Archives de catégorie : En passant

Par dessus son épaule

En passant, petites images glanées au gré d'ici ou là

Place Louis Aragon, île Saint-Louis, Paris, août 2022

Depuis la place Louis Aragon sur l’île de la Cité, on voit la Seine en contrebas. L’eau coule doucement, elle peigne tranquillement les herbes de la rive de son passage paisible, leurs cheveux longs ondulent dans le vent du courant. Aujourd’hui il fait chaud, l’eau a une senteur d’eau qui ne courre pas trop vite, tout le monde recherche l’ombre, surtout l’ombre des arbres, ces mots obscurs et graves que les feuilles vous susurrent, qu’elles écrivent en lettres sombres sur les pierres claires du quai. Auteurs eux-mêmes de versets éphémères changeant de jour en jour et souvent d’heure en heure, de style et de sujet, cherchant l’inspiration dans les jours de grisailles, les arbres, pour retrouver un peu de nouveauté, pour avoir des idées, jettent un coup d’oeil discret par-dessus les épaules des lecteurs égarés, de ceux venus chercher le calme et le tranquille aux alentours de l’eau quitte à devoir braver les chaleurs de l’été.

Les marronniers du Luxembourg

En passant par Paris, pensées pour ces déracinés que sont les arbres plantés dans la ville

C’est le mois d’août. Août 2022, chaud et sec. Canicule, sécheresse, soleil, ciel bleu, trop bleu. Les feuilles commencent à bronzer, à brunir, à se flétrir et à se faner. À renoncer à leur vie de feuille sur l’arbre, à tomber, pour rejoindre sur le sable et le gravier des allées, les petits bouts d’anciennes branches devenues morceaux de bois, les mégots, tickets de métro, cellophanes et emballages de nourritures diverses. Mais il y en a encore suffisamment sur les arbres pour faire de l’ombre aux promeneurs. Ombre aussi aux immobiles, aux lecteurs et aux discuteurs qui ont trouvé des chaises libres parmi les lourds sièges gris-verts et les ont mis en cercle pour disputer sérieusement de l’important comme pour effleurer le frivole avec légèreté. Tous profitent du petit vent qui amène tantôt les effluves du crottin des poneys aux yeux vides scellés dans la promenade des enfants ou les parfums sucrés des grignotages de l’été. Un homme à casquette est assis sur une chaise. Il se tient droit, le dos droit, la tête droite, les mains posées sur les genoux, son sac à dos posé entre ses pieds rigoureusement symétriques. Il ne bouge pas. On suppose qu’il regarde droit devant lui à travers ses lunettes noires. Parfois ses lèvres bougent mais aucun son audible ne sort de sa bouche. Le temps passe en tourbillonnant devant lui, lui qui ne bouge pas. Les poussettes passent, les enfants passent en courant, les amoureux passent avec une seule démarche pour deux, un vieux monsieur très distingué passe, chapeau de paille contre le soleil. Il marche, la tête haute, il pousse ses pieds avec attention en s’appuyant sur une cane de bois patinée, son pantalon de toile claire retenu par une ceinture mais également par une paire de fines bretelles sombres sur une chemise de lin clair. Derrière lui, un peu de poussière vole en contrejour dans la lumière moins dure de la fin d’après-midi. Une poussière pâle qui marque les chaussures de ceux qui passent dans ce parc. Poussière sur les chaussures, et même un peu partout pour ces gamins à genoux sur le bord du bassin appelant de leurs yeux fascinés un bateau miniature qu’ils espèrent au grès des sautes de vent, fébriles et anxieux attendant que le modèle réduit vienne enfin à eux pour pouvoir, d’un geste vigoureux, le repousser loin, le plus loin possible, si loin qu’il faudra tout recommencer d’un autre coté du bassin, à genoux dans la poussière, priant pour que revienne celui qu’il vient de renvoyer. Mouvement perpétuel. Poussière aussi sur les chaussures des gardes en uniformes bleus, de grosses chaussures montantes dans le haut desquelles ils peuvent glisser le bas du pantalon, étroit en bas, plus large en haut surtout lorsque les poches sur le côté des cuisses sont remplies, leurs silhouettes en contre jour leur donne un peu du parfum d’aventure des officiers de cavalerie de la grande guerre. Sans le cheval, mais avec l’écusson sur la chemise bleu pâle, le trousseau de clés sonnant et, fixée à la ceinture, une radio qui égrène le lexique en vigueur, d’Affirmatif à Périmètre pour remplacer l’équivoque Zone.
Dans le même périmètre justement, les joueurs de basket aux dos luisants savourent par avance la baisse de la température qui accompagnera surement la douceur revenue de la lumière, l’arrivée des teintes chaudes du soir et de leur fraicheur, du sombre de la nuit. Instant fragile, quand la poussière commence à retomber, juste avant le retour au calme, la fermeture des grilles du jardin du Luxembourg.

La salade

Texte écrit dans le cadre d'un très bel atelier d'écriture à l'île de Groix en mai 2022, sur une proposition de Nolwenn Euzen autour du livre de François de Cornière, Boulevard de l'Océan, éd. Le Castor Astral.

Le repas est terminé, repas léger, juste une petite salade mais pleine de choses qui croquent, qui craquent, qui fondent, qui surprennent, qui réveillent, préparent tout en douceur pour la bouchée suivante, celle qu’on aura choisie soigneusement, d’une fourchette accueillante et d’un couteau précis. Il y avait bien sûr, le soleil des olives qui laisse sur les papilles juste ce qu’il faut de sel pour fleurir la tomate, les graines de toutes couleurs que la langue repousse pour que les dents s‘en mêlent et puis les multiplie, jusqu’à l’indiscernable, quand tournesol et courge ne font plus qu’un seul goût. Enfin, pour ne rien laisser perdre, il y a eu le pain, venu d’un geste expert récupérer la sauce et ne rien abandonner de ces petites herbes aux doux noms de chansons, ciboulette, coriandre et pimprenelle qui jouent à la marelle au bord d’une croute dorée toute luisante d’huile émeraude picotée de vinaigre.

Les assiettes sur la table attendront patiemment que l’on revienne les voir, une fois dégusté, à toutes petites gorgées, le café infusé dans des senteurs de bois, des verdures de forêt et des écumes de nuit. Sans oublier bien sûr, le bout de chocolat qu’on aura laissé fondre, doucement, dans un coin de la bouche pour étirer les notes des envies de voyages. 

La tasse vide à la main, on se laissera aller, à l’ombre du pommier qui ouvre ses premières feuilles. Et les yeux qui se ferment, les doigts qui lâchent la tasse, la laissent rouler dans l’herbe, petite sieste clandestine, moment volé au temps, acompte d’éternité.

Pour retrouver les ateliers de Nolwenn, les textes, les propositions et les prochaines opportunités, c’est ici : https://carnetdesateliers.wordpress.com/category/sejour-mai-2022-groix/

Grandes lignes

 

Pour partir, pour revenir, pour une journée, pour une semaine, pour quelques jours, pour un mois ou pour toujours, on commence à pied, en suivant les panneaux, lettres blanches sur fond bleu. Pas de pattes, pas de fioritures, juste des traits bien droits et des courbes bien lisses, bien lisibles, très lisible, la fonte SNCF, celle qui sonne comme les notes en escalier de la cloche des annonces avant la voix incolore qui indique les villes et les voies. On porte un petit sac ou on pousse une énorme valise, de celles qui jouent de leurs roulettes avec un bruit d’avion, pourvu que le revêtement au sol y mette du sien. Bruit de skateboard pour le sac à poignée télescopique qu’on traine derrière soi, pour ne pas avoir mal au dos, pour pouvoir le charger encore plus parce qu’on ne le portera pas. Pour préserver nos vertèbres on se démontera les épaules, et on risquera de faucher au passage, tous les non avertis qui nous serrent d’un peu près, qui pensent à autre chose, qui regardent le panneau vert des arrivées ou le bleu des départs sans penser à leurs pieds, à ce sol qu’ils piétinent, mais qui accueille aussi les roulettes irascibles, plus liées à leurs maîtres qu’un cabot amoureux. D’un regard anxieux, toujours un peu pressé par l’horloge qui nous stresse, on jette un œil sur le billet et l’autre sur le train, sur ces petits écrans ou ces feuilles imprimées, voire les panneaux rigides glissés devant les fenêtres qui numérotent les voitures. Normalement, le numéro du billet correspond à la voiture la plus éloignée. C’est presque toujours le cas, et quand ça ne l’est pas, on va quand même voir la voiture suivante pour vérifier qu’il n’y pas d’erreur, que le 6 est bien après le 5. Sinon, manquerait le frisson, la petite peur de rater de départ. Une fois dans le train, on recommence le jeu des yeux divergents, un pour le billet, l’autre pour les sièges, leurs numéros à eux aussi, ou plutôt leurs sous-numéros après celui des voitures. Couple en général harmonieux, mais parfois en froid voire déjà séparé que celui formé pour un voyage seulement, par la voiture et le siège. Pour les novices de ces appariements temporaires, une erreur de voiture est solution fréquente aux différents de rencontres plus ou moins agressifs, du possessif « c’est ma place ! » au plus prudent, « vous êtes sûr que … », voire au poli « excusez-moi… » ou au sceptique « c’est bizarre… ». Le ton monte, puis redescend aux premiers tours de roues, pour peu que s’en mêle un spectateur voisin qui fera office d’arbitre et même de médiateur en confirmant que oui, on est bien dans la voiture douze. Enfin on est assis, on a casé plus ou moins mal le gros sac, la valise ou l’étui du violoncelle en espérant toujours que personne ne viendra écraser nos petites affaires avec une improbable malle de géologue toute remplie de cailloux et de marteaux pointus. Ensuite reste l’attente jusqu’au départ du train et même un peu après, surtout quand la loterie des sièges nous aura placés côtés couloir. On se demande alors un peu comment sera celui ou celle, qui viendra nous cacher la vue en prenant la place côté fenêtre. Le vieux monsieur qui ronfle ? le musicien en manque qui montera trop le son de ses écouteurs ou l’enfant intranquille qui balancera ses pieds en chantonnant pour lui mais aussi pour les autres. Ou celui qui travaille, lui, et à qui ça suffit pour dicter à distance un courrier important, portable en haut-parleur, haro sur le contrat ou sur les fournisseurs, au mépris des oisifs qu’il estime que nous sommes.

Enfin, arrive d’on ne sait où la formule magique, celle qui met le train en mouvement.

Attention à la fermeture automatique des portes attention au départ.

On part. Ça commence tout doucement, avec juste parfois, au début, comme un saut de côté à cause des aiguillages. Puis le train accélère, on dépasse les voitures, ça y est, on est vraiment partis. Pour toute la suite du voyage, on sera au cinéma du paysage. Les grandes lignes relient toujours des grandes villes aux grandes villes, elles ne font que passer par la campagne, sans s’en mêler, comme un poisson rouge dont on aurait plongé le bocal dans la mer. Alors on regarde par la fenêtre le monde immobile qui défile alors qu’assis sans bouger on file à toute vitesse. Paradoxe relatif. Qu’importe, on regarde. En train aussi, avant de goûter au vert, il faut finir son gris. Assister au face-à-face jaloux des fenêtres, celles qui restent contre celles qui partent, se reflétant l’une dans l’autre suivant la lumière, la météo et le moment de la journée. Béton, goudron, quelques couleurs parfois quand l’art urbain explose, fait par tous et pour tous, musée des œuvres les plus modernes. Sortie de la ville, la voie ferrée s’emmêle aux autres voies, aux autres déplacements. Péniche sur le fleuve, barque amarrée à une branche basse en bordure de rivière, autoroute, route, petite route et chemin, elles portent bateaux, autos, motos, vélos, voire piétons, avec ou sans chien, tandis que le train file, traverse en une miette de seconde toute la vie d’un endroit, d’un coin de champ, d’un bout de forêt, d’une ferme, posée là depuis des années, des décennies, des générations. Infinie non-concordance des temps. Le reste du voyage est collier de surprises, emmêlement de courbes et de droites, de plaines, collines et falaises. Sous la garde des nuages qui modulent la lumière, une église toute fière sous son toit de mosaïque, une carrière bariolée aux monticules de toutes les teintes et de toutes les textures. De toutes les hauteurs aussi. Pour donner vie au défilement des champs, alternance de cultures, vaches de toutes les couleurs, toits selon la région, pavillons proprets et piscines en plastiques repeintes d’algues par l’hiver. Avec ça et là, un étonnement. Trois courts de tennis abandonnés recouverts par les mousses dont on devine à peine les lignes autrefois blanches. Une épave de voiture dont la brune peau de rouille est rongée par les ronces et verdie par le lierre. Les talus, toujours les talus qui protègent le train du monde, qui protègent le monde du train. De temps en temps, le train traverse une ville, alors il ralenti pour presque s’arrêter si la cité est grande. Plus la ville est peuplée, plus le train va lentement, hommage aux bâtisseurs, attention aux urbains. Les roues tournent, le temps tourne, bientôt la fin du film. Ville d’arrivée, ralentissement jusqu’à l’arrêt complet du train, celui qui donne enfin le droit d’ouvrir les portes. Repos de la bête, odeurs de métal chaud et d’huile mécanique, soupirs hydrauliques, on est arrivés. Les passagers descendent, ils quittent le petit monde du wagon, monde clos et éphémère, isolé par la vitesse, bulle de voyage au milieu de l’ordinaire.

On est arrivé, on est revenu, pour la journée, pour la semaine, pour un mois ou pour toujours.

Texte publié dans la revue littéraire « Les villes en voix », à lire parmi d’autres sur le site de la revue : https://www.lesvillesenvoix.com/post-unique/territoires-en-tous-sens

Dans la forêt

Je veux saisir le marcheur là, à l’instant précis où il entre dans la forêt, quand ses pieds quittent le tapis vert des herbes pour entrer dans le monde des feuilles mortes, des histoires qu’on chiffonne, albums de famille, cartes de la belle saison que les arbres envoient à la terre, miettes de soleil. Dans les feuilles mortes  de l’été, le marcheur froisse, écrase, déchire casse les souvenirs de la belle saison, et il s’entend marcher, ses pas lui envahissent les oreilles, ils prennent toute la place, ils piétinent les autres sons, les autres bruits, les chants, les appels. Même en marchant doucement il perturbe, il détraque, il chamboule. Pour entendre, il lui faut s’arrêter, ne plus bouger, s’oublier. Alors seulement, il pourra accéder aux bruits des autres, au-delà de ses bruits à lui. Chant d’oiseau, eau qui court, vent dans les branches, le chantier débraillé de l’oiseau qui cherche un insecte au hasard. Les pas attentifs du chevreuil qui a la tête en l’air, les pas concentrés du chevreuil tête baissée qui cherche de quoi manger. Silence assourdissant, craquant, piétinant. Le silence du vivant.

 

Je veux saisir le marcheur là, à cet instant précis où il entre dans la forêt, quand ses narines assoupies d’herbe coupée rencontrent l’odeur d’humus. L’odeur des feuilles de l’été précédent qui vont nourrir de leur savoir, de leurs souvenirs et de leurs rêves, les feuilles de l’été qui viendra. Et puis au fil des pas, d’autres senteurs marquent leurs territoires, le piquant du noyer, le douceâtre du châtaignier, la résine des sapins, le champignon timide, bien caché sous les feuilles qui laisse le vent le plus léger brouiller les pistes de sa présence. Alors le panier à la main, le couteau dans la poche et le bâton gratouilleur, le marcheur part à la recherche du chapeau brun foncé sur les tubes rassurants, du parasol jaune vif sur les plis des giroles ou du cornet si sombre des trompettes de la mort. Il y a aussi les autres, lamelles affriolantes, corolles transparentes, couleurs affolantes, ceux qu’il ne connait pas, il n’y touchera pas, mais son nez lui dira et il regardera, regrettant le fragile de ses savoirs de base. Plus loin, son nez le fera douter, feu de bois, cuisine ? Non, ces odeurs-là, ce sera pour plus tard. Peut-être.

 

Je veux saisir le marcheur là, à cet instant précis où il entre dans la forêt des arbres sombres dénudés par le froid et vieillis par le blanc. Sous les pas du marcheur la neige se compacte et puis craque, cellulose minérale. Plus froide, elle se ferait poudre soufflée par la moindre promenade de l’air, plus chaude elle serait boue collante qui ne garde pas l’empreinte et hésite, translucide, entre la glace et l’eau. Les branches alourdies viennent dessiner des courbes au milieu de l’austère rectitude des troncs. Nostalgie noire et blanche, soulignée en contrastes. Le blanc dépose trop de lumière sur l’image, notre œil panique et se protège, il se ferme aux détails, aux nuances aux valeurs, aux textures des écorces. L’hiver gratte et révèle tout de la vie de tous. Par l’impudeur du froid qui dénude les arbres et offre à nos regards les membres dévêtus. Par les poinçons des pattes qui disent les errances et guident les prédateurs vers les refuges des proies. Au-delà de ces traces, la vie est assoupie, aucun insecte en vol, d’autres au fond des terriers, comme une ville vide, au pays des immeubles, des rues et des voitures, un monde si éloigné qu’il semble disparu.

 

Je veux saisir le marcheur là, à cet instant précis où il entre dans la fraicheur de la forêt à l’abri du soleil de l’été. Parfois son corps trop échauffé aura transpiré, l’humidité sur sa peau se transformera presque en froid une fois qu’il se sera placé sous la protection des arbres pour échapper aux rayons du soleil. Chair de poule. Celle du frais des ombrages, comme celle de ces histoires sombres, des contes à faire frémir inventés pour faire peur. Ogres, enfants perdus, chaperons et galettes, bucherons et sortilèges. La forêt cache dans ses pénombres nos peurs, nos angoisses, nos cauchemars. Le courage qu’on voudrait tant avoir. Alors timidement, on avance, il faut aller y voir. Vérifier qui est là tapis derrière un tronc, reconnaître les bruits, les rendre familiers. Aux gens des étendues, aux habitants des villes, la forêt est une foule de grands êtres inconnus, qui ont leur rythme propre, leurs longues habitudes et puis leur élégance. Élancés, sobres ou torturés, les arbres disent leur vie aux angles de leurs courbes et de leurs embranchements. En leurs cassures aussi. À mieux connaitre les arbres, on vénère les forêts, on aimerait tant quitter la ville, le monde des verticales faites de matériaux morts, le béton ou la pierre, le transparent du verre. Ce vieux monde disparu pour tous ceux que la forêt envoûte.

Texte écrit dans le cadre des ateliers en ligne de François BON, à retrouver sur https://www.tierslivre.net
Salutations respectueuses et admiratives à Jean-Philippe Toussaint pour "L'instant précis où Monet entre dans l'atelier", aux éditions de Minuit

Dans l’infra-rouge

 

Une charogne. Ouvrant d’une façon nonchalante et cynique Son ventre plein d’exhalaisons.

 

Du Baudelaire. Mais pour l’histoire en cours, je l’ai écrit comme ça, sans guillemets ou autre marque de citation, alors que ça n’est pas de moi. Je n’ai pas conçu cette phrase, même si maintenant je l’ai adoptée et que je ne la quitterai plus, puisqu’elle va si bien à mon personnage. Mais j’ai gardé les majuscules des vers, même au milieu de la phrase. Et un point à la fin. Je me suis même permis de changer un mot, le premier, dans le poème le verbe est « ouvrait », pas « ouvrant ». Je ne sais pas si ça se fait, mais à ce moment-là, c’était ça qu’il me fallait, exactement ça. Cette phrase-là. Ou rien.


Ma main a écrit à ma place. Humeur macabrement poétique. Vers et vers. Succession d’anneaux, succession de mots, liés l’un à l’autre et qui forment un tout, une nouvelle entité. Une phrase ? depuis le temps que j’écris, que je fais donc des phrases, je ne me suis jamais posé la question de savoir ce qu’est une phrase. Vraiment posé la question. Sans regarder dans le dictionnaire, définir une phrase à partir de l’habitude, de la pratique de lire et d’écrire ? Ces phrases que je construis sans le savoir, comme un petit enfant apprend sa langue maternelle, en écoutant, en répétant, en la voyant écrite, en écrivant à son tour, sans grammaire ni syntaxe. Sans théorie pesant sur la pratique.

 

Une charogne. Ouvrant d’une façon nonchalante et cynique Son ventre plein d’exhalaisons.

 

Déformation scientifique, mathématique : partir de la base, de l’atome, de l’axiome. Le mot est la base. Une phrase c’est plusieurs mots. Comme le ver et ses anneaux. Ou même un seul mot. Donc une phrase c’est un assemblage d’un plusieurs mots. Assemblage pour un seul mot ? ça ne marche plus. Le cas d’une phrase d’un seul mot, il suffit d’en faire un cas particulier, pas de problème en français, les cas particuliers. Ensuite les éléments de base, les mots appartiennent à tout le monde, ils sont dans le dictionnaire. Mais certains assemblages sont « brevetés », ils sont associés au nom de la première ou du premier qui l’aura utilisé. Le changer, c’est se l’approprier ? Le voler puis le retailler en faussaire dans le cas de mon vers de Baudelaire ? Ou un hommage ? Respect, reconnaissance ? Admiration ? je m’éloigne de la question.

 

Une charogne. Ouvrant d’une façon nonchalante et cynique Son ventre plein d’exhalaisons.

 

Je pars là-dessus. « Une phrase est un assemblage de mots ». Majuscule, point, tiret, slash, blanc…. Juste là pour séparer les phrases, pour aider le lecteur. Pour qu’il respire au bon endroit quand il lit, qu’il s’arrête pour mastiquer sa phrase et puisse l’avaler, la goûter, la savourer peut-être, avant d’en reprendre une autre bouchée. Pas sûre qu’ils soient indispensables, surtout à voix haute, on lira les virgules, même là où il n’y en a pas. C’est une aide, des indications de pauses, de cuillerées. Ensuite, ce qui différencie aussi une phrase d’un vulgaire tas de mots pris au hasard, c’est le sens. Je m’enlise : maintenant il me faudrait définir le « sens » … Donnons donc au « sens » le sens commun, pour éviter l’abîme, le vertige des définitions infinies. Dans la phrase, celui qui écrit dépose son sens, le lecteur y trouve le sien. Souvent le même, c’est l’idée. Mais tout autour du sens visible d’une phrase, en infra-rouge, ou en ultra-violet, viennent se loger les sous-entendus, allusions, images, figures de style, implicite….

Une charogne. Ouvrant d’une façon nonchalante et cynique Son ventre plein d’exhalaisons.

 

L’implicite. L’image, le choix du vocabulaire, l’agencement des mots, la grammaire, la conjugaison, la forme, le fond. Vertige encore, de l’infinité des paramètres. Détourner des usages, parler avec les yeux, faire siffler l’assonance dans le silence des pages qu’on tourne. Laisser le lecteur travailler, s’approprier le texte pour mieux le faire sien, le laisser s’impliquer pour mieux pouvoir l’emmener où on voudrait l’emmener. La phrase c’est la carte avec ses limites et ses frontières, mais c’est aussi la graine qui faire naître le paysage chez le lecteur. La partie de la phrase qu’on ne maitrise pas, pas complètement, pas toujours autant et pas toujours comme on le voudrait, ce serait elle, la plus importante ?  On en joue. Jeu risqué, mais qu’on joue avec délice, sinon, qui lirait ? qui écrirait ?

Un jeu ? Sérieux comme tous les vrais jeux ?

 

Une charogne. Ouvrant d’une façon nonchalante et cynique Son ventre plein d’exhalaisons.

 

Chez les grenouilles

Au commencement, c’est juste un petit bruit de grelots sur la capuche. Vous tendez la main pour accueillir les premières gouttes, vérifier au toucher ce que les yeux devinent. L’air est plus frais, les odeurs montent de la terre, ça sent l’humide, le chaud, odeurs lourdes de terre ou de pierres, pas encore de mouillé. Vous respirez mieux. Les oiseaux se sont tus, vous entendez les plocs sur les feuilles, un pied dans une flaque, un ruisseau qui sifflote. Les pas marquent le sol, empreintes d’autres animaux, chacun doit assumer sa présence. Autour de vous le monde se resserre. Le grandiose des paysages a disparu, vous entrez dans l’intimité des nuages. Il pleut.

Dessin : Charlotte Derimay

 À retrouver en prologue des ateliers d’été du Tiers-Livre de François Bon : https://www.tierslivre.net