n’a besoin de secours.

Photo © Sylvie Strangejazzy

Sur les billets d’avion, la date de demain est celle du retour, alors pour ce soir, un peu de rangement dans notre camp de base qu’il va falloir quitter, préparer les bagages et dans la tête aussi, commencer tout doucement à ranger toutes les images de ces îles des Shetland parmi les souvenirs.

Début avril 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Jusqu’à ces derniers jours, le matin, gelées blanches et la veste qu’on fermait jusqu’en haut, jusqu’à mettre un bonnet pour certains très frileux. Depuis avant-hier, le bulletin météo nous parle d’estival pour qualifier le temps. Les plantes à peine nées souffrent déjà de la chaleur. Pas toutes, heureusement, mais pour les plus fragiles, c’est une épreuve ardue qui les marque, les flétrit, leur donne l’air chiffonné, nous fait penser sécheresse et puis un peu vieillesse, comme si déjà l’automne pointait le bout de son nez comme en une fin d’été. Ce chaud prématuré nous volerait une saison ? Une précipitation des saisons à changer quand on parle par ailleurs de précipitations pour une pluie qui tomberait, qui ici ne tombe pas. Imbroglio de mots à regarder de près quand le temps s’y prêtera, pour l’instant trop à voir et à vivre dehors.
Les brebis sont sorties et c’est un gros changement pour notre environnement. L’herbe pas encore bien haute suffira peu de temps à leur bel appétit de verdures bien fraîches, changement réjouissant quand on pense à l’hiver et au foin servi sec, sans aucun choix possible au niveau du menu : pas question de préférer, au prix de quelques pas, la plante qui convient le mieux à l’envie du moment. Changement d’odeur aussi, leurs excréments d’abord, et leur toison ensuite, pour peu qu’on s’en approche, une odeur grasse et riche, parfois agrémentée de la senteur des herbes qui s’accrochent aux filaments de leur laine. Et puis le son ensuite, entre bêlements et clochettes, on s’inquièterait presque, à l’heure de la sieste, de l’absence de ces bruits.
L’air reste rarement calme, les moutons endormis, couchés à l’ombre des arbres pour fuir la chaleur ou occupés plus loin, nous restent les oiseaux qui marquent leur territoire, appellent et cherchent l’aile sœur en s’entourant, douillets, dans une boule sonore, dans une conversation qui nous est étrangère, mais qui nous charme comme on se laisse porter par les notes, les accents et le flot d’une langue étrangère.
Les arbres et les arbustes, même les plus prudents, commencent doucement à entrouvrir, timides, les rideaux de leurs bourgeons. Le noyer déplie ses ailes qui grandiront ensuite, guidées par les nervures déjà là pour guider la naissance, la sortie, des premiers brins de feuilles rougies par cet effort qui n’y mettront du vert qu’une fois déployées. Chez les poiriers, pommiers et autres arbres fruitiers, les fleurs doucement se transforment, elles ouvrent leurs pétales pour accueillir l’insecte ou déjà presque fruits, prennent, en bien plus petit, la forme qu’elles auront une fois devenues adultes et pourront régaler nos papilles aussi bien qu’elles régalent nos pupilles une attendant ce jour.
Le jour commence à baisser, à se penser sans lumière, on y regarde de plus près et un peu plus longtemps avant de faire confiance à autre chose qu’à nos yeux. On attend les étoiles, les songes qui parlent d’espace, mais le noir ne vient pas, se lève comme le soleil le ferait pour les jours, la pleine lune ronde et pâle qui efface les étoiles, nous fait rêver moins loin, mais il y a tant à faire même en restant tout près, dans le système solaire à observer les ombres qui parlent pour les choses et parfois pour les êtres

Shetland#10 | Samedi 4 mai 2024

Lerwick – Noss avec Shetland Seabird Tour – Peerie Shop Cafe – Lerwick à pied – Weisdale – Bixter – Twatt – Voe – Urafirth – Tangwick – Hillswick – Lerwick

Carnet du voyage aux Shetland de S et N, avril-mai 2024

Départ tôt ce matin, très tôt. Lever 4 h 30 pour le départ à 5 h 30 du bateau de Shetland Seabird Tour pour profiter du lever de soleil avant de retrouver les oiseaux de mer, surtout les fous de Bassan, autour de Noss et Bressay. Des couleurs, puis des plumes noires et blanches avec une capuche jaune pâle, discrète touche de couleur sur la tête de ces majestueux oiseaux. Le lever de soleil sur la mer a quelque chose de spécial, dégagé de cette envie, lorsque l’on est sur la terre, de voir derrière ce qui gêne, construction, colline, arbres ou montagne, ou tout autre obstacle, naturel ou humain. En mer, on peut en profiter jusqu’au bout de l’horizon. Ensuite les nuages, qui aujourd’hui sont là juste pour se faire peindre, ciel pommelé impatient de donner du relief à la fresque fiévreuse du commencement du jour. Des flammes, ne garder que les colorations, sans ajouter la forme qu’on laissera aux nuages ou aux reflets dans l’eau, dans le sillage du bateau suivant la direction. Peut-être aussi pour nous autres humains, une valeur spéciale donnée à ces spectacles par le simple fait qu’on les sait éphémères, autant qu’ils sont uniques. Les couleurs d’abord vives, éclatantes, flamboyantes, vont doucement pâlir et en quelques instants prendre une teinte désuète. On parle de vieux rose, mais il faudrait encore ajouter cette valeur « temps qui passe » sur toutes les autres couleurs qui aident le soleil à prendre de la hauteur, à s’élever doucement au-dessus de l’horizon, à éclairer la terre. Bientôt le ciel vire au bleu, au beau temps qui nous gâte depuis le début du séjour, le lever de soleil nous laisse des souvenirs, aussi quelques photos, un peu de rose aux joues et puis quelques degrés de ce sourire béat qu’on a quand on contemple et quand on s’émerveille.

Suite de l’émerveillement avec les fous de Bassan. La lumière du matin n’écrase encore personne, elle porte les oiseaux, rend hommage à leurs plumes et à tous les détails qui resteraient dans l’ombre avec un éclairage plus dur qui ne viendrait que du haut. Sur les falaises humides, la lumière joue aussi, elle profite de l’humide laissé par le frais de la nuit pour jouer sur les pierres des jeux d’irisations, de reflets, de scintillements. Avec les oiseaux, bien davantage encore qu’avec les couleurs du lever de soleil, il faut être à l’affut, d’une attitude en vol, d’une tête qui se penche, un vol en escadrille qui semble désordonné, mais ne mène jamais à aucune collision. Et surtout du piqué de l’oiseau qui part en pêche qui se transforme en flèche. Toute l’opération se fait en instant, repérer le poisson, tendre le cou vers lui et tout le corps qui suit, les pattes escamotées, les ailes qui se plient pour mieux se rapprocher, pour finalement coller complètement au corps. Le bec en pointe de flèche et le corps empennage. Et l’oiseau disparaît sous la surface de l’eau. On ne pense pas au poisson qui y perdra la vie, mais juste à cet oiseau, à sa pêche fructueuse, et on se réjouira de le voir prendre des forces pour pouvoir replonger et nous émerveiller, encore de nombreuses fois, du spectacle qu’il nous offre dans cette douce lumière.

Retour à terre, reprendre nous aussi des forces après avoir vu les fous engloutir tant de poissons ! 8 h 30. Il est encore l’heure du breakfast au Peerie shop café situé sur l’esplanade. Le Peerie shop est un bâtiment traditionnel en pierres, construction allongée avec sa porte principale qui donne sur le port, la mer. Cadeaux et souvenirs. Sur le côté, l’entrée du café avec une petite terrasse nichée entre deux autres bâtiments : sûrement une bonne solution pour s’abriter du vent. À la carte, le breakfast traditionnel, œufs et tout ce qui va avec. On peut bien sûr commander autre chose, les gâteaux sont tentants, tout comme les viennoiseries, mais l’alimentation fait aussi partie de la découverte d’un endroit et le breakfast, quand même, c’est le breakfast, Legendary… comme le dit la carte de l’établissement !

Une fois restaurés, profiter du ciel toujours bleu pour une petite promenade en ville. La rue principale, l’Esplanade qui longe le port se prolonge en un chemin pour piétons avec vue sur la mer, Twageos Road. Des bancs pour admirer le large et la grande île de Bressay, le dos chauffé par les hauts murs en pierres au sommet toujours crénelé de cailloux verticaux, des jeux pour enfants, un gazon parfaitement britannique, l’endroit est tranquille, ce serait le lieu idéal pour venir lire un des romans de la célèbre Ann Cleeves dont les livres ont été adaptés en série par la télé britannique : « Shetland », qui se décline de saison en saison depuis 2013. La maison dans laquelle habite un des personnages principaux a les pieds dans l’eau, une porte verte et un toit d’ardoise avec une toute petite lucarne tout en haut. Elle n’offre que son épaule au large. De chaque côté de la maison, des cheminées en pignons et devant, protégé de la mer par un mur, une courette, de quoi tirer un petit canot au sec, juste devant la porte. The Lodberrie. Visite incontournable pour les fans !

Twageos Road continue d’abord entre les maisons puis au milieu des pelouses jusqu’au bout de la pointe, the Knab. Aujourd’hui balade tranquille, l’endroit a longtemps servi de carrière et la plupart des maisons de Lerwick sont construites avec des pierres extraites de cet endroit. C’était et c’est toujours un poste d’observation privilégié et stratégique pour voir arriver les navires du sud avant qu’ils ne se présentent dans le passage pas si large entre Bressay et Mainland. Pas si large, surtout par gros temps, ou visibilité faible, ou les deux. Ce que rappellent les panneaux explicatifs qui signalent les naufrages ayant eu lieu sur les falaises en contrebas de la plateforme entourée de murets. Un peu plus haut, le cimetière de Lerwick, et à côté, le golf.

Photo © Sylvie Strangejazzy

À la fin de la balade, le ciel commence à se couvrir, le bleu se teinte de gris. Encore rien de dramatique, retour tranquille vers le centre de Lerwick, mais pour la suite de l’après-midi, ce sera plutôt une promenade en voiture. En route donc vers le nord, avec un peu d’ouest. Weisdale est un endroit spécial pour les îles Shetland. C’est là que se trouvent Kergord Woods et la pépinière dont cette forêt est issue. Aux Shetland, il n’y a aucun arbre, quasiment aucun arbre et ici, une forêt. Certes, une forêt pas très grande, il faudrait plutôt dire un bois, peut-être, mais un ensemble d’arbres adultes de différentes essences, des plantes de sous-bois, des ronces, des champignons, des fougères. Tracé entre les arbres, un chemin de promenade, des ruines qui attendent les envies de pique-nique, une balançoire, pendue à une branche. Une forêt, un monde de forêt. Comme les forêts dont étaient couvertes ces îles lorsqu’elles ont été peuplées. Et puis, bois de construction, bois de chauffage, défrichement pour faire des pâturages et des champs à cultiver, la forêt a disparu et n’a eu aucune chance de se régénérer, les moindres rejetons broutés par les moutons et l’absence de graines en l’absence d’arbres adultes. La boucle était bouclée, la fin des arbres scellée et les paysages de toute l’île, largement ressemblants aux paysages côtiers, y compris dans l’intérieur des terres, même si cet intérieur des terres est rarement éloigné de la mer de plus d’une poignée de kilomètres. Kergord Woods, au-delà de son originalité pour les paysages shetlandais, du passage sous les arbres qui fait ralentir les voitures bien plus que n’importe quel dos d’âne, est actuellement l’objet d’une attention rapprochée des scientifiques comme des conservateurs du patrimoine des îles.

Plus d’infos sur ce lieu bien spécial ici : https://www.shetland.org/blog/a-woodland-walk

Suite de la balade justement au milieu de ces fameux paysages côtiers, de leur immense diversité bien qu’ils fassent tous partie d’une seule catégorie. Forme de la rencontre entre la terre et l’eau quand le trait de côte sur la carte relève davantage du gribouillis minutieux occupé à remplir toute la feuille que de la division géométrique, rectiligne ou même courbe. Les prairies encore jaunes, la mer en bleu marine, la lumière du soleil qui se déplace de plus en plus vers l’ouest en se penchant doucement sur la scène qu’il éclaire, tout en tentant, de plus en plus difficilement, de se frayer un chemin entre les nuages qui se rassemblent de plus en plus nombreux et de plus en plus denses. Les ambiances se font plus dramatiques avec des arrière-plans bien sombres qui font encore davantage ressortir les stacks, ces piliers de roches plantés au large de la côte et qu’on imagine surgir face à un bateau qui chercheraient un havre perdu dans le brouillard ou bien dans la tempête. Peut-être une incitation à relire, après les romans d’Ann Cleeves, Les travailleurs de la mer, de Victor Hugo. Pour l’instant, apprécier la lumière qui se pose sur les herbes, les plantes, presque les algues tant l’eau est là présente, partout, dans les flaques, dans le sol qui fait semblant d’être stable pour mieux vous engloutir et vous empêcher de partir sur la pointe des pieds. Partir, pour l’instant n’est pas une bonne idée, tout est magnifiquement dramatique sous cette lumière, les nuages qui s’assemblent, se rassemblent puis s’écartent juste assez pour que quelques rayons passent et posent sur l’endroit un coup de projecteur qui ressemble souvent à un coup de baguette magique pour le lieu qui devient l’étoile du moment.

Bixter, Twatt, Voe, Wethersta, Brae, Islesburgh, Haggrister, Urafirth, Tangwick, Stenness, Hillswick, Urafirth, et l’arrivée du brouillard vers 19 h. Le brouillard permet aussi de faire de belles photos, de raconter une histoire toute différente d’endroits pourtant connus, vus avant, autrement. La lumière, l’ambiance, l’heure du jour, la saison et bien plus simplement la façon de le voir changeront complètement le regard que l’on prête à un lieu. 

Mais pour aujourd’hui, la journée a été longue, il est temps de se diriger à nouveau vers Lerwick. Repas au N° 88 dans Commercial Street, le restaurant de notre premier soir sur l’île. Le site met l’accent sur les produits locaux, rester bien sur les îles, avec, maintenant qu’on est plus proches de la fin du voyage que du début, que la fébrilité de la découverte a fait place à une certaine sérénité, presque une familiarité avec cet archipel, se laisser gagner, au fil des plats, par quelque chose qui ressemblerait presque à une sorte de mélancolie, mélangée avec un besoin d’intensité, d’amasser les souvenirs, de ne rien laisser passer, un besoin encore plus fort maintenant qu’il ne nous reste plus qu’un jour avant de reprendre l’avion. Alors pour le dîner, savourer jusqu’au bout du dessert et rentrer tranquillement pour être en forme demain.