Archives de catégorie : Tiers Livre

La trace sur le mur

Texte écrit dans l'atelier du Tiers Livre de François Bon. C'est ouvert à tous, alors à vous aussi : pour écrire, lire, chercher, apprendre, essayer, découvrir, échanger... , c'est ici

Maintenant, ouvrir les fenêtres, tout ouvrir en très grand, sans crainte que ça s’envole, tu aimerais que ça s’envole, que ça vole, que ça s’enfuie, que ça se jette tout seul, qu’on fasse le tri pour toi, que le hasard s’en mêle et que tu n’y puisses rien. Tu ne veux rien leur laisser, mais tu ne peux rien garder, enfin pas rien garder, tout te semble important puis tu hésites un peu, pas de place sur le bateau, tu t’énerves sur tout ce que tu as déjà gardé de tes autres vies d’avant, et puis ça te submerge, trop de choses, des bidules, des machins, des objets à toucher, du tangible qui encombre tes mains, tes yeux, ta tête. Beaucoup trop. Tout te semble dérisoire et tu veux tout jeter. Et quelqu’un passe la tête et tu te calmes un peu. Tu voudrais tout garder, ou au moins le plus possible. Toi qui pestes d’habitude toujours contre les normes, cette fois tu t’énerves contre les formats des livres, des carnets, des cahiers, des pochettes en carton, les formats des papiers pour les tirages photos et les formats des cadres, les formats des cartons jamais de la bonne taille et contre la poussière qui fait tout terne et gris, qui te fait éternuer, qui te fais les mains sales quand il faudrait ouvrir les cartons, les carnets pour voir ce qu’ils contiennent. Les cartons du dessous qui ont gardé la marque du carton du dessus en couleurs encore vives, tout ce qui était visible, exposé au soleil, au moins à la lumière, a vieilli, est passé. La lumière est passée de l’autre côté du papier en emmenant les couleurs, leur brillant, leur vivant. Tranches de livres jaunies, et tirages jaunis, tirages de tes débuts quand tout devait aller vite et que tu rinçais peu et clairement pas assez dans le vieux labo photo avec la lumière rouge qui sentait la chimie et surtout le vinaigre et puis le renfermé, et aussi la sueur lors des séances d’été. Aujourd’hui tu t’agaces avec toute cette paperasse, avec toute cette poussière, toutes ces traces du temps et du passé, ces couleurs loin derrière, ternes, délavées, pâlies, fades, et défraîchies. Tout ce qui reste pimpant c’est le rectangle de mur que recouvraient tes cadres, quelques morceaux de bois, frais comme des planches toutes neuves, à l’endroit où avant l’image était pendue. La lumière est passée de l’autre côté du papier, a quitté la photo, s’est posée sur le mur, sur les planches, sur le bois. La lumière a juste changé de côté, a traversé le papier sans que tu t’en aperçoives. Tu es restée longtemps, bien trop longtemps ici, où tu voulais rester jusqu’au bout de ta vie

Codicille :
La "tu" de ce texte s'appelle Mow, personnage qui m'accompagne depuis un moment et qui verra peut-être, sûrement, un jour, ses aventures écrites et sous forme de livre. Pour l'instant, elle doit quitter son île bretonne et pense retourner où elle est née, aux Shetland, en bateau. Y arrivera-t-elle ? Ou plutôt, vais-je arriver à vous conter son histoire ?
Par petits bouts d'ateliers, Mow se construit dans ma tête et dans mes mots : elle a déjà un fichier à son nom sur mon ordinateur

Les couleurs de la nuit sont toutes en noir et blanc

Texte écrit dans l'atelier du Tiers Livre de François Bon. C'est ouvert à tous, alors à vous aussi : pour écrire, lire, chercher, apprendre, essayer, découvrir, échanger... , c'est ici

Les couleurs de la nuit sont toutes en noir et blanc. Et puis aussi un peu quand la clarté nous manque, quand on plisse les yeux, quand le soleil se cache, une fois les yeux fermés. Alors, quand bien moins de lumière, moins de contraste, moins de détails, moins de séparations entre les teintes proches, moins des limites taillées comme à coups de couteau, plutôt des transitions, des passages tranquilles, des passages comme on marche, rien qui n’aie chose à voir avec le pas de course, revenir aux valeurs.
Pour avoir les couleurs, dans ces hésitations, les yeux ne suffisent plus, il faut y mettre le nez, les oreilles et les pieds et tous les souvenirs et toutes les évidences. Le ciel sera bleu ou gris, parfois rose le matin avec un peu d’orange, mais jamais il ne sera vert, sauf dans le cas extrême des aurores boréales que je n’ai jamais vues. Vert ou violet d’ailleurs pour ces feux dans le ciel.
Pour les feuilles des arbres, c’est la tête qui le dit, quand on regarde en l’air, les feuilles sont sûrement vertes et même en noir et blanc on gardera le tendre, le léger, le fragile des toutes jeunes feuilles qui viennent juste de naître. Des feuilles qui émettent presque elles-mêmes de la lumière, le vert du commencement, bien loin des feuilles d’automne, lourdes des histoires vécues durant tout un été qui sont graves et opaques, d’un vert sombre et rugueux.
Quand on regarde par terre, les couleurs des feuilles mortes, vues par le noir et blanc, ont quelque chose à voir avec les feuilles qui sont encore au bout des branches, elles ont gardé leurs formes, leurs dentelures, leurs contours. Les premières au sol ont le tendre, le fragile, souvent le jaune lumineux qui pourrait presque rappeler le jeune vert du printemps, le vert de celles qui sortent tout juste du bourgeon. Plus tard au bout de l’automne et aussi dans l’hiver, les feuilles vont prendre l’eau, elles vont devenir plus sombres, se draper peu à peu dans cette couleur de terre, elles qui composent la terre d’où elles viennent, où elles vont.
Mais quand la neige est là, les choses se compliquent. Le sol devient blanc, plus clair, plus lumineux que la cime des arbres, qui elle est au soleil, ou encore à la lune, au moins à la lumière. Négatif noir et blanc. Lorsque la neige est là, les couleurs de la nuit sont toutes en blanc et noir, ne reste que le grincement de nos pas dans la neige pour nous dire que l’on doit inverser nos valeurs pour reconstruire le monde, le monde en dégradé, depuis le noir jusqu’au blanc. Ou bien inversement

La chevêchette de Villette

Texte écrit dans l'atelier en ligne du Tiers Livre de François Bon. C'est ouvert à tous, alors à vous aussi : pour écrire, lire, chercher, apprendre, essayer, découvrir, échanger... , c'est ici

C’est un tout petit oiseau, la chevêchette d’Europe. Pas plus grosse qu’un poing, mais l’air bien décidé. Deux yeux jaunes de chouette, mais pas ces énormes cernes qui font caricature. Elle a des sourcils blancs, tant devant que derrière puisqu’elle a sur la nuque, une fausse face d’elle-même destinée à tromper ses ennemis potentiels.

La pierre doit être lourde, son poids fera sa force, sa beauté et son âme. Il faut qu’elle soit compacte sans fissures ni défauts, mais pas non plus trop lisse pour éviter l’ennui. Il faut pouvoir tourner ses faiblesses en détail.

Sa tête est presque une boule et son corps presque un œuf. Sa queue n’est pas très longue, on ne voit pas ses pattes, bien cachées dans les plumes quand elle est installée à la cime d’un sapin.

La pierre n’est pas très sombre, c’est du marbre de Villette, la noire mine du crayon suffira pour tracer les grandes lignes de l’oiseau. Ensuite bien soigneusement, affûter les ciseaux. Vérifier le compresseur, le masque pour le nez, le casque pour les oreilles et bien sur les lunettes pour protéger les yeux.

Posée sur la pierre froide, une main poussiéreuse dont les doigts, distraitement, fourragent dans la chaleur des plumes de l’oiseau

Merci, Jean, pour le temps, les échanges et les mains