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Shetland #08 | Jeudi 2 mai 2024

Lerwick — Bressay — Noss — Lerwick — Fjarå café bar — Mareel cinema — Weisdale — Bousta — Easter Skeld — Sand — Bixter et Twatt — Lerwick

Journée en deux parties, presque trois. Une sorte de sandwich : nature, culture, nature. Avec l’idée, bien sûr, comme dans tous les bons sandwichs, que la relation entre les différentes saveurs ne les oppose pas, mais plutôt les renforce.

Quand on regarde la carte, Lerwick est très bien situé, abrité d’une part par les replis de la côte et d’autre part, par la grande île de Bressay, juste en face, qui protège le port et la ville. Mais pas pour autant une sorte de cul-de-sac qui pourrait se faire piège par certains secteurs de vent : entre l’île et Mainland, toujours une sortie de secours, par le nord ou le sud, l’avantage de se trouver dans une sorte de couloir sinueux. D’autant plus que Bressay n’est pas un petit îlot : un peu plus de 28 km2, 11km de long pour 5 km de large, orientée nord-sud, justement, un point culminant à 226 m et des falaises confortables quand on cherche un abri. Bressay ne fait pas partie de Lerwick, mais elle a sûrement joué un rôle non négligeable dans la naissance de la capitale des Shetland. 

Juste dans son est, la plus petite île de Noss. De l’autre côté de Lerwick par rapport à Bressay, un peu sa symétrique, mais aussi son contraire. Longtemps inhabitée, en 1851 elle compte 20 habitants, et plus aucun habitant permanent depuis 1939. Noss a été classée réserve naturelle en 1955. L’île tient son nom du vieux Norrois nǫs qui signifie nez. Le fait qu’elle s’appelle simplement Noss et non pas Noss Island pourrait signifier qu’elle était autrefois une péninsule rattachée à Bressay et que l’isthme qui l’aurait rattachée à sa voisine aurait été effacé par la mer entre la période Viking et le XVIe siècle. Actuellement, Noss est surtout connue pour sa faune, ses très nombreux oiseaux marins dont beaucoup nichent dans les confortables anfractuosités des falaises de grès, et aussi pour sa ferme d’élevage de poneys Shetland, animal lui aussi emblématique des îles. 

Pour la balade du jour, départ en bateau depuis le port de Lerwick, l’idée est d’aller observer les fous de Bassan au large de Bressay et de Noss. 

Le fou de Bassan est parmi les plus grands oiseaux marins de notre hémisphère et il passe pour être le plus grand d’Europe avec une envergure qui peut aller jusqu’à 1,80m. En vol il est impressionnant et ses si longues ailes blanches sortent souvent du cadre des appareils photo. Son corps est effilé dans toutes les directions, long cou et bec pointu, gris très clair et souligné de traits noirs, des traits qui se prolongent après les commissures pour faire ressortir son œil bleu clair par un maquillage très sombre. À noter pour l’œil du fou, que chez certains oiseaux l’iris est désormais noir et non plus bleu. Ce changement serait lié au fait que ces individus ont su résister à l’épidémie de grippe aviaire qui a gravement touché l’espèce il y a quelques années. Sa queue est cunéiforme, elle peut se refermer en pointe ou s’ouvrir en éventail en fonction des besoins du vol ou du plongeon. Ses ailes également sont effilées des deux côtés, semblables à de fines ailes de planeur, blanches avec les mains noires, elles lui servent à planer ou battent juste ce qu’il faut pour avancer, rejoindre les courants d’air qui lui permettent de suivre les vagues ou de prendre de la hauteur pour repérer les bancs de poissons dont il se nourrit. Pour pêcher, il se transforme en flèche, ses larges pattes aux tarses et aux doigts colorés se replient sous son corps, il tend ses ailes vers l’arrière juste avant de toucher l’eau, une flèche. Pour éviter les dommages dus au choc avec la surface de l’eau, il a des sacs d’air sous la peau au niveau du bec et du portail. Sa vitesse d’impact au moment de changer de milieu peut aller jusqu’à 90 km/h. Une fois sous l’eau, il peut nager pour se saisir de sa proie et l’avaler le plus vite possible pour pouvoir en pêcher un nouveau, de quoi alimenter en énergie son propre corps qui pèse en moyenne 3 kg et une fois l’œuf éclos, pour nourrir son petit qui va passer de 70 g à 4 kg pendant les 90 jours qui l’emmèneront au moment de l’envol. L’envol est un moment délicat pour les fous de Bassan, même adultes, même expérimentés. Toujours très élégants dans les autres circonstances de leur vie, leurs décollages sont souvent interminables, maladroits et laborieux, nécessitant une longue course pataude à la surface de l’eau. Un petit quelque chose de l’albatros de Baudelaire. Sûrement une des raisons qui les amènent à nicher dans les falaises abruptes qui leur permettent de se laisser tomber pour pouvoir s’envoler. Le fou de Bassan reste en mer toute l’année, sauf d’avril à septembre, sa période de nidification. On dit souvent que le fou est fidèle et que les couples se forment pour la vie. Petit bémol à cette explication romantique, il semblerait que ces oiseaux soient davantage fidèles à leur nid qu’à leur partenaire. Mais tant que les deux oiseaux sont fidèles au même nid, la version romantique reste tout à fait valable ! 

Photo ©Sylvie Strangejazzy

Le nid est un endroit important pour les fous, qui d’année en année commencent par le remettre en état en y ajoutant des matériaux, ce qui le fait devenir plus haut et plus personnalisé d’année en année. C’est leur territoire, d’environ un mètre carré qu’ils défendent vigoureusement contre les nombreux voisins malgré le grégarisme des périodes de nidification. Pour le nid, les fous utilisent tous les matériaux disponibles aux alentours, principalement algues, brindilles, mousses, mais aussi plumes, déchets de poisson, carcasses d’autres oiseaux, excréments et malheureusement, toutes sortes de déchets d’origine humaine, notamment en plastique. Restes de gants, de chaussures, de sacs et morceaux de filets et de cordages qui prennent parfois les oiseaux au piège. Beaucoup trop finissent pendus ou ligotés à leur nid, incapables de s’envoler pour aller se nourrir. Triste réalité, la face sombre du côté idyllique de l’endroit.

Après les oiseaux, transition en bateau avant le retour à terre et le repas de midi au Fjarå café bar de Lerwick, voir les oiseaux se nourrir a de quoi ouvrir l’appétit, il fait beau, la terrasse est accueillante, parfait pour profiter d’un fish & chips au soleil. 

Un peu plus loin, le Mareel cinema donne une idée de la vie culturelle des îles. Musique, cinéma, centre de création, salles de répétitions, accueil du public et en particulier des enfants, juste à côté du centre des archives et du musée. Une belle reconversion des anciens docks, garder l’espace et la vue, mais changer de perspective, laisser les gens rêver, inventer, s’évader, proposer autre chose sur ces îles autrefois toutes dédiées au poisson, à la mer, aux bateaux, mais aussi au pétrole, maintenant au tourisme. Une belle possibilité de faire advenir autre chose avec vue sur la baie. 

Suite de la journée en balade. Retour dans la voiture pour aller faire un tour, attraper par la fenêtre, une lumière, le vol d’un oiseau, un paysage parfait avec ce qu’il faut de courbes, de couleurs, de contraste, alors juste aller voir et se laisser surprendre, peut-être par un détail, une toute petite goutte au milieu du ruisseau qui nous fera sourire, arrêter de respirer et ouvrir les yeux grands pour profiter au mieux des présents de ces moments, ces petites choses attrapées par la vitre ouverte de la voiture quand on laisse sa main jouer avec le vent, y piocher des images, des odeurs, des pollens de fleurs, des poussières de cailloux ou bien des sels marins. Aujourd’hui, Weisdale, Bousta et la baie de Saint Magnus, Scarvister, Easter Skeld. Les noms suffiraient presque à la balade, les prononcer tout haut, en faire une mélodie, un refrain, une chanson. Et puis quelques arrêts. Arrêt pour des poneys, blancs tachés de rouilles, de brun, des poils longs et un regard doux, ils profitent comme nous d’un temps bleu et presque sans vent, un temps à contredire tout ce que la météo nous donne comme statistiques pour cette partie du monde.

Et durant la balade, petite pause logistique. Inutile de vérifier les horaires d’ouverture, juste besoin de trouver une des Honesty Box qui proposent souvent tout au bord de la route, un tas de choses à vendre. Pour aujourd’hui, des œufs et un cake. Le principe est tout simple, un endroit abrité, parfois réfrigéré, des denrées disponibles et une boîte dans laquelle on dépose l’argent correspondant au prix de ce qu’on vient de prendre. Pas besoin de quelqu’un présent en permanence, pas d’horaires d’ouverture, client comme commerçant, tout le monde est gagnant tant que chacun respecte le contrat implicite basé sur l’honnêteté. De quoi pouvoir continuer tranquillement la balade jusqu’au coucher du soleil, les courses sont faites. À côté de la Honesty Box de Sand, les ruines de la chapelle Sainte Mary et son cimetière avec des pierres tombales et des croix recouvertes de lichen qui leur donne une couleur blanche, un aspect irréel, un peu fantomatique. Partout autour, des collines couvertes par endroits de pieds d’iris qui ne sont pas encore en fleurs, mais qui laissent imaginer les tapis colorés qu’ils formeront d’ici quelques semaines.

Sur la route en direction de Bixter, de nombreux lochs de chaque côté qui se transforment, changent de couleur et d’aspect avec le jour qui tombe et la lumière plus chaude qui se pose à leurs surfaces, les ombres des moutons s’allongent, ils se promènent, tranquilles, en quasi-liberté pour peu qu’ils restent du bon côté de la clôture ou du muret, tandis que, pour les humains et les véhicules, le passage reste libre grâce à l’astucieux système des cattle grids : un fossé profond recouvert par une grille aux barreaux ronds suffisamment espacés pour que des sabots ne trouvent aucun appui tandis que pour tous ceux qui ont les pieds ou les roues suffisamment grands, ça ne pose aucun problème. Vers Twatt, les pierres des maisons en ruines prennent une teinte dorée qui contraste avec le vert printanier des jeunes pousses d’herbe et donne à l’ensemble un air mélancolique, l’envie de s’arrêter et de voir vivre là des familles, un bricoleur occupé à tailler un nouveau manche pour sa pioche, une chaise avec une vieille dame et son tricot qui trouve à l’extérieur une lumière bien meilleure que dans la pièce qui sert de cuisine et de séjour avec une seule petite fenêtre au milieu du lourd mur de pierres, un gamin qui empile des cailloux pour en faire une tour qui irait jusqu’au ciel, une lectrice perdue dans son bouquin qui serait assise là pour ceux qui la regardent, mais elle, loin dans un autre monde, le monde de son roman. Un peu plus loin, les huitriers pie tiennent compagnie aux moutons au bord de l’eau, la lumière disparait doucement pour laisser la place au plus sombre et bientôt à la nuit. Doucement se faire à l’idée qu’il est l’heure de rentrer, de préparer le repas et d’aller, sous couvert de sommeil, profiter en souvenirs de tout ce qu’on a vu durant cette journée. 

L’albatros 

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !


Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Charles Baudelaire

Début février 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Pas de pluie ou à peine, pas de neige, pas vraiment, une semaine plutôt sèche, sans précipitation qu’il ait fallu noter. Sans précipitation dans aucun des deux sens principaux de ce mot, sans eau qui tombe du ciel, sous quelque forme que ce soit, sans choses trop rapides, sans vitesse excessive même si on commence à bien sentir partout que la prochaine étape ce sera le printemps et toutes ses explosions.
Alors en attendant, regarder la neige fondre ou bien se transformer, les cristaux devenir grains de sable, de gros sel, de gravier, un peu comme glace pilée, mais en plus régulier. Avec la neige qui fond, partout l’humidité, même sans pluie et sans neige, l’eau tranquillement présente pour toutes les racines qui n’attendent que ça, une eau à volonté, sans précipitation.
Alors en attendant, en profiter encore tant que les feuilles sont absentes pour bien voir les oiseaux qui slaloment dans les branches, fréquentent encore souvent la mangeoire qu’on laisse un peu plus longtemps vide maintenant que le sol, ses graines et toutes ses ressources s’offrent à eux de nouveau. Regarder les oiseaux même si parfois des scènes peuvent paraître cruelles, comme voir cet épervier ou peut-être ce faucon poursuivre un merle qui fuit, nous faire craindre pour la vie de ce bel oiseau noir avec son bec jaune quand l’autre partie de nous se réjouit aussi que l’épervier, le faucon, l’oiseau aux si belles ailes, fuselées et soulignées de fines raies bicolores, puisse aussi se nourrir. Vie et mort emmêlées quand on regarde en même temps, et proie et prédateur.
Alors en attendant de savoir démêler toutes nos contradictions au sujet de la vie, prendre un peu de hauteur en regardant vers le haut, les étoiles et la lune. La lune qui était pleine au début de cette semaine, et continue encore à éclairer la nuit d’autant plus quand le sol, encore couvert de neige, reflète la lumière qu’elle reflète du soleil. Jeu de double miroir qui se joue encore mieux quand les nuages, eux, ne sont pas de la partie. Alors la nuit est claire, les branches nues des arbres en fines ombres chinoises au bas de cette image, les étoiles au-dessus et au petit matin, pour bien se souvenir de la clarté de la nuit, encore un peu de blanc déposé sur le sol, gelée blanche comme une preuve du passage par ici de ce marchand de sable qui passait toutes les nuits quand on était enfant et qu’on oublie trop vite.
Alors en attendant, épier et surveiller, pour ne rien laisser filer de la magie du printemps, se fier à celle des plantes qui savent la saison depuis le fond de la terre et s’ébahir encore ou s’ébahir déjà devant les jeunes pousses des jonquilles à venir. Entre déjà et enfin, contradiction toujours de nous, seulement humains, impatients et frivoles quand on sait pourtant bien que jusqu’au mois d’avril, peut-être jusqu’en mai, il risque de neiger, de geler, de tuer toutes les optimistes qui ont cru bon trop tôt de faire fleurir leurs fleurs et d’ouvrir leurs bourgeons

Fin janvier 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Un peu de neige sur la neige, un peu de beau qui fait fondre et qui ferait presque chaud, un peu de pluie aussi, et qui fait fondre aussi, et puis quelques nuages qui vont jusqu’au brouillard, jusqu’à venir s’installer juste devant les fenêtres, jusqu’à masquer la vue, les montagnes et les arbres. La visibilité qui s’abaissera aussi sous la pluie, sous la neige, on a devant les yeux de l’eau sous toutes ses formes, gouttes plus ou moins grosses, flocons plus ou moins larges, dodus ou bien tout fins. Leur densité aussi influence nos regards, leur suggère de faire la mise au point plus près pour ne pas s’épuiser à essayer vainement de regarder au loin. Et puis le loin revient.
Dessous le bleu du ciel, du blanc renouvelé, plus blanc que celui d’avant déjà un peu usé, râpé, raboté dans son blanc par les poussières qui volent, qui se déplacent dans le vent, descendent des nuages en passant par la pluie. Parfois des taches plus sombres quand la fonte a frappé faisant dans l’ancienne couche comme un coup dans un mur qu’on aurait fraichement peint. Comme un nouveau décor.
Au début de la neige, les branches aussi sont blanches, les sapins recouverts jouent les jeunes premiers sur les cartes postales format panoramique. Et puis vite la neige déposée sur les branches, fond ou tombe en paquets qui laissent en trace en onde sur la neige du dessous comme une photo de goutte d’eau qui tomberait, pour se figer dans toutes ses vaguelettes, dans l’eau juste en dessous. Une histoire de formes, de formes qui aident à voir sans l’aide des couleurs. Pas d’aide des couleurs les nuits de pleine lune, mais une aide de la neige dont on peut presque dire qu’elle éclaire le sol quand elle se contente juste de garder la lumière, de nous la refléter pour nous aider à voir et à nous déplacer, même si l’image créée ressemble moins à ce que l’on voit là d’habitude qu’aux images inversées, celles du film négatif d’une photo argentique du temps du noir et blanc.
On est encore janvier mais l’humain impatient pressentirait déjà les signes dans les jours de ce qu’il voudrait voir, de la saison prochaine. Les journées qui rallongent maintenant visiblement par rapport à nos vies si bizarrement bloquées sur des rythmes qui oublient que l’on est aussi bêtes, comme les autres animaux qui eux hibernent, migrent ou s’adaptent, ne cherchent pas à lutter contre la durée des nuits. Alors on note en haut des listes de bonnes nouvelles, les premières primevères, les fleurs des noisetiers et les premiers brins d’herbe qui nous rappellent que le vert se fait parfois plus tendre, pas toujours aussi dur, piquant et monacal que le vert des feuilles de houx.
D’autres en attendant que les bourgeons qui se pomponnent confirment leurs promesses en ouvrant grandes leurs portes aux fragiles feuilles futures, profitent encore un peu du malheur des sapins, du gel qui fait gonfler et qui écarte les fibres des arbres déjà morts, des troncs si savoureux et faciles à creuser pour les pics de plus haut, ceux qu’on rencontre parfois en allant vérifier que le petit lac du haut est encore tout gelé. Pour les autres oiseaux, notamment les mésanges, pinsons, et chardonnerets, la mangeoire est encore un endroit essentiel, pour eux autant que pour nous qui les voyons venir, se poser un instant et repartir plus loin, un peu comme une idée qu’on essaye d’attraper pour le projet d’écrire

Les couleurs de la nuit sont toutes en noir et blanc

Texte écrit dans l'atelier du Tiers Livre de François Bon. C'est ouvert à tous, alors à vous aussi : pour écrire, lire, chercher, apprendre, essayer, découvrir, échanger... , c'est ici

Les couleurs de la nuit sont toutes en noir et blanc. Et puis aussi un peu quand la clarté nous manque, quand on plisse les yeux, quand le soleil se cache, une fois les yeux fermés. Alors, quand bien moins de lumière, moins de contraste, moins de détails, moins de séparations entre les teintes proches, moins des limites taillées comme à coups de couteau, plutôt des transitions, des passages tranquilles, des passages comme on marche, rien qui n’aie chose à voir avec le pas de course, revenir aux valeurs.
Pour avoir les couleurs, dans ces hésitations, les yeux ne suffisent plus, il faut y mettre le nez, les oreilles et les pieds et tous les souvenirs et toutes les évidences. Le ciel sera bleu ou gris, parfois rose le matin avec un peu d’orange, mais jamais il ne sera vert, sauf dans le cas extrême des aurores boréales que je n’ai jamais vues. Vert ou violet d’ailleurs pour ces feux dans le ciel.
Pour les feuilles des arbres, c’est la tête qui le dit, quand on regarde en l’air, les feuilles sont sûrement vertes et même en noir et blanc on gardera le tendre, le léger, le fragile des toutes jeunes feuilles qui viennent juste de naître. Des feuilles qui émettent presque elles-mêmes de la lumière, le vert du commencement, bien loin des feuilles d’automne, lourdes des histoires vécues durant tout un été qui sont graves et opaques, d’un vert sombre et rugueux.
Quand on regarde par terre, les couleurs des feuilles mortes, vues par le noir et blanc, ont quelque chose à voir avec les feuilles qui sont encore au bout des branches, elles ont gardé leurs formes, leurs dentelures, leurs contours. Les premières au sol ont le tendre, le fragile, souvent le jaune lumineux qui pourrait presque rappeler le jeune vert du printemps, le vert de celles qui sortent tout juste du bourgeon. Plus tard au bout de l’automne et aussi dans l’hiver, les feuilles vont prendre l’eau, elles vont devenir plus sombres, se draper peu à peu dans cette couleur de terre, elles qui composent la terre d’où elles viennent, où elles vont.
Mais quand la neige est là, les choses se compliquent. Le sol devient blanc, plus clair, plus lumineux que la cime des arbres, qui elle est au soleil, ou encore à la lune, au moins à la lumière. Négatif noir et blanc. Lorsque la neige est là, les couleurs de la nuit sont toutes en blanc et noir, ne reste que le grincement de nos pas dans la neige pour nous dire que l’on doit inverser nos valeurs pour reconstruire le monde, le monde en dégradé, depuis le noir jusqu’au blanc. Ou bien inversement

Fin de mi-janvier 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Du beau temps, de la neige, de la pluie, des éclaircies, du froid, du pas si froid, un peu de tout du temps, mais quand même de l’hiver. Alors aussi du gel, du dégel, toute une histoire de l’eau dont l’état évolue, l’eau dans tous ses états, dans toutes ses étapes du fameux cycle de l’eau. Ça commence dans le ciel au milieu des nuages, dont on admire les formes, les textures, les jeux dans la lumière. Ça se poursuit par la neige, flocons dodus et blancs, des flocons d’œufs en neige, ils tombent en silence, comme si chacun d’eux faisait office de gomme pour effacer les bruits. Et puis une fois par terre, soleil, chaleur, et vent. Avec la nuit qui vient le retour du grand froid, les voilà au matin, ces doux flocons duveteux devenus comme des grains de sable, miettes ou sucre en poudre. Œufs en neige, sucre poudre, tout ça ne serait-il pas une histoire de meringue, de douces pâtisseries ? Et si on en passait par le moulu, le broyé, le poudreux sucre glace ?
Pourtant du côté glace dans les états de l’eau, on est loin du poudreux, on serait même plutôt dans le compact, le dense, la dureté sans pitié. Même une pelle résolue n’aura aucun effet pour déblayer le chemin, la glace joue les pierres et se joue des couleurs. Contrairement à la neige, elle va laisser une place à la couleur de base, celle qui est en dessous de là où elle se pose. Mais l’influence pâlit avec son épaisseur et suivant sa texture, elle jouera le grand blanc ou de ces bleus irréels qu’on trouve sur les glaciers. Elle a aussi ses failles, ses fissures, ses soudures, façons carreaux de faïences qui se rieraient du carré et feraient un catalogue de toutes les figures que l’on pourrait tracer le crayon à la main et fantaisie en tête.
Et puis, neige ou bien glace, vient le temps de la fonte quand le chaud s’en revient. Alors fini le solide, les formes et les cristaux, l’eau, elle, est transparente, elle n’a pas de forme à elle et elle l’annonce bien fort en tombant goutte à goutte depuis les stalactites qui se suspendent au toit. Un peu façon tambour, plutôt de métronome, peut-être un côté pic, mais en moins frénétique.
Du côté des oiseaux, le retour du liquide est une bonne nouvelle puisqu’il leur faut bien boire. L’eau courante, heureusement, gèle plus difficilement et un petit cours d’eau fait une grande différence. Pour ce qui est des graines, les mangeoires aident bien, échange oiseaux-humains, un peu de nourriture contre leur douce présence, une façon d’attachement, de familiarité, ouvrir un peu la porte pour qu’ils puissent faire un peu partie de nos connaissances. Les mésanges se bousculent pour quelques graines de plus, ce qui laisse le temps de bien les observer au-delà de les admirer. Mésange bleue et surtout mésange charbonnière, et puis une autre sorte dont on n’a pas le nom, dont on est pas très sûrs, ou mésange nonnette ou mésange boréale, le doute persiste encore. Pour elles ça ne changera rien dans leur vie quotidienne que l’on sache leur nom, elles savent bien qui elles sont. Mais pouvoir les nommer leur donnera une chance d’exister au-delà de l’immédiat présent par la magie du texte

Mi-janvier 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Pas vraiment du chaud, mais tout au moins du tiède, c’est l’impression donnée par les températures. Quel qu’en soit le ressenti, du trop chaud pour l’hiver, du trop chaud pour la neige. La neige était tombée, elle avait tout recouvert, il y avait presque de quoi passer au-dessus des bottes. Et après une semaine, une bonne partie de la neige à juste fini en eau, une autre partie, surtout dans les endroits de passage qui restent toujours à l’ombre, à été bien tassée, compactée, écrasée. Elle a fini en glace. La neige, la glace et l’eau, c’est presque la même chose, une histoire de degré, une histoire de contexte, de ce qu’il y a autour.
Quand il manque une partie, c’est parfois tout l’ensemble que l’on comprend moins bien, que l’on ne comprend plus. Pour les traces de pattes, c’est bien souvent le cas. On voit là, dans la neige, que quelqu’un est passé, mais sans le reste du marcheur, du coureur, du passant l’énigme reste entière. On peut toujours quand même avoir une petite idée, et aussi, bien souvent, affiner cette idée par élimination. Parmi les animaux, déjà considérer les légers et les lourds, ceux qui ont des sabots, des pattes à coussinets, ou des pattes avec doigts ; à ses traces de semelles, reconnaitre un voisin, un lapin, un oiseau ou les sabots d’un cerf. Admirer ceux qui savent manier l’art du pistage. Savoir l’histoire du lieu et puis reconnaitre aussi qu’on laisse ses propres traces en suivant celles des autres, ce qui fait des mêlages de suivi et suivante. Considérer aussi, qu’on est ici chez eux, traces de pattes à l’appui, parfois on trouve aussi, de multiples autres façons de marquer son territoire sur lequel on est entré sans prêter attention à qui habite là et essaye d’y survivre en économisant chaleur, mouvements, ressources qu’on viendra bouleverser. Alors, en profiter que les traces des passages sont posées là en creux pour se mettre un instant dans une peau d’animal différente de la nôtre, voir le monde de ses yeux, marcher avec ses pattes, sentir de ses narines et peut-être pressentir les besoins, les envies, les codes et les usages qui régissent sa vie. Et prendre en compte aussi, le dérangement qu’induit notre présence à nous quand on aura la chance, une fois à la maison d’aller se mettre au chaud, ce qui ne sera pas le cas pour ceux qui vivent dehors. Juste prendre l’autre en compte et le prendre au sérieux.
Prendre au sérieux aussi, l’éphémère de la neige, et puis lever les yeux pour regarder quand même le spectacle qu’elle nous offre, les reflets, le brillant quand sa surface va fondre et regeler la nuit pour jouer le beau miroir, renvoyer la lumière comme les feux de la rampe. Apprécier tout autant les contrastes qui naissent du fait d’avoir pour un temps à nos pieds, une page parfaitement blanche, où remarquer les ombres des arbres qui s’allongent pour écrire des histoires de branches et de troncs comme on n’en verra plus une fois les feuilles revenues. Goûter à l’éphémère d’une histoire qu’on a vue, mais qu’on ne pourra relire. Un spectacle vivant.

Début de mi-janvier 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Une semaine de variations, d’écarts, de grands écarts. Quand le temps change autant, que l’endroit change autant, les seuls mots qui réunissent c’est que tout est différent, contrasté, singulier. Début de semaine avec grand bleu, du grand bleu pour la mer, du grand bleu pour le ciel, pour faire encore ressortir les roses des cailloux de la côte de granit rose. Couleurs des algues aussi, couleurs des champs déjà verts de ces herbes intrépides qui profitent pour pousser de tout ce qui n’est pas gel. Et puis du jaune aussi, le jaune du mimosa et le jaune des genets. Couleurs.
Et puis le jour d’après, pour ne pas oublier, retour au noir et blanc histoire de revenir au début du dessin, croquis au crayon gris, entre le blanc et le sombre pour finir la semaine en revenant aux valeurs qui définissent les formes et nous disent les volumes, retour au noir et blanc.
Noir et blanc à la mer avec des nuages sombres qui filent comme des ombres, repoussés par le vent, attirés par le vent qui fait se lever la mer, lui met l’écume aux vagues et une mousse grisâtre qu’elle laisse sur les plages faute de n’avoir pu y planter ses longs crocs. Les rochers recouverts, redeviennent noirs et froids, inébranlables, stoïques quand la marée descend, ils nous rappellent aussi qu’il reste de l’immobile, que tout n’est pas mouvement quand le vent emmène tout ce qu’il peut emmener, malmène, rudoie, déchire, tout ce qui lui résiste.
Reste de la semaine, juste rester dans le blanc, mais une autre sorte de blanc, retour à la montagne. La montagne et la neige. Ici aussi le contraste joue dans la cour des grands, le blanc tombe et recouvre tout ce qui est convexe, le concave attendra que se lève le vent. Les reliefs restent les mêmes que dans le plein été, mais ils sont adoucis, gommés, voire effacés, la neige arrondit tout, blanchit tout également. La lumière devient dure, elle éblouit, elle brûle, elle fascine et aveugle. Même si le froid est là, ses menaces et ses risques, on reste ensorcelés, subjugués par la neige. Peut-être, dans tout ça, nos envies, nos désirs, notre fièvre pour le blanc, qu’il soit vague ou flocon, peut-être un peu de tout ce qui nous ligote, dans tous les éphémères, dans leur durée si courte, leur passage si rapide, dans tout ça retrouver ce qu’on trouve dans Nagori : la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter, de Ryoko Sekiguchi

Shetland #07 | Mercredi 1 mai 2024

Lerwick – Gott – Catfirth – Eswick – Brettabister – Laxo – Leva Neap (Hamera head) – Vidlin – Lunna – Voe – Weisdale – Lerwick

Carnet du voyage aux Shetland de S et N, avril-mai 2024

Une journée plus tranquille pour ce qui est du nombre de kilomètres. Prendre le temps de savourer ce qui est juste à côté. À commencer par Lerwick, la capitale, son centre-ville. Se promener dans les rues, rythme lent des flâneries, prendre le temps de détailler ce que proposent les vitrines, les objets présentés, comment on les présente, éclairage, couleurs, décor, ou bien plus simplement, les objets pour eux-mêmes, leur utilisation, pour la vie de tous les jours, pour l’alimentation, des objets usuels, ou ce qui est davantage destiné aux clients de passage, souvenirs des Shetland, peluches de macareux et de moutons duveteux, photos des paysages et puis tricots aussi pour bien mettre en valeur la laine des Shetland.

Aux Shetland, le tourisme représente une part non négligeable des revenus économiques, avec, pour 2024, 88 967 touristes comptés à l’arrivée des ferries et des avions sur l’aéroport de Sumburgh, pour un total estimé de 50 309 650 £ dépensés par ces mêmes visiteurs, exceptés les navires de croisière en escale, au nombre de 129 en 2023 pour un total de 123 903 passagers. Chiffres qu’on peut retrouver sur le site officiel des Shetland : https://www.shetland.gov.uk/shetland-statistics/economy. Le nombre d’habitants des Shetland était de 23 190 en 2024, le tourisme est donc une part importante de l’économie des îles. Alors, après le shopping, aller y voir de plus près, entrer dans un café au nom qui parle tout de suite quand on parle français. « C’est la vie », 181 Commercial Street à Lerwick. Un mélange étonnant, mais surtout plein de saveurs entre la France, l’Espagne et le pays d’accueil, ces britanniques Shetland. Peintures, pulls en laine toute douce, objets d’un peu partout et surtout une cuisine riche de produits locaux qui prennent les saveurs de ceux qui les cuisine. Un accueil sympathique, contact facilité par le latin des langues, un endroit chaleureux qui nous verra sûrement revenir nous asseoir à cette table du fond qui nous permet de voir tout, tout aussi bien que tous, de quoi savourer autant la cuisine, le lieu et les gens.

Commercial Street, il n’y a que sur la carte que la rue est toute droite. Dans la réalité la rue est à l’image du pavage de grandes dalles dont l’idée de départ était sûrement qu’elles soient toutes de la même taille. Et puis avec le temps, les travaux, les rajouts, les changements, les dalles sont finalement à l’image de la rue, et de toutes ses vitrines, des décrochés, des creux, des bacs à fleurs avec bancs, poteaux en tous genres, des panneaux publicitaires, des pleins et des déliés avec des avancées ou encore des retraits de quoi piéger le vent quand il vient en visite. Une possibilité aussi pour les gens qui se promènent de pouvoir s’abriter quand le temps n’est pas le nôtre pour ce premier mai : grand ciel bleu et peu de vent, juste quelques nuages pour rappeler, dans le ciel, les moutons en vraie laine qui animent les prés. 

Suite de la journée dans les près justement, ou plutôt, entre les prés sur les routes de Mainland. Tout d’abord vers le nord sur l’A970 en direction de Gott et de Catfirth, avec cette fois dans les prés verts sur fond de mer bleue, de rousses vaches des Highlands tranquillement allongées à surveiller la mer dans les nombreuses découpes de la côte côté est. Baies, îles, îlots presqu’îles, des baies comme des vallées, comme des lits de rivières. Alors, oui, pour les vaches, de quoi regarder l’eau parler avec la terre.

Un peu plus loin, suivre toujours les courbes de la côte pour arriver vers Eswick et le Mull of Eswick. L’endroit semble favorable pour y attendre les loutres. Alors, attendre, ouvrir bien grand les yeux, même les écarquiller, pour essayer d’apercevoir parmi les algues rousses, le rouille, le gris, le beige et le brun de la fourrure des loutres. Une fourrure bien spéciale qui lui permet de garder sa chaleur sans pour autant avoir une épaisse couche de graisse comme pourraient en avoir les ours qui eux aussi ont un lieu et un mode de vie où la mer dialogue avec la terre. Ne pas se décourager trop vite, attendre patiemment en essayant surtout de ne pas manquer l’entrée d’une de ces souples artistes aux douces ondulations qui se servent d’outils et maîtrisent parfaitement l’art de se camoufler. Mais aujourd’hui, pas de chance, alors laisser les yeux se promener vers le ciel et vers l’eau pour pouvoir profiter de la présence d’un couple de plongeons huards, ou de plongeons imbrins en période nuptiale. 

Suite de la promenade en voiture, Catfirth, Brettabister, Laxo, Vidlin avec sa baie bien abritée, une petite marina tranquille et une église méthodiste juste au bord de la mer, qui partage son parking avec la cale de mise à l’eau et quelques tables de pique-nique. Ensuite, direction Lunna à peine 3 km plus loin, joli nom pour une superbe péninsule. Endroit tranquille pour se promener loin des routes de passage, endroit où prendre le temps avec des bâtiments qui racontent une histoire tout autant que l’Histoire.

photo © Sylvie Strangejazzy

Lunna est une sorte d’avancée qui s’extraie de Mainland et s’étire vers le large, du côté du Nord-est, vers la pointe sud de Yell et la pointe sud de Unst. Sur le côté ouest, une baie toute tranquille, profonde et abritée avec des petites baies, annexes singulières pour un bateau ou deux, l’une d’elles presque barrée par un étrange banc de sable et de galets. De quoi faire penser au tombolo de Saint-Ninian et protèger l’accès en parfait arc de cercle juste sous les fenêtres du hameau d’Hamnavoe jusqu’aux cailloux très bas de Colna taing au milieu de la baie. Lunna House, ainsi que les jardins qui l’entourent sont classés monuments et jardins historiques. La construction de la maison débute en 1663 sur les ruines d’un Haa médiéval, elle-même construite sur le site d’une maison longue viking, elle-même construite sur le site contenant les ruines d’un Broch, tour bâtie à l’âge du fer, ce qui fait remonter l’histoire du site à environ 4 000 ans. Lunna House, la maison initiale a été construite par Robert Hunter, le premier « Lord Chamberlain » des Shetland. Puis sont venus de nombreux ajouts, de bâtiments annexes ou d’extensions accolées à la maison au fil des mariages, aléas familiaux et ventes de la maison pour aboutir à la forme de croix orientée vers les quatre points cardinaux qu’elle a actuellement, ainsi que le crépi qui l’isole un peu mieux du rude climat des Shetland et unifie son esthétique de bâtiment construit en plusieurs étapes et avec des techniques et des matériaux différents. Dans l’ensemble Lunna, on trouve également, Lunna Kirk, l’église construite en bas de la butte et actuellement l’église la plus ancienne encore en activité aux Shetland. Autre bâtiment constituant l’ensemble, une sorte de dépendance, utilisée initialement (d’après le site Shetland.org) pour surveiller (et espionner) les pêcheries des alentours, puis pour assurer la logistique des activités plus occultes de contrebande qui, quoique répréhensibles, ont donné à toutes les personnes impliquées une connaissance fine de la géographie des îles et des côtes alentours, des passages cachés, des courants et des havres tout autour des Shetland, connaissances qui ont sûrement aidé à assurer la réussite des opérations du Shetland Bus.

En effet, l’histoire récente de la maison est intimement liée à celle de la deuxième guerre mondiale. Réquisitionnée pour son isolement et sa situation sur la côte elle a été la première base du service des opérations spéciales (SOE). Entre 30 et 40 agents y ont séjourné régulièrement pour faire marcher ce fondement du Shetland Bus, lien entre la Grande-Bretagne et la Norvège alors occupée par les Nazis, le réseau mis en place et appelé Shetland Bus acheminait, le plus souvent à bord d’une flottille de bateaux de pêche, armes, munitions et combattants vers la Norvège et rapatriait en retour vers les îles Britanniques les résistants et combattants blessés ou ceux ayant terminé leur mission sur place. Déplacé ensuite à Scalloway, le SOE a laissé la place à Lunna à une partie moins administrative et plus opérationnelle, en particulier l’expérimentation et l’entrainement de sous-marin pouvant être pilotés par une seule personne et destinés à couler les bateaux ennemis. 

Après la guerre, Lunna, sa grande maison et toutes les dépendances sont revenues à des activités plus pacifiques, en particulier l’accueil de personnes de passages, chambres d’hôtes ou résidences secondaires. Un temps tombée dans un manque d’entretien qui faisait craindre pour son avenir, la maison de Lunna, désormais protégée au titre des monuments historiques, est devenue une institution parmi les locations saisonnières de l’île, ainsi qu’un lieu de pèlerinage pour de nombreuses familles de personnes y ayant séjourné pendant la guerre, en particulier originaires de Norvège. 

Après ce détour historique, retour dans le monde plus calme de l’observation des oiseaux et des paysages de l’île. Et pas seulement des paysages d’ailleurs, puisque parfois, des personnages viennent s’inviter dans ces décors d’où ils étaient absents quelques minutes auparavant. Comme cette bande de phoques apparus au milieu de la baie. D’abord un seul museau curieux surmonté de deux yeux noirs et orné de magnifiques moustaches. Puis un deuxième, un troisième et finalement tout un groupe qui s’approchait, étonnés, intrigués et donnant presque l’impression de vouloir jouer. Joueurs et curieux aussi les poneys des Shetland croisés un peu plus loin pour terminer la série des rencontres animales de cette belle journée, temps sec, pas trop de vent et juste assez de nuages pour que le ciel se montre au mieux de ses couleurs dans le coucher de soleil. 

Pour le repas du soir, retour à la découverte de ce matin, le bar-restaurant « c’est la vie » dans Commercial Street, ce qui nous permet, au moment de rentrer, de profiter un peu de la ville la nuit, fenêtres illuminées au hasard des architectures intérieures qu’on devine derrière les austères murs de pierres grises. La lumière du jour reste encore un peu même si le soleil est déjà couché depuis un moment : l’avantage des jours qui rallongent alors qu’on se rapproche doucement du solstice en ce premier jour de mai. 

Début janvier 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Semaine un peu ici et puis un peu là-bas. Un peu à la montagne et un peu à la mer, varier les paysages, y mettre un peu d’ailleurs. L’hiver en point commun. L’hiver, le froid, le gel, les cristaux dans les flaques, les cheveux blancs et ras au sommet des bosquets, le long des branches à l’ombre, des feuilles qui résistent, qui avaient repoussé à la faveur du tiède des temps maintenant passés.
Profiter de la lumière des jours encore si courts même si on a fêté il y a déjà un moment et le jour le plus court et la nuit la plus longue. Alors, guetter le matin les couleurs du levant et se dire quand vient le soir, comme un étonnement en regardant les arbres qu’ils sont déjà là tous alignés et bien sages juste au bord de la route pour profiter au mieux des derniers brins de lumières qui les crayonnent ce soir en sombres silhouettes sur un fond de couleurs chaudes jusqu’aux dernières lueurs. D’abord les admirer jusqu’au bout des branchettes puis dans le moins de lumière les confondre toutes ensemble en nuages, en troupeau, en buisson de brindilles sans plus les distinguer, sans pouvoir suivre même d’un regard attentif aucun de leurs traits fins. Bientôt on ne voit plus qu’une vague silhouette, un tronc et un toupet sans plus aucun détail. Ils nous disent de rentrer, ces arbres en masses grossières, nous mettre au coin de l’âtre pour retrouver bien vite toutes les couleurs du feu.
Et puis le jour suivant, s’en aller voir la mer, voir toute son étendue qui laisse le regard courir droit devant lui sans aucune barrière, à peine quelques îlots suivant l’endroit choisi. Voir les vagues revenir avec obstination, les lumières se changer et revenir plus claires ou bien parfois plus sombres, mais toujours en contraste, pas de lumière amollie par la douceur de vivre. Ici le vent malmène les nuages et les cieux, il fait passer la mer du bleu, au vert, au gris en passant de temps à autre même par le turquoise. Et au-dessus de l’eau, observer les oiseaux, les voir frôler les vagues, parfois même s’y poser, points blancs sur la mer sombre ou le foncé des bernaches sur les pâles plages de sable pointillées de coquillages. Sur les plages, sous les pierres, d’autres formes de vie que celles des montagnes, animaux adaptés à un autre milieu. Carapaces, pinces et pattes fines comme des nageoires, yeux rouges, vestes orangées qui affolent le regard au beau milieu des algues toutes brillantes de l’humide de la marée du matin. Alors, s’émerveiller des formes et des couleurs comme on découvre, en livre, une nouvelle écriture qu’on ne soupçonnait pas.

Le petit carnet noir

Texte publié en janvier 2026 dans la revue les villes en voix, les amulettes, en très bonne compagnie

Vivre sans lui n’est pas envisageable. Il n’a aucun pouvoir, aucune magie. Mais quand même. S’il faut parler de A, alors il est A6, environ. Il passe sans problème dans les poches de pantalon, poches de veste, poches de sac, poches de pull à capuche, toutes les poches. Noir, couverture souple et d’une matière qui n’absorbe pas trop l’eau et peu sensible aux taches. Pour l’empêcher de s’ouvrir, un élastique retient ses pages et pour avoir toujours un crayon sous la main, il a sur le côté un bricolage maison, une sorte d’étui construit en ruban adhésif, noir sur celui-là pour que les couleurs soient assorties. Il est bientôt fini, lui restent quelques pages blanches, les autres sont écrites. Une sorte de journal, pas journal de ce que je vis, journal de ce que je vois, le décor sans le sujet, dehors autour de moi, le temps qu’il fait, les arbres, les animaux et les plantes, surtout les plantes. Parfois des réflexions, mais des réflexions sur ce dehors autour de moi. Parfois j’écris beaucoup sur ses pages, toujours en commençant par la date, année, mois, jour en chiffres et jour en lettres. Pour rappel. Parfois j’écris très peu, jusqu’à une semaine sans. Mais pas moyen de faire sans, sans sa présence, sans son poids dans ma poche, sans ses pages qui défilent sous mon pouce et puisqu’on est en automne, sans les feuilles glissées entre ses feuilles. L’égarer, le perdre de vue ou de toucher devient tout de suite un drame, en changer quand il n’a plus de pages blanches, un événement majeur. Il m’est indispensable, il me ramène toujours, quand l’égarement me prend, à l’essentiel d’écrire. L’eau, l’air, le petit carnet noir. Vivre sans lui n’est pas envisageable.