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Shetland #11 | Dimanche 5 mai 2024

Lerwick – Sandsound – Bridge of Walls – Walle – Kergord Woods – Brae Hotel – Voxter House – Mossbank – Voe – Lunna – Levaneap – Laxo – Catfirth – Skellister – Eswick – Lerwick

Demain ce sera le départ, le retour en avion. Dernier jour de balade sur l’île. Le trajet sur la carte raconte les sentiments, un peu les émotions : un quadrillage en règle, façon de retourner une dernière fois dans ces endroits qui sont devenus familiers, façon de dire au revoir. Mais façon également de voir tout ça autrement puisque la brume est installée, elle a pris ses aises entre la lumière et nous. Elle nous oblige à regarder autrement, à nous concentrer mieux et encore davantage sur tout ce qui est proche et oublier le lointain. Ambiances un peu plus sombres, avec un petit air de mélancolie, de nostalgie, de tristesse de devoir quitter l’endroit.

Retour sur les endroits déjà visités hier, Sandsound, Bridge of Walls, Walls, Dale of Walls et Kergord Woods. La mer, avec son horizon un peu flou, mer et ciel mélangés du début à la fin et sans interruption, mangée par le brouillard, nous ramène encore plus à l’idée d’isolement, l’idée d’être sur une île. Les murs en pierre prennent une couleur plus dure et plus austère, le vert se fait plus sombre. Pour la forêt de Kergord, un côté enchanté, l’idée qu’on pourrait presque y rencontrer un druide, une fée, un magicien ou bien un de ces êtres fantastiques et mythiques qui vivent à Brocéliande et qui ne s’éloignent jamais trop d’où les tables sont rondes. Alors pour vérifier, revenir à l’idée à la genèse de ce bois, pour mieux comprendre encore notre besoin de forêt, de la magie des forêts. 

La forêt de Kergord (Kergord Woods)
Fièrement présentée par les habitants des Shetland comme leur plus grande étendue boisée et la seule « forêt » des îles Shetland, la forêt de Kergord se compose en réalité de quelques petites parcelles de bois mixte situées à Weisdale, à environ 1,5 km au nord de l’embouchure de Weisdale Voe. Le Dr George Munro, propriétaire du domaine de Kergord, a planté 3,6 ha (9 acres) de bois entre 1913 et 1920 afin de créer des brise-vent. Les principales essences étaient l’épicéa de Sitka et le mélèze du Japon, avec en moindre quantité le sapin blanc, le sycomore, le sorbier, le bouleau et d’autres espèces. Les plantations étaient mixtes, avec des rangées alternées de différents types d’arbres. Malgré la nature relativement abritée de la vallée et ses sols fertiles, les hivers froids et surtout les tempêtes ont posé des défis, entraînant la perte de nombreux arbres. Certaines parties du bois ont été exploitées pour le bois d’œuvre. Kergord présente un intérêt pour les ornithologues, car il est devenu le refuge d’oiseaux des bois et abrite également des espèces généralement considérées comme des migrateurs de passage dans les Shetland.
Source : Scottish Places

Pour le déjeuner, pause au Brae Hotel, à Brae. Un endroit singulier qui célèbre le côté scandinave des Shetland. L’aspect extérieur est moderne, bardage clair de planches horizontales, métal, grandes baies vitrées, escalier géométrique, un logo de nœud celtique stylisé. Intérieur du même style, moquette à grands motifs géométriques, canapé épuré, murs clairs Et partout sur ces murs entre des lampes qui les mettent en valeur, des boucliers. Pas le côté antique, des boucliers propres, modernes, parfaits, mais avec des motifs celtiques, tout brillants, presque clinquants. Des boucliers qu’on pourrait retrouver dans les reconstitutions, ou les événements tels que le Up Helly Aa. Up Helly Aa est un festival qui s’échelonne entre janvier et mars selon les lieux, il célèbre le feu, la lumière, en lien avec Yule et le solstice d’hiver. La fête la plus importante de ce festival a lieu à Lerwick le dernier mardi de janvier et il réunit jusqu’à un millier de participants qui défilent avec des torches et en costume d’inspiration viking. À cette occasion, une réplique de bateau viking construit tout exprès est offerte aux flammes. D’après le Shetland Museum, l’origine de ce festival est liée à la tradition de Yule, mais aussi à l’ennui dont souffraient les soldats revenus des guerres napoléoniennes au début des années 1800 et pour qui la vie sur les îles était un peu trop calme. Ils ont trouvé dans la mise place de ces festivités un dérivatif bienvenu. Mélangeant les traditions de Yule, du carnaval, de Noël, sur fond d’aurores boréales et d’histoire scandinave, une tradition festive s’est mise en place autour du feu, impliquant au départ l’utilisation de barils de goudrons, jugés trop dangereux et remplacés par une procession avec des torches aux environs de 1874-1880. Petit à petit le festival devient une institution avec ses rites, ses chansons et ses codes. La première réplique de drakkar est fabriquée et brûlée en 1889. La préparation du festival était aussi vue et promue par les sociétés de tempérance de l’époque comme un moyen d’occuper les jeunes hommes qui disposaient ainsi d’une alternative aux beuveries dévastatrices. Chaque année, et dans chacun des endroits où se déroule une fête, un nouveau Jarl est élu par le comité qui supervise la préparation et le déroulement des festivités. Peu de changement désormais dans le déroulement de ces réjouissances, mais des femmes sont néanmoins admises dans les comités autrefois réservés aux hommes. L’une d’elles a été élue Jarl en 2015 au sud de Mainland.

Après cette pause sous les boucliers du Brae Hotel, suite de la balade, toujours entre brume et brouillard sur la B9076 en direction de Voxter, puis tout au bout de la péninsule, vers Mossbank, puis redescente vers Lunna et la péninsule juste au sud de la précédente. Le long de la route, beaucoup de ruines, des maisons délabrées, désertées qui prennent un aspect triste, parfois presque sinistre au milieu du brouillard. Imaginer la vie des gens qui ont vécu ici et puis ont décidé qu’il leur fallait partir, qu’ailleurs serait sûrement mieux, ne pouvait qu’être mieux que cet endroit que nous, on découvre et qu’on trouve simplement magnifique. Peut-être une histoire proche du pli dans la chaussette, rien de dramatique en soi, mais quand le temps s’en mêle, le pli dans la chaussette devient un vrai problème, irritations d’abord, puis douleurs et ampoules, il nous arrache la peau ce pli dans la chaussette. Et ici, accepter qu’il nous manque la durée et la longueur du temps pour connaître vraiment un endroit comme ces îles. Manque la diversité des météos, les tiraillements comme des joies du voisinage, les soucis personnels, les histoires de famille, et puis les coups du sort en bien autant qu’en mal, et tout ça bien coincé entre les sympathies et les antipathies propres à nous tous. Grandeurs et mesquineries dès que vient se mettre dans le jeu, le fameux facteur humain.

Entre les couleurs froides et un peu tristes des pierres grises des maisons, les bruns et les dorés des algues et de celles qui adorent s’y cacher : les loutres. Vers Eswick, on se rapproche de la mer avec l’espoir d’en voir, dans cette crique à l’extrémité de South Nesting Bay. La loutre d’Europe est un mammifère carnivore semi-aquatique de la famille des mustélidés. Les loutres que l’on retrouve sur les rivages marins des Shetland ne sont pas des loutres de mer, mais des loutres d’Europe ou loutres communes, les même que l’on peut voir dans les marais et les rivières d’Europe et même si elles n’ont rien contre quelques mollusques et crustacés, elles ont ensuite besoin d’eau douce pour se rincer et évacuer le sel qui diminue la capacité isolante de leur fourrure. Leur peau ne supporte pas bien le sel, point commun qu’elles partagent avec les humains, en plus de leur attrait pour le poisson. Goût commun qui leur a été presque fatal, l’espèce ayant longtemps été en danger, chassée pour sa fourrure et considérée comme nuisible par les pêcheurs et les éleveurs de poissons à qui elle fait concurrence. Pourtant, la loutre, si elle apprécie particulièrement les animaux à arêtes restant liée de près aux milieux aquatiques, peut également se nourrir de baies, de racines et d’autres végétaux.

Actuellement protégées, y compris au niveau européen, les populations de loutres se régénèrent lentement un peu partout malgré la pollution, en particulier l’usage des pesticides qui vident les rivières de leurs poissons et privent donc les loutres de nourriture. Autre obstacle qui freine leur retour, l’aménagement des berges, souvent bétonnées, tondues de près et sans arbres, qui ne leur permettent plus de creuser leur terrier, leur catiche.

Plus faciles à observer, les moutons, les vaches des Highlands à longs poils et grandes cornes ainsi que les poneys qui occupent les champs, les près et parfois, ayant trouvé une faille dans les clôtures et barrières, se retrouvent sur la route. Pour les photos, ces animaux jouent parfaitement les premiers plans devant des paysages pâles d’où les contrastes se diluaient jusqu’à ne plus exister, lorsque le regard tentait, vainement, d’y voir un peu plus loin.

Repus de ces ambiances créées par la brume et le brouillard, nous rentrons vers Lerwick. Dernier petit tour en ville pour profiter de ces lumières, ces ambiances si particulières et qui conviennent presque trop bien au souvenir des histoires policières d’Ann Cleeves et de la série Shetland. Sur l’eau grise du port et se découpant sur le gris du fond toujours dans le brouillard, les couleurs vives du canot de sauvetage rassurent : la couleur existe encore et sa présence dans le port prouve que sur la mer, personne n’a besoin de secours.

Photo © Sylvie Strangejazzy

Sur les billets d’avion, la date de demain est celle du retour, alors pour ce soir, un peu de rangement dans notre camp de base qu’il va falloir quitter, préparer les bagages et dans la tête aussi, commencer tout doucement à ranger toutes les images de ces îles des Shetland parmi les souvenirs.