Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Semaine de beau temps et puis aussi de vent, semaine loin des montagnes, une semaine vue sur mer, sur l’île de Guernesey avec, quand même, un peu de voyage de chaque côté, puisque ce n’est pas à côté. Passage par la ville. Retrouver des arbres en parcs et coupés au carré. Les premières petites feuilles, miniatures vert tendre à qui on fait confiance pour redonner à l’arbre une forme plus conforme à ce que font les arbres qui vivent en liberté. Et du côté des pieds, les envier presque un peu, eux qui ont encore droit à un petit peu de terre pour poser leurs racines quand pour les pattes d’humains, ce sera du goudron, presque exclusivement.
Quais de gare, rails de train, quai de gare. La mer. Quai de port, pont de bateau en métal, quai de port. L’île. Changements de paysages en suivant les marées, tantôt étendue d’eau, tantôt cailloux, vase, sable, grande plage piquetée de récifs et de rochers coiffés d’algues qui hésitent entre le brun et le vert, mais qui ont pour la plupart choisi le côté sombre, sûrement pour trancher sur le jaune pâle du sable, le bleu tendre de l’eau.
Retrouver également les ailes de la mer, goélands insolants surtout autour des ports où ils glanent tous les restes des humains repus. Et puis le claquement, craquement, cliquetis du bel huitrier pie et plein d’autres oiseaux que je n’ai pas reconnus. Leurs chants souvent se mêlent avec le bruit des vagues qui mordent dans la plage et s’y cassent les dents, le bruit des conversations lorsque les gens se parlent, ou les bruits de voitures quand on est près de la route. Et puis le bruit du vent qui s’installe comme chez lui entre nos deux oreilles et fait comme un matelas à tous les autres sons.
Sur l’île de Guernesey, j’ai enfin retrouvé l’animal mythique que je voulais rencontrer. La pieuvre. La pieuvre de Victor Hugo dans les travailleurs de la mer. Pour la voir de ses yeux, juste se contenter de la sculpture sur le banc devant Albion Tavern. Pour la voir dans sa tête, la géante terrible, celle qui fait basculer presque toute l’histoire, qui pousse le suspens du sommet de la nature jusqu’au fond de la mer, alors lire le roman et se laisser aller à la voir arriver du fond des profondeurs, ruisselante, magnifique, terrifiante dans les phrases de Hugo, par ses mots et ses verbes, ses élans d’adjectifs et son habileté à nous faire voir tout ça, à nous faire vivre tout ça, à y être tellement qu’on ressort du chapitre, trempé•e et pantelant•e. Cette bête affolante, elle est née juste là, sur cette simple table, quelques planches de bois noir, une table rabattable où il écrivait debout, juste en face de la mer. Alors on imagine qu’un jour de grande tempête, le vent qui se jetait sur le verre des carreaux pour y laisser sa bave tout le sel de son fiel et les vagues féroces qui mordaient la jetée, les bateaux malmenés et la lumière mangés par les si sombres nuages, la pieuvre s’est imposée comme la seule évidence qui pouvait raconter toute la force, la puissance de cette mer qu’il avait chaque jour là, juste devant sa porte tout le temps de son exil.
Après une telle rencontre, besoin d’un peu de calme, de regarder la mer, tranquille, douce et paisible, ciel bleu et grand soleil, à peine quelques nuages pour donner le sourire à un ciel trop uni. Rester là un moment et regarder sans voir le niveau de l’eau varier, le caillou apparaître ou bien se faire recouvrir, la plage qui s’agrandit, se mouchète de rochers et laisse les bateaux posés sur leur gros ventre. On reprend goût au calme, et on accepte enfin les humeurs de la mer en se disant qu’elle peut autant se faire furie que chaton adorable et puis se souvenir qu’elle monte puis redescendra, qu’elle descend puis remontera, juste lui faire confiance en sachant qu’elle peut tout, de la pieuvre aux bains de mer, de la marée qui submerge à la plage qui s’étire sur des distances immenses.
Regarder la mer et y voir notre monde































































