Tous les articles par Juliette Derimay

Fin décembre 2025

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

En moyenne, une semaine de beau et de froid. Aussi quelques nuages, le grand chaud au soleil, mais le frais qui revient dès que la lumière se cache. Donc quand même du gel, des dessins dans les flaques, comme sur une plage, des vagues qui se suivraient, figées par la photo. Des cristaux de givre aussi qui restent d’une aube à l’autre dans les endroits à l’ombre, de quoi donner aux plantes quelque chose d’animal, une fourrure presque duveteuse qui ferait penser aux plumes du dessous des oiseaux, à la fourrure du phoque quand il vient juste de naître. Mais une fourrure de froid, un habit oxymore.
Un froid tout relatif pour beaucoup de végétaux puisque les premières fleurs viennent aux noisetiers, les chatons d’un doux jaune ou même des champignons qui nous feraient douter de ces informations qui nous disent décembre sur le calendrier. Encore presque cinq mois jusqu’aux fameux saints de glace, encore de quoi trembler pour les trop téméraires qui bravent les gelées, insouciants végétaux qui prennent de vrais risques avec la météo.
Pourtant le calendrier confirme bien la date, tout comme le soleil qui se lève chaque matin, bien tard et puis bien loin dans la chaine des montagnes : en ce moment il sort derrière la Roche Pourrie alors qu’en plein été on le voit apparaître vers la montagne d’Outray. Pensée aussi bien sûr pour le cadran solaire qui confirme les horloges quand l’endroit où le soleil arrive dans le paysage ouvert devant la fenêtre donne une idée du temps non plus pour la journée, mais pour toute une année.
Et ce temps de l’année, temps des arbres dénudés est bien le meilleur moment pour se préoccuper de mieux voir les oiseaux. Profiter que les arbres ne font plus voir que leurs branches pour pouvoir se pencher sur nos voisins de plumes, leur donner à manger pour mieux les observer et savoir maintenant reconnaitre sans chercher dans le gros bouquin dédié si cette mésange-là est une mésange bleue, une mésange charbonnière, une mésange nonnette ou une mésange huppée, peut-être même parfois avoir encore des doutes pour la mésange noire, la mésange boréale. Se désoler aussi de ne pas les voir toutes alors qu’elles sont si belles entre les pages du guide. Nous manque évidemment la mésange lapone, la mésange azurée qui vit plus au nord-est et la mésange lugubre, qui, malgré un nom sinistre, est toute vêtue d’un gris raffiné et très chic, elle habite côté est de la Méditerranée.
La Méditerranée étant loin de la Savoie, pour ce qui est de la mer il faut se contenter de la mer de nuages. Phénomène météo que cette inversion des températures avec du chaud en haut sous un immense ciel bleu tandis que dans le plat et au fond des vallées, les nuages gardent au frais les zones restées dans l’ombre qui voient peu le soleil. Alors pour nous, parfois, ce sera une sorte d’immersion dans laquelle heureusement, on pourra respirer, mais qui donne une ambiance digne des bouquins noirs, fantastiques ou polars, un monde un peu spécial avec plusieurs cieux, des mondes superposés, des textes qu’on pourrait écrire le même jour, mais qui auraient pourtant des styles très différents, des ambiances différentes, des histoires différentes. Une question d’altitude

Shetland #06 | Mardi 30 avril 2024

Lerwick – Toft ferry terminal sur Mainland – Ulsta ferry terminal sur Yell – Gutcher ferry terminal sur Yell – Belmont ferry terminal sur Unst – Loch of Snarravoe – Loch of Watlee – Baltasound – Haroldswick – Hermaness National Nature Reserve – Muckle Flugga – Belmont ferry terminal – Gutcher ferry terminal – Ulsta ferry terminal – Sellafirth The Shetland Gallery – Toft ferry terminal – Lerwick

Carnet du voyage aux Shetland de S et N

Hier c’était balade dans un autre archipel, et aujourd’hui aussi. Reprendre la route d’hier, monter droit vers le nord jusqu’au terminal des ferries de Toft et embarquer pour Yell qui ne sera cette fois qu’une étape. Yell est un peu le saut du milieu du triple saut, le passage obligé pour arriver à Unst, destination du jour. Des îles en pointillés, des petits cailloux posés au milieu de la mer pour qu’on puisse traverser le torrent-océan sans trop se mouiller les pieds. Alors traverser cette étape sans trop perdre de temps, sans prendre trop le temps comme c’était le cas hier, le jour de la découverte, on reconnait des endroits, des points particuliers. Aujourd’hui, on ne fait que passer pour arriver à Gutcher ferry terminal, au nord-est, disons, en haut du nez du dragon qui regarde vers la Norvège en soufflant un nuage si dense qu’il serait devenu l’ile de Fetlar. La traversée entre Yell et Unst ne dure pas très longtemps, juste le temps de savourer ce petit morceau de mer entre deux îles, les mouvements du bateau, l’ambiance du voyage, les bruits, les odeurs, ou juste le temps de se rappeler qu’Unst est l’île la plus au nord des îles britanniques et aussi le point le plus proche de la Scandinavie, point de débarquement le plus évident pour les Vikings venus de Norvège comme en témoignent les vestiges d’une soixantaine d’habitations vikings retrouvées sur l’île. Une étonnante concentration de maisons longues, de vestiges vikings ruraux, la plus importante même retrouvée jusqu’à maintenant. Fouilles archéologiques, études, préservation et présentation au public avec une maison longue accessible toute l’année depuis le bord de la route aux environs d’Haroldswick, juste à côté d’une réplique de bateau viking à la proue et à la poupe relevée et sculptée d’une figure menaçante, le Skidbladner (une réplique du Gokstad). Les deux monuments sont simplement posés sur le vert de l’herbe entre le gris de la route et le bleu de la mer, protégés des envies de visite trop urgentes depuis la route par quelques piquets et des cordes tendues. C’est un point de départ, un rappel, un appel à se documenter davantage à chercher plus profondément et plus sérieusement de quoi en savoir davantage sur le passé de cette île tiraillée, sûrement encore plus que les autres, entre la culture des Scandinaves du nord et celle des Britanniques du sud.

Sur la route avant d’arriver à Haroldswick depuis le débarcadère de Belmont, on rencontre beaucoup d’herbe et des parcs à moutons avec leurs clôtures de pierres. Entre le muret trop bas et le mur trop haut, il manque le mot parfait pour cette hauteur-là, celle qui empêche les moutons de passer mais permet aux humains de regarder par-dessus pour voir ce qu’il se passe dans le champ d’à côté. Aussi de nombreux lochs, étendues d’eau au milieu de cette île, elle-même posée sur l’eau. Comme si l’île prenait l’eau, comme une planche abimée qui flotterait encore mais laisserait voir la mer par ses multiples brèches. Ou ce serait une bâche qui retiendrait l’eau de pluie dans des flaques plus ou moins étendues. Plus sûrement des rêveries pendant le trajet quand on attend d’être enfin arrivés à l’endroit convoité.

Aujourd’hui, l’endroit convoité est tout au nord de Unst, la réserve d’Hermaness juste après Burrafirth. Sur la carte la profonde baie, presque fjord, de Burrafirth est quasiment reliée au Loch of Cliff tant les deux étendues bleues semblent proches. Une fois passé entre les deux, la baie s’ouvre sur la droite et sur le large : plus aucune terre dans cette direction jusqu’au Svalbard, presque au pôle Nord, à quelques degrés près. Unst est au nord de l’archipel, le sentiment à la fois d’un début et d’une fin. Une fin pour les oiseaux qui viennent nicher là et un début pour les poussins qui casseront leur coquille là-haut sur ces falaises ou bien dans les terriers avec vue sur la mer.

Hermaness National Nature Reserve est une réserve très importante pour les oiseaux marins, réserve nationale d’importance internationale, même si pour les oiseaux, les frontières n’ont aucune importance. Ils sont jusqu’à 100 000 à fréquenter le site en été, la plupart pour y nicher et élever les petits. Plusieurs sentiers ont été aménagés, recouverts de graviers ou équipés de passerelles de bois dans les passages trop bourbeux pour éviter que la terre ne soit tassée aux endroits où les macareux creuseront leur terrier, les herbes, couchées par trop de pieds, mais surtout, pour empêcher que les oiseaux ne soient dérangés. Pour de nombreuses espèces, la reproduction est un enjeu majeur de la survie de l’espèce, les macareux, pas si nombreux et surtout les fous de Bassan décimés par la dernière grippe aviaire au point d’avoir fait apparaître des changements importants chez les individus ayant survécu, puisque certains ont désormais l’iris noir et non plus de l’habituel bleu pâle. Les fous de Bassan nichent sur les falaises, sur les rochers abrupts et autres endroits tranquilles, donc souvent inaccessibles, qu’ils s’approprient, peuplent de nids très rapprochés et cette promiscuité aidant, l’endroit est rapidement peint en blanc par leurs plumages immaculés, à peine rehaussé par le noir au bout de leur queue et de leurs ailes, le jaune de leur tête, les traits noirs qui soulignent leur œil et leur long bec effilé.

L’endroit va également offrir un lieu de nidification et de repos à bien d’autres espèces d’oiseaux, pour la plupart marins tels que grand labbes, fulmars, cormorans ou guillemots. À l’intérieur des terres, viennent également nicher des échassiers comme le pluvier doré, le bécasseau variable et la bécassine des marais.

Mais cette année, fin avril est encore un peu tôt pour les macareux, arrivés dans le sud de Mainland, mais pas encore ici, au nord de Unst. Pour nous, ce sera principalement des fous de Bassan, quelques grands labbes, assez rares en dehors de cette période de reproduction/nidification et des fulmars, ce qui suffit déjà largement pour admirer les vols au ras des vagues, les plongeons en piqué, les atterrissages en falaises, les interactions entre oiseaux qui se retrouvent au nid, sachant que le fou de Basssan est un oiseau fidèle qui revient chaque année sur le même nid et avec le ou la même partenaire.

Sans oublier la balade. Tout d’abord se rendre au sommet de la colline pour voir le paysage, se repérer avec, de l’autre côté de la baie, le dôme blanc de la Saxa Vord Radar Station, et au nord, Out Stack, les cailloux émergés les plus au nord des îles Britanniques, ainsi que Muckle Fugga et son phare. Un phare écossais de plus construit sous la direction de la famille Stevenson, et plus précisément pour celui-là, par Thomas et David Stevenson, respectivement père et oncle du Robert Louis Stevenson de l’île au trésor. D’ailleurs, comme le rapporte l’article du Northern Lighthouse Board relatif à ce phare :

It may be interesting to note that Robert Louis Stevenson, who was born in 1850, visited Muckle Flugga on 18 June 1869 with his father, Thomas Stevenson, Engineer to the Board and there is a school of thought that the Island of Unst influenced him in his writing of “Treasure Island”.

Un endroit que l’on mérite quand même sur ce chemin long, venteux et vallonné, même si très bien aménagé. Pas non plus trop de temps pour admirer les prouesses aériennes ou le comportement au nid des oiseaux de la réserve, Unst et Lerwick étant éloignés par deux ferries avec une île à traverser entre les deux… Le chemin en entier fait environ quatorze kilomètres, et avec le vent assez fort ce jour-là, nous avons vu l’arrivée sur le parking comme une bonne nouvelle. Sur ce trajet retour vers le camp de base de Lerwick, le temps quand même de faire une petite pose pour immortaliser l’arrêt de bus de Baltasound sur la route A968, entre Haroldswick et Belmont. Connu sous le nom de Bobby’s bus Shelter, l’abribus est aménagé, meublé et décoré par les usagers. Petits rideaux, canapé, télévision, coin lecture pour petits et grands et babioles diverses correspondant au thème choisi chaque année. L’abribus est tellement célèbre qu’il a un site internet et une page Wikipedia…

Ensuite, retour presque direct vers Lerwick, juste une halte à la galerie de peinture « The Shetland Gallery » à Sellafirth sur Yell. Aquarelles, fusains, peintures naïves, photos de loutres et d’oiseaux, ainsi qu’un peu d’artisanat local, une belle mise en avant de ce qui se crée sur ces îles.

Pour le reste du trajet retour jusqu’à Lerwick, une impression de quotidien, de connu, moins de découverte, laisser ses pensées s’éloigner, se prendre à repenser aux paysages de Unst, à envisager le programme du soir plutôt que de se consacrer à tout ce qui défile de chaque côté par les vitres de la voiture. 

Pour le repas de ce soir, direction le Fjarå cafe bar, un café avec une jolie vue sur la baie de Brewick, qui marque l’entrée sud dans le passage entre l’île de Mainland et celle de Bressay qui abrite le port et la ville, empêchant également par leur proximité que le vent et de trop grosses vagues ne puissent y arriver sans avoir rencontré auparavant des rochers qui auraient calmé leur trop grande fougue.

Fin de mi-décembre 2025

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Presque toute cette semaine, la météo était lasse et mélancolique, à l’exception, quand même d’une ou deux belles journées. Mélancolique n’est pas un terme de météo, pas un mot de bulletin, mais puisque l’on nous parle désormais de ressentie pour la température, pourquoi ne pas aller jusqu’à attribuer des mots de sentiments pour dire le temps qu’il fait. Alors pour cette semaine, oui le mélancolique. Du soleil, parfois, des éclaircies, parfois et du gris lourd, parfois. Un mélange de tout ça, en proportions variées. Avec au-dessus l’idée que les jours se rétrécissent encore un peu chaque jour, qu’il y a moins de lumière que l’on se recroqueville un peu comme les arbres, pelotonnés serrés autour de leurs racines bien à l’abri du temps dans le dedans de la terre. Aussi l’idée inverse que l’on vit pour cette semaine, les tout derniers moments avec des nuits si longues, qu’ensuite la lumière va venir grignoter une à une les minutes de nos si doux repos. Alors mélancolie, quand on oscille, dociles, entre les sensations que nous dicte le temps, sensations que l’on calme pour éviter surtout qu’elles réveillent ce qui dort, tout ce qui se repose, se prépare à l’été qui viendra et nous dépossédera d’un coup de toutes nos forces qu’il nous faudra refaire dans l’hiver qui reviendra dans une année entière.
Alors, continuer à tout bien regarder, à aller voir ailleurs, mais pas trop loin quand même pour voir si c’est pareil quand on regarde d’ailleurs, avec plus de hauteur, plus de droite ou de gauche, ou plus de profondeur. La forme des montagnes nous joue parfois des tours, abruptes vues de face et de profil si douces qu’on pourrait y grimper sans piolet et sans corde, alors tourner autour pour bien les regarder et ne pas se faire des idées qui seraient erronées. Des idées erronées, comme l’idée trop ancrée de la neige de décembre. Il reste du blanc, certes, mais il est granuleux, gelé et concassé et en de nombreux endroits, la terre est bien visible, elle se couvre parfois des tout premiers brins d’herbe que viennent grignoter les chamois qui descendent jusque dans les parages des habitats humains. Les mésanges, elles aussi s’enhardissent à venir au plus près des maisons, à profiter pleinement des graines de tournesol qui remplissent la mangeoire. Alors, les admirer comme une contrepartie de ces graines qu’on leur offre. Regarder également ce qui se passe plus bas, ce qui se passe à nos pieds, les mousses toujours vertes, bases toujours dispo pour plein de sortes de vies, toutes les racines fragiles qui cherchent un logis, comme celles des polypodes au doux goût de réglisse ou celles d’autres mousses, en bonne intelligence. Parfois même des arbres viennent s’installer là sans se douter qu’hélas leur avenir sera bien sombre juste au-dessus du caillou.
Ne pas oublier non plus d’aller se promener pour voir changer les choses, pour voir refleurir les hellébores d’hiver, voir les premières feuilles de fraisier, de primevère, se dire que c’est bien tôt et trembler pour le vert de ces plantes intrépides qui risqueraient le gel pour être les premières. Premier petit lézard vu sur un mur de pierres qui se chauffait au soleil, pataud et engourdi il risquait là sa vie pour glaner de minces degrés en attendant l’été qui seul lui rendra toute sa vitalité. Pas toujours simple la vie quand on a le sang froid. Chez les arbres, la sagesse reste encore de rigueur, les bourgeons toujours clos tant que les ombres des troncs s’allongent dans les champs , la tête sur le talus sous les rayons de soleil comme nos pensées s’allongent éclairées par les mots cueillis dans un bon livre.

Début de mi-décembre 2025

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Une semaine de beau temps. Pas de nuages, pas de plafond, la nuit pour les étoiles, rien n’arrête le regard pour admirer les cieux. Profiter de la lune et de toute sa lumière pour aller se promener sans devoir se contenter du pinceau d’une lampe pour regarder le monde, ne plus voir que ce qui est à portée de faisceau, au bon vouloir poltron des batteries capricieuses de nos modernités. Le beau temps c’est aussi des nuits claires et limpides, des nuits où rien n’empêche le chaud durement acquis de déserter la terre et nos frilosités. Alors quand vient le matin, retrouver le dehors tout saupoudré de givre, de cristaux, de paillettes, des atours de la fête que le soleil allume pour donner un éclat, une gloire féérique tout autant qu’éphémère en échange de la fonte, de la disparition à ces bijoux de glace.
Une fois le jour levé les animaux revivent, au moins pour nos regards qui occultent la vie qui se joue aussi la nuit dans le sombre des sous-bois. Les chamois descendus croquer les dernières pommes et ce qui reste de tendre dans les espaces ouverts, détalent comme un nuage de poussières affolées par un souffle soudain à la moindre silhouette qui rappelle un humain et reste quoi qu’il en soit une menace potentielle. Craintes justifiées des proies en cette période de chasse. Parmi les animaux que l’on redécouvre en hiver une fois les feuilles tombées, on trouve les mésanges et tous les autres oiseaux. Les mésanges attablées autour de la mangeoire, attirées par les graines viennent faire admirer leur habit coloré et leurs plumes contrastées qui pourraient faire penser à un costume trois pièces, juste un poil ironique avec son jaune pimpant, et puis cravate comprise, bien sûr. Chardonnerets, pinsons ou troglodytes mignons, se font un peu plus discrets du côté de la mangeoire, même si certains se vengent et reprendront une place de leader quand il s’agit de chanter : le troglodyte mignon étant sûrement le plus petit mais aussi et de loin celui qu’on entend le plus.
Tant q’on a le regard de l’autre côté de la fenêtre, apprécier les nuages, les nuages naturels mais aussi les lignes droites beaucoup trop rectilignes laissées par les avions. Des lignes d’abord toutes fines, qui jouent avec le temps à se fondre dans le paysage, quitte à se faire passer pour des nuages normaux, cirrus et cumulus, qui parfois viennent aussi compléter les dessins qu’on rêve dans le ciel.
Toujours côté nuages, mais plus couleur que forme, toujours jeter un œil sur les apparitions et les disparitions de notre cher soleil. Couleurs chaudes le matin comme pour nous annoncer que le soleil arrive avec quelques degrés à rajouter encore au thermomètre qui, pourtant, reste assez très positif. Pour le soir avant le froid, ce sera bouquet final comme dans ces bouquins dont on se dit parfois que tous les chapitres ne sont là que pour annoncer la fin, peut-être encore un peu plus que dans tous les autres livres

Début décembre 2025

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Une semaine qui oscille entre beau et couvert et puis du froid au chaud. Températures qui remontent au fil des jours, la pluie qui vient laver le blanc des paysages. La pluie n’est pas une gomme qui efface les traits sombres, elle enlève le blanc qui couvrait les sapins, arrondissait les pointes des rochers qui piquaient sur les pentes des montagnes. La pluie efface aussi les nervures des feuilles soulignées par le givre, dessin au crayon blanc sur papier coloré. Le blanc et puis son froid étaient encore bien là en début de semaine, mais il a laissé place à un temps bien plus doux, bien plus grisâtre aussi, on dirait presque terne. Quand on dit pluie et doux on penserait au printemps sans autre indication, mais manquent encore les signes qui formeraient le contexte, le vacarme des oiseaux qui veulent tous une belle place, voire même la meilleure place dans le paysage sonore, et puis les végétaux, des arbres aux petites herbes qui se remplissent d’enthousiasme en pensant aux bourgeons.
De tout ça rien du tout. Un hiver un peu mou, un peu couvert et gris, de la mélancolie en regardant par la fenêtre la pluie qui coule les vitres et arrondit les flaques en les couvrant de cercles. Ne pas sortir sans les bottes et laisser devant la porte les semelles doublées de boue comme si pour la terre la gravité normale se trouvait inversée et que le haut attirait la boue venue du bas. Peut-être pour nous rappeler qu’en ce moment les arbres font le mort sur la terre, mais s’activent sous la terre, pomponnent leurs racines, soignent les bonnes relations avec leur voisinage, autres arbres, champignons, parfois se tapent dans la main et se donnent leur parole pour nouer des alliances souterraines et fertiles.
Alors nous autres humains, cantonnés en surface, nous parlons de grisailles, de temps bien trop couvert, de tristesse et de mélancolie, nous qui aimerions tant vivre toute l’année le même emploi du temps et les mêmes horaires alors que l’évidence nous démontre que les jours sont plus courts en hiver. Alors, faire ce qu’on peut et puis se réfugier dans les choses tranquilles, coin du feu et tisane. Ou faire comme les arbres, aller se réfugier dans une vie souterraine, dans une vie parallèle, dans la vie chez les livres.

Fin novembre 2025

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

L’hiver est arrivé. Pas dans le calendrier, mais il a débuté. Neige et puis gelée blanche, le givre pousse sur les herbes dans ces endroits à l’ombre qui regardent les autres se chauffer au soleil.
Quelques hésitations, encore, souvenirs de la transition, du passage de l’automne à la saison des arbres qui jouent les arbres morts, sans feuilles, sans fleurs, sans fruits. La saison également de l’eau qui se transforme, de la pluie qui se fait neige, de l’eau qui se fait glace, du mouvement qui se fige.
Oscillations quand même entre le jour et la nuit, le couvert nuageux et les températures. Nouvelle géographie, celle des endroits à l’ombre qui gardent leur couleur blanche, des endroits au soleil qui quittent leur duvet clair pour une terre détrempée, gorgée d’eau et repue question humidité. Flaques, boue et autres gadoues, on patauge à midi dans ce qui dès ce soir, sera gelé de nouveau, solide, dur et rigide, incapable à ces heures de sombre, de nuit, de noir de conserver l’empreinte de qui est passé là. Dans la boue et la neige, les pattes ou bien les pieds, comme les pneus des voitures ne peuvent pas cacher leur présence en ce lieu, leur passage laisse une trace qu’ils l’aient voulue ou non. Une aubaine pour savoir quels sont les animaux qui fréquentent l’endroit, quel chemin ils empruntent, comment ils se déplacent, où ils aiment aller boire, où l’eau reste liquide.
L’eau aussi de son côté laisse sur son passage des traces, des témoignages de sa présence passée. Des chemins ravinés, des feuilles emmenées, poussées sur le côté, des cailloux déplacés et des herbes arrachées, l’eau qui veut passer là, passera coûte que coûte, la réunion des gouttes fait la force du torrent capable d’emmener tout ce qui le gênerait. Juste question de débit, de nombre dans l’union, de gouttes dans groupe. La neige, eau de réserve laisse le temps aux ruisseaux, à la terre, à la croûte qui fait le plancher des vaches, de pouvoir déguster, sans craindre l’indigestion, les précipitations, le nectar des nuages qui l’abreuve, l’hydrate, la comble. Laisser tomber la neige, les idées, les envies, pour les écrire ensuite à fil de la fonte, distiller, échelonner, répartir, pour que l’histoire soit fluide et se lise sans le danger de tout laisser tomber pour cause de sécheresse ou de crue dévastatrice

Fin de mi-novembre 2025

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Semaine loin des montagnes aux abords et au bord du grand lac du Der. Météo fraîche voir froide et puis aussi humide. De froid mêlé d’humide, ce matin-là tout est blanc, une couleur uniforme qui gomme les souvenirs, le vif voire le chaud des couleurs de l’automne. Du blanc comme du crépi, un enduit frais posé, comme vingt ans de poussière déposés en une nuit, peinture avec texture qui joue sur l’épaisseur autant que sur la teinte. Alors les choses toutes fines quasiment invisibles passent dans le visible, une toile d’araignée tendue sur une clôture ou les longs filaments des pompons de l’été en haut des graminées.
Les humains se camouflent, ressortent gants et bonnets en plus des grosses vestes, la tête dans les épaules pour marcher sans flâner, sans regarder autour, surtout sans lever la tête, sans regarder en l’air, sans jamais prendre le risque de permettre le passage à une goutte, un flocon ou l’air froid du dehors vers la chaleur douillette qu’ils ont su préserver dans leurs cols remontés. Du côté des oiseaux on fait bouffer les plumes, on compte sur l’épaisseur pour repousser l’hiver. D’autres préfèrent partir, ils reviendront plus tard. Sans bagages, sans trompettes, ils emmènent seulement leur connaissance si fine de la géographie, du climat, des recoins où il reste un peu de place pour vivre dans ses plumes. Dans le monde des oiseaux, on dira migration, non pas émigration ou bien immigration, simplement migration, phénomène naturel qui consiste à aller là où on vivra mieux, mot exempt des préfixes réservés aux humains devenus sédentaires pour qui la migration n’a plus rien de l’évidence, du parcours naturel.
Sur le lac, dans les champs ou en de larges V, les grues sont de passage. Animaux imposants d’une grande élégance. Tout en nuances de gris, long cou et longues pattes, leur vol est lent et sûr, maîtrise et expertise comme une seconde nature. On les reconnait vite même dans ce coin de la terre qui n’est pas familier où on découvre tout, en gros traits sans finesse par manque d’habitude pour distinguer le subtil, le détail d’intérêt derrière la carte postale. Alors, parler des grues et laisser de côté l’arbre habillé de lierre et décoré de gui qui lui ne bouge pas, mais impose pourtant sa majesté au champs à qui il vient donner la dimension du haut dans une campagne plate, comme l’accent sur la lettre vient changer le sens du mot

Début de mi-novembre 2025

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Une semaine tranquille en pente douce vers l’hiver. Bientôt les arbres seront nus, certains résistent encore, entre autres les pruniers, parmi les premiers arbres à fleurir au printemps et parmi les derniers à voir tomber leurs feuilles lorsqu’on est en automne. Peut-être un arbre limite pour la vie par ici mais qui profite du fait qu’il ne vit pas très haut et regarde d’en bas les sommets tout autour. Trop précoce au printemps et on risque le gel, trop tardif en automne et les premières neiges tombent lourdes et pleines d’eau sur l’arbre encore feuillu augmentant de beaucoup le poids à supporter par les fragiles branches qui risquent de casser, voire dans les cas extrêmes d’emmener l’arbre entier.
Aussi parmi les arbres qui hésitent et retardent l’heure de se dévêtir, retrouver les bouleaux, la pâleur de leur tronc, le jaune clair de leurs feuilles en ce mois de novembre, et les histoires du nord que nous racontent leur bois dont on fait les tambours des chamanes samis. Y tailler des objets, se servir de l’écorce pour allumer le feu, isoler les maisons, un arbre qui va savoir s’adapter presque à tout dans les terres scandinaves, à l’acide du sol comme au froid ou au vent et puis aussi au nord, à ses lumières rares autant qu’exubérantes en fonction de la saison. Sur le blanc de l’écorce, certains voient les visages des sages disparus, ou liront des histoires comme sur les pages d’un livre.
Lire ce serait plutôt pour cette fin de semaine quand les fenêtres séparent le sec de l’intérieur de la pluie du dehors. Au début de la semaine, encore un peu de temps pour profiter du chaud presque un peu déroutant apporté par le foehn qui sèche les dernières feuilles, les fait tomber aussi. Elles sont maintenant si rares, qu’on pourrait les compter, alors qu’en plein été, compter les feuilles des arbres est vraiment une idée que l’on aurait jamais, on parlerait d’infini, à tort évidemment, confondant infini et temps beaucoup trop long pour qu’on se lance dans l’affaire sans être vite lassés, ennuyés, écœurés par l’ampleur de la tâche. On s’en irait plutôt méditer bien à l’ombre et adossé au tronc, sur les vrais infinis, vertigineux objets qui font le plus grand bonheur des mathématiciennes et mathématiciens.
Lire ou juste regarder à travers la fenêtre les nuages revenir, défiler dans le vent, s’amonceler, se faire blancs ou sortir le grand jeu lors d’un coucher de soleil en champ de coquelicots, se dire que sans les feuilles, on voit mieux les oiseaux, remettre la mangeoire, voir revenir les mésanges se percher sur la rambarde pour attendre leur tour de graines de tournesol. Replonger dans son livre et se dire que finalement, les lettres noires d’une page blanche pourraient se faire perchoir pour le jaune des mésanges autant que les branches sombres sur fond de nuages clairs

Début novembre 2025

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Une semaine de temps sec, bien souvent de temps beau. Alors chez les fleurettes on tire sur la ficelle. Enfin de la bourrache au milieu du jardin, elle profite sûrement de la place laissée libre par les autres plus frileuses. Ses tiges et ses boutons recouverts de poils drus, des poils adolescents encore bien espacés, mais déjà presque blancs dans le soleil du matin. Bientôt au bout de chaque tige s’ouvrira en très grand un sourire de baleine pour laisser venir au jour une fleur aux coins pointus entre violet et bleu. En y regardant bien on trouvera encore une tache de couleur dans le tout vert de l’herbe toujours fauchée, broutée et anonymisée par un été entier à se faire couper courte, alors on apprécie le pissenlit, le trèfle, ou les fragiles clochettes des douces campanules. Mais leurs jours sont comptés maintenant que les brebis se rapprochent de l’étable pour profiter encore des derniers déjeuners qu’elles prendront là sur l’herbe avant le long hiver entre leurs quatre murs à manger du foin sec et de l’eau du robinet.
Les brebis dans leur champ profitent également des rayons du soleil et de leur lumière douce qui se cache derrière les arbres, dessinent avec leurs ombres toute une forêt couchée qui se déplace dans l’herbe avec les heures du jour pour nous dire toute l’histoire des arbres devenus géants, eux qui ne sont en été que de maigres ovales attachés à leur pied, et qui restent chétifs sous les lumières dures. Théâtre d’ombre des arbres, les goliaths de l’hiver qui dessinent de leurs branches en fins traits de crayon, une fois les feuilles tombées, des contes fantastiques pour qui saura les lire.
Pour les contes fantastiques, les nuits se prennent au jeu et font durer le sombre. L’écran noir où projeter toutes les histoires qu’on veut a prévu la veilleuse, cette semaine quand même, avec la pleine lune qui permet les balades, même à la nuit tombée. Voir le monde autrement, le voir avec les pieds, les oreilles et le nez, éviter la lumière et se sentir un peu une bête parmi les bêtes, avec des armes égales et des peurs qui se rejoignent.
Promenons-nous dans les bois maintenant rendus au calme, marcher sans lever les pieds pour faire chanter, froisser et murmurer, l’épais tapis de feuilles mortes qui s’épaissit encore jusqu’à monter aux chevilles dans les creux protégés. Parfois s’arrêter net quand en travers du chemin scintille dans la lumière le fil d’une araignée qui voit sa toile en grand, regarder les feuilles tomber, voleter, flotter et remplacer, un peu, le vol des papillons, les belles couleurs en moins. À défaut de papillons, ramasser quelques feuilles, les glisser dans le carnet qui sert à prendre des notes, en faire des feuilles volantes qui se passent d’écriture pour dire toutes les couleurs, les formes et les histoires des arbres qui sont ceux qui racontent le mieux

Fin octobre 2025

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Semaine en dents de scie entre le beau et l’eau, plutôt de crête en combe, puisqu’on est en montagne, mais plus précisément entre soleil et pluie avec un peu de tout ce qu’on peut mettre entre deux, de nuages, de brouillard, de brume et puis de gris, aussi des éclaircies, des moments de grand mélange avec pluie et soleil qui se marchent sur les pieds. Des matins lumineux, des après-midi sombres ou des journées entières comme sous un couvercle alors que le lendemain sera si rayonnant qu’on ne pourra regarder n’importe où sans cligner.
Comme je me sens un peu plante, la lumière est pour moi quelque chose d’important. Depuis le changement d’heure, on profite bien mieux du lever de soleil, mais la nuit tombe plus vite, elle tombe tellement vite que se pose la question, en regardant les arbres et tous les végétaux, de nos horaires d’êtres humains, de nos activités, les mêmes toute l’année quelle que soit la durée du jour dans nos journées. Parfois il m’arrive même de me mettre à rêver d’une longue retraite d’hiver.
Du côté animaux, le défi de l’automne est celui de la couleur, se cacher dans les feuilles qui passent du jaune au rouge en route vers le rouille, le marron puis le sombre odorant de l’humus. Chapeau bas cette semaine pour une petite chenille, colorée, décorée de longues soies et d’excroissances, d’un beau toupet rouge vif pour mieux faire ressortir ses teintes qui partent du jaune pour aller jusqu’au vert avant de revenir à la couleur soleil. Une chenille éclatante que cette Pudibonde (Calliteara pudibunda) qui donnera naissance à un papillon de nuit, terne, gris et tout velu, camouflage de rigueur. Formes, couleurs et textures sont aussi étonnantes dans le monde des champignons. Grandes oreilles translucides ou filaments oranges ne m’inspirent pas du tout à l’heure de l’omelette, pour ce qui est de manger je m’en tiens à très peu, le très peu que je connais. Mais dans le panier cette fois quelques jolies trompettes, de la mort ou des morts, sombres tubes à la tête en gueule de tromblon, au nom peu rassurant, elles font quand même partie de mes petites préférées. Aller aux champignons c’est se promener en forêt d’une façon différente. Le dos un peu courbé pour rapprocher les yeux du sol où se trouveront, bien cachées sous les feuilles, les merveilles convoitées, le nez ouvert aussi qui sera parfois une aide pour les localiser et enfin la vitesse qu’il faudra oublier tout comme le sentier, une errance sans hâte et remplie d’attention pour la vie sur la terre.
Chercher des champignons ou bien chercher des mots, restent bien dans mon cas des pratiques parallèles qui se nourrissent l’une l’autre, une manière de passage dans ce monde-là tout autour, même si pour les mots une fois la récolte faite, le chemin reste bien long avant de déguster le livre assaisonné, cuit assez, mais pas trop et puis bien présenté dans une jolie assiette