Voyage à Guernesey du 14 au 18 avril 2026 avec C. et L. Surtout avec l'idée de se rapprocher un peu de Victor Hugo
L’Ancresse, Beaucette, Saint-Sampson

Lorsqu’on traverse l’Angleterre en voiture depuis Londres pour aller en Écosse par l’autoroute A1, la direction à prendre indiquée sur les panneaux, c’est simplement The NORTH. Aujourd’hui, pour nous, direction, The NORTH. Mais en bus et en restant sur Guernesey. En bus, première leçon quand on est trois, qu’on discute, qu’on regarde la mer et qu’on ne se méfie pas des habitudes, c’est que même si Guernesey n’est pas complètement l’Angleterre, elle l’est assez pour que les voitures roulent à gauche et non à droite. Après avoir vu le bus 12 passer de l’autre côté de la rue, nous avons traversé et attendu à nouveau que le bus 12 ou le 11 suivant arrive, dans le bon sens. Il faisait beau, on voyait la mer, c’était finalement bien mieux de ce côté, on aurait dû y penser avant. Enfin, rien de grave, lesson learned.
Dans le bus, peu de monde, nous trouvons des places assises et l’occasion de regarder le paysage bouger sans que nous ayons à bouger nous-mêmes. La mer, les maisons, les commerces, les entreprises, les petits jardins, les champs, les passants, les gens dans les voitures à côté de nous. Peu d’enfants, ils sont à l’école. Arrivées à l’Ancresse, nous sommes à la campagne. Veaux, vaches et clôtures, quelques détours et coups d’œil sur une carte en ligne plus tard, nous sommes de retour au bord de la mer. Pour arriver à l’eau, le début du chemin passe dans les herbes, les fougères, les ronces, quelques rares arbres, puis on rejoint les rues, ou plutôt les ruettes tranquilles, de quoi ne laisser place qu’à une seule voiture entre deux murs de pierres, ou un talus abrupt, planté là par les racines des herbes, des fleurs, des fougères et des ronces. Parfois, un trou dans le mur donne sur un jardinet propret, une maison basse, murs de pierres passés au blanc, toits d’ardoises, portes colorées et fenêtres à guillotines garnies de petits carreaux. Rarement plus d’un étage, peu de maisons modernes, ou plus précisément, les quartiers plus récents ne se mélangent pas aux maisons de pierres construites épaule contre épaule, en de longues rangées qui suivent la route à quelques pas de côté.

Ruette suivante, des serres, des immenses serres, carreaux cassés, envahies par les herbes, dedans autant que dehors. Retour triste sur le passé glorieux de Guernesey, longtemps célèbre pour ses tomates. L’île était, avant la Deuxième Guerre mondiale été l’occupation, un des premiers producteurs de tomates au Royaume-Uni. Après la guerre, le, temps de reconstruire et Guernesey à repris sa place sur le devant de la scène de la tomate avant que le déclin ne s’amorce dans les années 70. Ces serres n’avaient donc pas officiellement le même statut que des ruines romaines, mais pour nous, elles étaient portant statut de raconteuses d’histoire.
Suivre la côte nous mène ensuite jusqu’à Beaucette Marina, avec son entrée serrée entre deux gros rochers, soit, peints en blanc, mais quand même très proches l’un de l’autre ! Prendre le temps, cheveux au vent de regarder vers le large avant de continuer le long de la côte entre sentiers piétons, ruettes tranquilles, champs et maisons proprettes. En arrivant à Saint-Sampson, changement radical d’environnement. Grandes cheminées, cuves immenses, camions, hauts murs, conduites, bateaux en chantier, panneaux d’interdictions, de dangers, les si longs cous des grues. Le ciel est toujours bleu, mais l’ambiance est plus sombre, sérieuse. Les ruines du château du Vale donnent leur nom à la rue, mais c’est l’industrie qui occupe le terrain, fuel, électricité, acier, chantier naval. Et un imposant cargo échoué contre son quai dans la partie du port qui découvre à marée basse. Saint-Sampson dans les travailleurs de la mer, c’est le port des travailleurs, le port de la Durande et ce passé industrieux et dur décrit par Victor Hugo habite encore ici dans les odeurs de métal chaud et d’hydrocarbures qui se mélangent à celle de la marée, portée par les cris des goélands.

Cette partie nord de Guernesey, le Valle, ou Vale ou Clos du Valle, était autrefois une île par intermittence, séparée du reste du sud de Guernesey par le Braye du Valle, submergé à marée haute. La différence entre marée basse et haute est importante dans les îles anglo-normandes, compter environ une dizaine de mètres, en fonction de l’intensité de cette marée. Longtemps les gens du Valle rejoignaient la partie sud à pied uniquement à marée basse, ou en bateau à marée haute. Plus tard, plusieurs ponts furent construits, certains submergés à marée haute, un autre non, qui fût emporté par une tempête, puis reconstruit tandis que les terres de chaque côté de ce long chenal étaient utilisées comme marais salant. En 1803, le nouvellement nommé Major-General John Doyle entreprit de renforcer les défenses de Guernesey et s’alarmât du fait que si les Français débarquaient au nord de l’île, on ne pourrait commencer à les en chasser qu’à la marée basse suivante. Le fait de dépendre de la marée pour savoir s’il devrait combattre les Français en tant que général ou amiral lui causait un embarras considérable. Pour trancher ce dilemme, il opta pour le côté général, mais sa proposition de combler le passage trouva plusieurs oppositions, notamment de la part des exploitants des marais salants, mais aussi des marins qui souhaitaient que le chenal soit au contraire creusé pour passer du côté est au côté ouest de Guernesey plus rapidement, en particulier avec leurs chargements de granit extrait des nombreuses carrières. Les talents d’orateur de Doyle eurent raison de l’opposition et en 1806 débutèrent les travaux sur deux chantiers de barrages, un à Saint-Sampson et un à Grand Havre. Travaux contrariés par les tempêtes, les courants violents et la mer, mais finalement terminés pour aboutir à la configuration actuelle d’une île réunifiée, quelle que soit l’heure de la marée et la transformation du Braye du Valle en verts pâturages. Saint-Sampson, port étendu du fait de ces travaux est actuellement le deuxième port de l’île après Saint-Pierre-Port.

Avant de quitter l’ex-île du nord, petit passage par l’église de Saint-Sampson, l’endroit et son recteur jouent un rôle important dans l’intrigue des Travailleurs de la mer. Petite église de pierres, toute simple, fraîche et solennelle, même au son de la débroussailleuse qui entretenait le cimetière attenant sans déranger trop de monde. De quoi reprendre le bus vers Saint-Pierre-Port en rêvant plus concrètement à Déruchette écoutant, subjuguée, le nouveau recteur de la paroisse. Que Victor Hugo ait pris la vraie église pour modèle ou non.



