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Guernesey #03 | Ruette tranquille

Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C. et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo

Du côté de Guernesey, assez vite, les yeux tombent sur des mots inconnus, étonnants ou incongrus. Ils ont souvent, une sorte de ressemblance, comme un souvenir lointain, un côté familier. Avant même de poser un pied sur le bateau, commencer avec la pancarte des mises en garde, une longue liste de choses à ne pas apporter sur le bailliage de Guernesey. Bailliage, bailli, ça sonne un peu féodal, un peu Robin des bois, un peu seigneur et vassaux. Une sorte d’avertissement ou de préambule : Guernesey est un petit monde unique, influencé par ses imposants voisins, l’Angleterre et la France, son histoire, sa situation d’île convoitée et farouchement attachée aux parcelles d’indépendance et d’autonomie conservées et défendues depuis des centaines d’années par les habitants de l’île. Alors, bailliage, malgré les liens avec le Royaume-Uni qui délivre les visas pour séjourner sur l’île. Mais le bailliage de Guernesey qui comprend également les îles d’Aurigny, Serq, Herm, Jethou, Lihou ainsi que de nombreuses autres petites îles, îlots ou cailloux, est un territoire indépendant attaché à la couronne britannique, mais pas au Royaume-Uni. Nuance. Influences et tiraillements, jusque dans la langue puisque l’anglais et le guernésiais sont toutes deux langues officielles.
En 933, Guernesey est officiellement rattachée à la Normandie et les relations officielles avec le Royaume-Uni commencent en 1066 lorsque le Duc William de Normandie conquiert l’Angleterre. En 1204, Philippe Auguste regagne, face au roi John, la partie continentale de la Normandie, mais les îles Anglo-Normandes restent loyales à la couronne britannique, loyauté récompensée par une autonomie dans de nombreux domaines et des privilèges sur les taxes qui vont devenir importants, puis essentiels pour leur économie. Aujourd’hui le secteur bancaire et des avantages fiscaux non négligeables assurent une très grande partie des revenus de l’île.
Historiquement, le guernésiais est le Normand, modifié par les usages et les besoins des habitants de l’île. Après la révolution, le français devient outil d’unification en France, et même si Guernesey n’en fait pas partie, l’île semble avoir été influencée par l’attitude de son plus proche voisin géographique, l’aura culturelle du français (séjour de Victor Hugo, entre autres) et les liens commerciaux toujours très forts, elle garde certes son normand, mais avec beaucoup de français. Au même moment, en Angleterre, l’idéologie du langage unique se répand, notamment au pays de Galles et en Écosse où on parle Welsh et Gaelic. Les liens entre Guernesey et l’Angleterre sont forts, l’anglais et le français se chamaillent sur l’accueillante Guernesey. Jusqu’au début du 20e siècle, le guernésiais est parlé par la majorité des habitants de l’île pour les échanges de tous les jours, mais l’anglais prends graduellement la première place, notamment à partir de 1900, date à laquelle il devient la langue d’enseignement dans les écoles au Royaume-Uni. De nombreux parents parlant dès le plus jeune âge l’anglais avec leurs enfants pour leur éviter d’être montrés du doigt au moment d’entrer à l’école. Au début de la deuxième guerre mondiale, juste avant l’invasion par les troupes de l’Allemagne nazie, une grande partie de la population de Guernesey, notamment des femmes et des enfants sont évacués vers l’Angleterre. À leur retour, cinq ans plus tard, ils ont souvent oublié le guernésiais ou choisi l’anglais, considéré comme la langue de la prospérité et de la promotion sociale. Depuis, face au déclin du nombre de locuteurs, des mesures ont été prises visant à soutenir et renforcer l’usage de la langue. Clubs et groupes de pratique dans les écoles lors de la pause déjeuner ou après les cours, groupes et associations, chaine YouTube, podcast et affichage bilingue sur de nombreux panneaux d’information, à la poste, sur les véhicules de livraison. La commission de la langue guernesiaise est créée en 2013 et en 2020, le guernésiais devient langue officielle avec l’anglais. Dans le catalogue en ligne des bibliothèques de Guernesey, on trouve des livres, recueils de poèmes, et dictionnaires de guernésiais, dont un écrit à la main. Le nombre de locuteurs était d’environ 300 en 2024.
Lors de notre séjour dans l’île, nous n’avons pas eu de contacts avec le guernésiais parlé, mais rencontré rapidement du guernésiais écrit, le panneau Bian Vnu a St. Pierre Port et son homologue Bianvnu a bord sur les tickets de bus, les avertissements de stationnement sur les « terres à l’amende », de très nombreuses plaques dans les églises écrites en français mélangé de guernésiais, et les petites routes où la vitesse est limitée sont qualifiées de ruettes tranquilles. Le guernésiais n’est pas du français, mais le contexte, la proximité des mots et des associations d’idées permettent souvent de s’y retrouver, au moins pour la lecture qui laisse le temps d’y revenir et de réfléchir, de permettre à la mémoire de passer en revue tout ce qu’elle connaît d’approchant. De quoi se trouver une affinité de plus avec cette île par le biais de la langue. Découverte émouvante pour qui écrit que ce guernésiais, sorte de monument historique encore en vie et en mouvement