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en faveur de la peur

Clarice Lispector (1920-1977) écrivain brésilienne, née en Ukraine. Elle a publié d’août 1967 à décembre 1973, des chroniques pour l'édition du weekend d’O Jornal do Brasil. Elles sont regroupées et traduites en français dans Chroniques aux éditions Des Femmes et Too much of life dans l’édition anglaise chez Penguin
La table des matières est un délice, j’y ai pioché quelques pralines comme on le fait avec ces bonbons roses à la surface du Saint-Genix

En faveur de la peur. Peut-être parmi les 528 titres des Chroniques, un que j’aurai gardé juste pour me faire peur. Pour la peur. Parce que j’ai trop de peurs pour ne pas en écrire, même si j’ai bien du mal à en choisir une seule. Tout ou rien ? Rien, la peur du vide, peur de ne pas savoir quoi écrire, comment l’écrire, peur de ne pas avoir d’idée, pas de bonne idée, une idée qui me plairait, qui me plairait au moins à moi, à vous qui me lisez, je ne sais jamais trop. Peur du vide face à un sujet trop grand, trop vaste, trop présent et trop pesant. Prendre un exemple de peur, le regarder de près, tremblements et sueurs, ou peurs de l’intérieur, celles qui vous usent dedans sans se voir du dehors, ces peurs qui ont un nom ou celles qui n’en ont pas, ou n’en ont pas encore. Mais toujours pour écrire, toujours la peur du vide. De faire un texte vide, un texte creux et friable. Et ici, contrainte supplémentaire, en faveur de la peur. En faveur de, pour la peur, éloge de la peur ?
Peur du vide, chercher, lever le nez de l’écran, jeter un œil distraitement par la fenêtre, voir la montagne, penser à la montagne, à la marche, à une balade qu’on a faite, à une balade qu’on devrait peut-être faire pour reprendre un peu d’air, y réfléchir, s’y perdre. Regarder ses pieds, le sol où les poser, les cailloux, les feuilles, les aiguilles de sapins qui roulent sous la semelle, les feuilles mortes, encore plus traîtres bien sèches que mouillées. Sur le sentier à flanc, se tenir côté paroi, se tenir sur le pied qui tient et gratter du bout de l’orteil pour voir si ça tient, pour faire un peu plus plat, pour creuser comme une marche pour éviter de glisser, toute la tête dans les yeux, dans les jambes, dans tout le corps qui ne fait pas de geste superflu, ne plus être que ses pieds jusqu’à manquer l’oiseau qu’on était venue voir, ne pas tourner la tête pour ne pas que la tête tourne, ne pas se crisper non plus pour éviter de trembler. La peur qui fait tout ça nous empêche de tomber, de finir dans le vide. Une peur qui nous sauve, nous empêche de marcher sur un chemin de crête comme si on marchait sur un trottoir de ville, plat, lisse, propret et large en regardant les affiches et en pensant au texte qu’on a prévu d’écrire, qui parlerait de peur. En faveur de la peur. Une peur qui sauve, pas une peur qui détruit, qui empêche, qui ligote, pétrifie. Peur de tomber, de glisser, de chuter, peur de l’apesanteur, de la pesanteur, de nous attirés pas la terre, peu de ne plus pourvoir résister à la pesanteur, de ne plus pouvoir se tenir debout, posé, en équilibre sur le sol. Juste posé pour pouvoir se déplacer, pas enraciné, pas les pieds enterrés dans notre propre humus et celui des voisins, voisins depuis des siècles, ce qui nous aiderait à tenir ferme au sol mais nous empêcherait de pouvoir nous déplacer et aussi de marcher sur les chemins de montagne. Alors, oui, un point en faveur de la peur, la peur du vide, du glissement sans fin.
Cette peur du texte qui glisse dans la facilité ou qui reste immobile dans ses petites habitudes, c’est elle qui gomme, qui détruit, qui empêche, qui ligote, pétrifie. Qui efface le texte avant qu’il ne soit écrit. Qui le range dans un tiroir où il prendra racine pour finir oublié. Peur ou crainte, parce que me direz-vous, il n’est nullement question ni de vie ni de mort quand il s’agit d’un texte, que les importances ici seront d’une autre portée. C’est vrai. Mais me pencher sur ce titre choisi dans les chroniques m’aura quand même permis de lire ce qu’en disait Clarice Lispector le 11 novembre 1967, ce qu’elle écrit de cette peur de partir seule en promenade avec un homme qu’on ne connaît que depuis quelques verres quand on est une femme. Une peur de l’âge de pierre

P.S. L’idée d’écrire à partir des chroniques de Clarice Lispector me vient de l’atelier d’écriture de François Bon, été 2026