Carnets de « Voyage en Irréel » #3

Il était une fois... Dans cette série "carnets", toute l'histoire de "Voyage en Irréel", livre écrit à quatre mains avec Nicolas-Orillard-Demaire. Depuis avant l'idée jusqu'à après l'objet !

Après l’écriture, la réécriture

La réécriture, c’est une longue histoire. Controversée, évidemment. La partie immergée, méconnue et cachée du travail d’écriture. Le labeur, ça ne fait pas rêver, c’est pas le génie, c’est pas l’étincelle, c’est pas l’inspiration, le déclic, ou l’illumination. Ça sent la sueur, la poussière, un peu le cambouis, les ampoules et les mains calleuses.

La réécriture, c’est pas glamour, c’est pas immédiatement irréel. Ce n’est pas elle qu’on met en avant.

Autre raison pour passer la réécriture sous silence : son manque d’universalité. On peut réécrire un peu, beaucoup, pas du tout ou à la folie, avec chacun sa méthode, ses petites habitudes, ses trucs et ses repères. Certains chassent la répétition quand d’autres lui trouvent un joli air de refrain, réécrire : jamais ! on perdrait toute la spontanéité, mais coupez-moi donc ces phrases trop longues, la ponctuation, pour ou contre, qui-quand-quoi, horreur ou magie du triple saut, des phrases sans verbes ? Un peu de respect pour la syntaxe, que diable ! Pourtant, c’est ce travail-là, ces choix et parfois ces transgressions qui rajoutent bien souvent les épices, le petit grain de sel et la gouttelette de sauce qui feront toute la différence.

Donc ici, pas de grand traité sur la réécriture, juste un petit aperçu de ce qui s’est passé pour le « voyage en irréel », par le petit bout de ma petite lorgnette à moi, au subjectif imparfait.

 

Quand j’écris sur du papier, une fois le premier croquis transformé en mots, vient le temps des gribouillis illisibles entre les lignes, des astérisques, des phrases dans la marge quand elle est assez grande, des ratures, des flèches et des numéros renvoyant vers des morceaux de textes sur d’autres bouts de papiers qui parfois disparaissent alors que je les avais pourtant bien rangés là… Pour m’y retrouver, je réécris tout le texte sur une jolie feuille bien propre, qui finira bien souvent dans le même état que la précédente.

Sur l’ordinateur, le principe reste le même, ça ne sent pas la colle, les phrases ne font pas de vagues, mais je retourne encore frénétiquement la corbeille pour trouver ce que j’y ai bêtement jeté tandis que les versions s’empilent, se peaufinent et se corrigent, peut-être un peu plus lisiblement puisque j’écris très mal.

Ensuite, pas de liste à cocher, de protocole strict, de règle ou de méthode. Certains en ont peut-être ou sûrement, mais ma réécriture reste de l’écriture, avec tout ce qu’elle a de personnel. Affaire de tour de main, de savoir-faire et de coup d’œil. Affaire de temps et d’expérience, de cette expérience qui manque toujours un peu. Comme le temps. Bien sûr, je n’invente pas tout à chaque fois, subsiste le squelette, orthographe, grammaire, équilibre entre les parties, niveaux de langue, vocabulaire, cohérence idée et style… Mais ensuite reste toute latitude quant à la quantité de muscles que je pose sur ce squelette, le potelé, la peau, lisse, élastique ou ridée, terne, couperosée ou toute fraîche. Suivant la qualité du premier jet ou du texte de base, il y aura plusieurs niveaux de réécriture. Des petites améliorations cosmétiques de vocabulaire jusqu’au nouveau départ quand tout passe à la poubelle, idée comprise.

Parfois j’aurai la chance d’avoir l’avis d’un œil extérieur, qui pointera les incohérences de l’histoire, les habitudes confortables qui reviennent trop souvent ou les fautes d’orthographe, énormes, devant lesquelles je suis passée cent fois sans les remarquer. Comme pour le plat qui mijote, tendre la cuillère fumante à d’autres papilles que les miennes et rajouter, ou pas, la petite branche de thym, voire… me résoudre à faire des nouilles en catastrophe !

Enfin vient le moment de me séparer du texte, de me dire qu’il est assez grand pour marcher tout seul, pour se défendre tout seul. Le nombre de changements faits à la dernière relecture est un indicateur relativement fiable, mais finalement, celui qui prendra la décision de cliquer sur envoyer, c’est l’instinct, le ressenti, le feeling, le nez. Le subjectif, une fois de plus. Ou, dans le pire des cas, le temps (encore lui !), la date butoir, la dead-line…. Je ferai ça en tremblant, en me remplissant la tête de « et si… », quand deviendra trop forte l’envie d’autre chose, d’un autre projet, d’un autre texte, le ras-le-bol de celui-là. Alors je me laisse encore une nuit pour dormir dessus, le revoir avec l’œil tout neuf du lever, mais son sort est déjà scellé, il va changer de dossier, rejoindre les textes « finis », simplement, parce que Nicolas attend pour se lancer dans la mise en page et que je n’ai pas assez de doutes pour tout le monde…

Rappels :

Pour d’autres images de Nicolas : http://nod-photography.com

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