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Shetland #07 | Mercredi 1 mai 2024

Lerwick – Gott – Catfirth – Eswick – Brettabister – Laxo – Leva Neap (Hamera head) – Vidlin – Lunna – Voe – Weisdale – Lerwick

Carnet du voyage aux Shetland de S et N, avril-mai 2024

Une journée plus tranquille pour ce qui est du nombre de kilomètres. Prendre le temps de savourer ce qui est juste à côté. À commencer par Lerwick, la capitale, son centre-ville. Se promener dans les rues, rythme lent des flâneries, prendre le temps de détailler ce que proposent les vitrines, les objets présentés, comment on les présente, éclairage, couleurs, décor, ou bien plus simplement, les objets pour eux-mêmes, leur utilisation, pour la vie de tous les jours, pour l’alimentation, des objets usuels, ou ce qui est davantage destiné aux clients de passage, souvenirs des Shetland, peluches de macareux et de moutons duveteux, photos des paysages et puis tricots aussi pour bien mettre en valeur la laine des Shetland.

Aux Shetland, le tourisme représente une part non négligeable des revenus économiques, avec, pour 2024, 88 967 touristes comptés à l’arrivée des ferries et des avions sur l’aéroport de Sumburgh, pour un total estimé de 50 309 650 £ dépensés par ces mêmes visiteurs, exceptés les navires de croisière en escale, au nombre de 129 en 2023 pour un total de 123 903 passagers. Chiffres qu’on peut retrouver sur le site officiel des Shetland : https://www.shetland.gov.uk/shetland-statistics/economy. Le nombre d’habitants des Shetland était de 23 190 en 2024, le tourisme est donc une part importante de l’économie des îles. Alors, après le shopping, aller y voir de plus près, entrer dans un café au nom qui parle tout de suite quand on parle français. « C’est la vie », 181 Commercial Street à Lerwick. Un mélange étonnant, mais surtout plein de saveurs entre la France, l’Espagne et le pays d’accueil, ces britanniques Shetland. Peintures, pulls en laine toute douce, objets d’un peu partout et surtout une cuisine riche de produits locaux qui prennent les saveurs de ceux qui les cuisine. Un accueil sympathique, contact facilité par le latin des langues, un endroit chaleureux qui nous verra sûrement revenir nous asseoir à cette table du fond qui nous permet de voir tout, tout aussi bien que tous, de quoi savourer autant la cuisine, le lieu et les gens.

Commercial Street, il n’y a que sur la carte que la rue est toute droite. Dans la réalité la rue est à l’image du pavage de grandes dalles dont l’idée de départ était sûrement qu’elles soient toutes de la même taille. Et puis avec le temps, les travaux, les rajouts, les changements, les dalles sont finalement à l’image de la rue, et de toutes ses vitrines, des décrochés, des creux, des bacs à fleurs avec bancs, poteaux en tous genres, des panneaux publicitaires, des pleins et des déliés avec des avancées ou encore des retraits de quoi piéger le vent quand il vient en visite. Une possibilité aussi pour les gens qui se promènent de pouvoir s’abriter quand le temps n’est pas le nôtre pour ce premier mai : grand ciel bleu et peu de vent, juste quelques nuages pour rappeler, dans le ciel, les moutons en vraie laine qui animent les prés. 

Suite de la journée dans les près justement, ou plutôt, entre les prés sur les routes de Mainland. Tout d’abord vers le nord sur l’A970 en direction de Gott et de Catfirth, avec cette fois dans les prés verts sur fond de mer bleue, de rousses vaches des Highlands tranquillement allongées à surveiller la mer dans les nombreuses découpes de la côte côté est. Baies, îles, îlots presqu’îles, des baies comme des vallées, comme des lits de rivières. Alors, oui, pour les vaches, de quoi regarder l’eau parler avec la terre.

Un peu plus loin, suivre toujours les courbes de la côte pour arriver vers Eswick et le Mull of Eswick. L’endroit semble favorable pour y attendre les loutres. Alors, attendre, ouvrir bien grand les yeux, même les écarquiller, pour essayer d’apercevoir parmi les algues rousses, le rouille, le gris, le beige et le brun de la fourrure des loutres. Une fourrure bien spéciale qui lui permet de garder sa chaleur sans pour autant avoir une épaisse couche de graisse comme pourraient en avoir les ours qui eux aussi ont un lieu et un mode de vie où la mer dialogue avec la terre. Ne pas se décourager trop vite, attendre patiemment en essayant surtout de ne pas manquer l’entrée d’une de ces souples artistes aux douces ondulations qui se servent d’outils et maîtrisent parfaitement l’art de se camoufler. Mais aujourd’hui, pas de chance, alors laisser les yeux se promener vers le ciel et vers l’eau pour pouvoir profiter de la présence d’un couple de plongeons huards, ou de plongeons imbrins en période nuptiale. 

Suite de la promenade en voiture, Catfirth, Brettabister, Laxo, Vidlin avec sa baie bien abritée, une petite marina tranquille et une église méthodiste juste au bord de la mer, qui partage son parking avec la cale de mise à l’eau et quelques tables de pique-nique. Ensuite, direction Lunna à peine 3 km plus loin, joli nom pour une superbe péninsule. Endroit tranquille pour se promener loin des routes de passage, endroit où prendre le temps avec des bâtiments qui racontent une histoire tout autant que l’Histoire.

Lunna est une sorte d’avancée qui s’extraie de Mainland et s’étire vers le large, du côté du Nord-est, vers la pointe sud de Yell et la pointe sud de Unst. Sur le côté ouest, une baie toute tranquille, profonde et abritée avec des petites baies, annexes singulières pour un bateau ou deux, l’une d’elles presque barrée par un étrange banc de sable et de galets. De quoi faire penser au tombolo de Saint-Ninian et protèger l’accès en parfait arc de cercle juste sous les fenêtres du hameau d’Hamnavoe jusqu’aux cailloux très bas de Colna taing au milieu de la baie. Lunna House, ainsi que les jardins qui l’entourent sont classés monuments et jardins historiques. La construction de la maison débute en 1663 sur les ruines d’un Haa médiéval, elle-même construite sur le site d’une maison longue viking, elle-même construite sur le site contenant les ruines d’un Broch, tour bâtie à l’âge du fer, ce qui fait remonter l’histoire du site à environ 4 000 ans. Lunna House, la maison initiale a été construite par Robert Hunter, le premier « Lord Chamberlain » des Shetland. Puis sont venus de nombreux ajouts, de bâtiments annexes ou d’extensions accolées à la maison au fil des mariages, aléas familiaux et ventes de la maison pour aboutir à la forme de croix orientée vers les quatre points cardinaux qu’elle a actuellement, ainsi que le crépi qui l’isole un peu mieux du rude climat des Shetland et unifie son esthétique de bâtiment construit en plusieurs étapes et avec des techniques et des matériaux différents. Dans l’ensemble Lunna, on trouve également, Lunna Kirk, l’église construite en bas de la butte et actuellement l’église la plus ancienne encore en activité aux Shetland. Autre bâtiment constituant l’ensemble, une sorte de dépendance, utilisée initialement (d’après le site Shetland.org) pour surveiller (et espionner) les pêcheries des alentours, puis pour assurer la logistique des activités plus occultes de contrebande qui, quoique répréhensibles, ont donné à toutes les personnes impliquées une connaissance fine de la géographie des îles et des côtes alentours, des passages cachés, des courants et des havres tout autour des Shetland, connaissances qui ont sûrement aidé à assurer la réussite des opérations du Shetland Bus.

En effet, l’histoire récente de la maison est intimement liée à celle de la deuxième guerre mondiale. Réquisitionnée pour son isolement et sa situation sur la côte elle a été la première base du service des opérations spéciales (SOE). Entre 30 et 40 agents y ont séjourné régulièrement pour faire marcher ce fondement du Shetland Bus, lien entre la Grande-Bretagne et la Norvège alors occupée par les Nazis, le réseau mis en place et appelé Shetland Bus acheminait, le plus souvent à bord d’une flottille de bateaux de pêche, armes, munitions et combattants vers la Norvège et rapatriait en retour vers les îles Britanniques les résistants et combattants blessés ou ceux ayant terminé leur mission sur place. Déplacé ensuite à Scalloway, le SOE a laissé la place à Lunna à une partie moins administrative et plus opérationnelle, en particulier l’expérimentation et l’entrainement de sous-marin pouvant être pilotés par une seule personne et destinés à couler les bateaux ennemis. 

Après la guerre, Lunna, sa grande maison et toutes les dépendances sont revenues à des activités plus pacifiques, en particulier l’accueil de personnes de passages, chambres d’hôtes ou résidences secondaires. Un temps tombée dans un manque d’entretien qui faisait craindre pour son avenir, la maison de Lunna, désormais protégée au titre des monuments historiques, est devenue une institution parmi les locations saisonnières de l’île, ainsi qu’un lieu de pèlerinage pour de nombreuses familles de personnes y ayant séjourné pendant la guerre, en particulier originaires de Norvège. 

Après ce détour historique, retour dans le monde plus calme de l’observation des oiseaux et des paysages de l’île. Et pas seulement des paysages d’ailleurs, puisque parfois, des personnages viennent s’inviter dans ces décors d’où ils étaient absents quelques minutes auparavant. Comme cette bande de phoques apparus au milieu de la baie. D’abord un seul museau curieux surmonté de deux yeux noirs et orné de magnifiques moustaches. Puis un deuxième, un troisième et finalement tout un groupe qui s’approchait, étonnés, intrigués et donnant presque l’impression de vouloir jouer. Joueurs et curieux aussi les poneys des Shetland croisés un peu plus loin pour terminer la série des rencontres animales de cette belle journée, temps sec, pas trop de vent et juste assez de nuages pour que le ciel se montre au mieux de ses couleurs dans le coucher de soleil. 

Pour le repas du soir, retour à la découverte de ce matin, le bar-restaurant « c’est la vie » dans Commercial Street, ce qui nous permet, au moment de rentrer, de profiter un peu de la ville la nuit, fenêtres illuminées au hasard des architectures intérieures qu’on devine derrière les austères murs de pierres grises. La lumière du jour reste encore un peu même si le soleil est déjà couché depuis un moment : l’avantage des jours qui rallongent alors qu’on se rapproche doucement du solstice en ce premier jour de mai.