Tous les articles par Juliette Derimay

Faites parler les images #15

"Faites parler les images" est un atelier d'écriture en ligne, mis en place et animé conjointement avec la photographe Céline Jentzsch. À retrouver sur son site, rubrique blog, en compagnie de ses plus belles images !

Couvre-chefs

Il a toujours eu une idée derrière la tête. Une idée, petite et jolie, une idée un peu folle. Pas une obsession, pas une idée fixe, rien de lourd ni d’encombrant. Une douce idée, qui souriait sans s’imposer. Alors pour garder son idée au chaud, il portait toujours un bonnet, un chapeau, une chapka, une casquette, voire un simple mouchoir noué aux quatre coins quand l’été se faisait torride. 

Il ne se découvrait jamais. Jamais et devant personne. Fier. Mais pas pour autant irrespectueux. Simplement, ôter son chapeau et avoir de l’estime pour quelqu’un, il ne voyait pas le rapport. Par exemple il avait du respect pour l’hiver qui vous transit et vous gèle d’un souffle. Face à lui, se découvrir aurait été une erreur. Fatale. Alors il restait couvert, prenant soin des pensées qui vivaient sous son crâne à la manière d’une poule couvant ses poussins. 

Des couvre-chefs, il en avait beaucoup. Pour un nomade c’était un luxe. Tous emmaillotés dans ce grand drap blanc qu’il accrochait parfois entre deux arbres une fois les chapeaux rangés à l’abri. Deux de ces chapeaux lui étaient particulièrement chers. Tout d’abord le chapeau traditionnel. En feutre bien épais, il n’aurait jamais laissé passer un souffle d’humidité. Toujours chaud, protecteur et imperméable même sous les trombes d’eau de l’automne et les tempêtes de neige de l’hiver. Fidèle et docile, adapté à sa tête comme une seconde peau sur son crâne. Le rabat à l’arrière lui protégeait la nuque avec une efficacité de louve défendant ses petits et sur le devant, les oreilles lui donnaient dans le noir une allure de renard. Ensuite son deuxième chapeau préféré était un cadeau. Cadeau d’un Canadien venu voir si l’hiver était plus rude et les forêts plus sauvages de l’autre côté du pôle. L’homme du Nord-Est et l’homme du Nord-Ouest avaient passé ensemble une saison entière à chasser le jour et à raconter autour du feu la nuit. Au moment de ses séparer, le Canadien avait regardé le ciel, le soleil qui brillait, les bourgeons prêts à éclater, il avait tendu l’oreille pour entendre le ruisseau redevenu pétillant et il avait ôté son bonnet de fourrure pour le lui donner. Souvenir.

C’est aussi depuis ce jour de la séparation avec son ami canadien que sa petite idée a commencé à devenir une belle aventure. Une première histoire d’animaux, de froid et de courage qu’il racontait avec ses mains faisant des ombres sur la grande toile blanche du drap à chapeaux, le soir au coin du feu. Les doigts rassemblés pour le museau du loup, l’index fléchi pour les oreilles, puis les doigts dressés pour la ramure des rennes, son chapeau devenait un abri et on partait à l’aventure portés par sa voix et guidés par ses mains. Le spectacle s’arrêtait quand le feu baissait, quand tout le monde était prêt à rejoindre dans le sommeil les animaux de la forêt qu’il avait sortis de son bonnet. D’année en année, les histoires étaient toujours plus nombreuses, les animaux et les personnages qu’il faisait naître de ses mains, plus abondants, plus délicats, plus émouvants. Mais si, grâce aux chapeaux, le froid avait toujours épargné ses pensées, les années pesaient de plus en plus lourd sur ses épaules et sur son dos. Ses doigts devenus minces disaient mieux la disette que le festin sur les toiles autour des feux. Ses animaux animés étaient plus contemplatifs, moins aventureux, plus rêveurs.
Un jour on retrouva tous ses chapeaux alignés sur un tronc. Il n’en manquait pas un. Chapeaux d’été, chapeaux d’hiver, en peau, en fourrure, en tissus ou en laine, tous étaient là. Offerts. Mais lui, on ne le retrouva pas.

Un moment on le chercha, le policier en uniforme dépêché sur place fit même venir des chiens pour suivre les pistes que les nomades avaient déjà suivies mais qui se rejoignaient, s’emmêlaient et ne menèrent à rien. Il avait simplement cessé d’être mortel, laissant toute la place à sa légende. Certains l’auraient revu, drapé de brume, appuyé sur son bâton disparu avec lui. D’autres percevaient son esprit dans le vol d’un oiseau, le chant d’une rivière ou la forme d’un nuage.

Depuis, au Canada, un festival des théâtres d’ombres en plein air a vu le jour. Il est organisé par un ancien trappeur, toujours coiffé d’une chapka de fourrure. Et ici, tous ceux qui le connaissaient ou qui ont entendu parler de lui gardent leur chapeau sur la tête quand ils écoutent une histoire au coin du feu, qu’ils vont au cinéma ou regardent une vidéo sur l’écran de leur téléphone. C’est leur façon à eux de lui rendre hommage, à lui et à sa petite idée, sa si jolie idée : faire bouger les images pour raconter des histoires.

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Faites parler les images #14

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Le portrait

Quand j’avais appris que mon reportage allait être publié dans le journal, j’avais déjà trépigné de joie en tournant sur place comme un fakir qui a trouvé un gros tas de braises bien rouges ! Mais maintenant, un magazine littéraire international, une audience multipliée par dix, par cent, une reconnaissance nationale voire internationale de mon travail et de celui de cette grande dame que j’admire tant, Marguerite Woolf, sujet de ce portrait …. Je ne sais plus comment me calmer, et ça fait deux jours… 

Marguerite Woolf a toujours fait partie de ces autrices que je lis, relis et chez lesquelles je picore sans jamais m’en lasser. À chaque fois que je m’y plonge, je découvre de nouvelles images, de nouvelles articulations, des références, des tournures de phrases qui augmentent encore mon admiration pour cette autrice. Ses personnages, ses situations, ses descriptions, ses engagements, sa façon de nous emmener dans son monde, de nous y faire vivre et de faire qu’on s’y sente bien, une telle maîtrise m’a toujours fascinée, cette façon de jouer avec la forme de la phrase pour sculpter ses histoires, leur donner force et vie…

Quand elle a accepté de me rencontrer et de répondre à mes questions, je me suis retrouvée sur un petit nuage, j’avais tellement de choses à lui demander ! J’ai accumulé les notes, les questions, les remarques dans des carnets, sur des morceaux de papiers, sur mon ordinateur, des notes sur mon téléphone. Et le grand jour du rendez-vous est enfin arrivé. Devant la porte j’avais les genoux en coton, les mains moites et l’estomac à l’envers. Même le lieu m’impressionnait. Une ancienne boutique, toute décrépite, devanture en bow-window poussiéreuse, porte aux couleurs sales, délavées et passées de mode depuis plusieurs générations. Pour éviter que les regards de l’extérieur ne viennent troubler les réflexions intérieures et que la pensée de l’intérieur ne s’égare à l’extérieur, un lourd rideau aux motifs vaguement botaniques dans les tons rouge-marron foncé, pend et sépare les deux mondes. À l’intérieur, un couloir nu, hormis des piles de journaux soigneusement ficelés entassés sur le sol. À droite, son bureau, qui communique avec le bureau de derrière, celui de Hari, son secrétaire. Travail au rez-de-chaussée, et ensuite un étage chacun pour le reste de la vie, quand il en reste entre les tranches d’écriture, de la vie. De l’extérieur, ce qui est impressionnant, c’est la pile, ou plutôt le mur de livres. De l’intérieur, ce mûr-là est caché par le rideau, mais il reste deux autres murs couverts d’étagères, tout aussi remplies de livres. Pour ce qui est de la vitrine, la gestion est assurée par Hari. Marguerite, ou plutôt Ma’ comme il l’appelle affectueusement lui donne un titre, et lui patiemment, démonte la pile jusqu’au livre cherché, pour la reconstruire juste après. Avec Hari, le contact est passé tout de suite plus facilement. Avec Marguerite, j’étais impressionnée, intimidée, j’avais tellement peur de passer à côté de ma chance de pouvoir lui parler et échanger avec elle, que je n’ai pas réussi à profiter pleinement de ces moments. Côté écriture, engagement, féminisme, littérature en général, aucun souci, j’ai pu poser toutes les questions que j’avais préparées, même d’autres qui me sont venues en cours d’entretien, elle m’a consacré quasiment une journée entière, me répondant longuement, avec profondeur, attention et beaucoup de finesse. Mais dans nos échanges, le sérieux n’a que très rarement baissé la garde. Tandis qu’avec Hari, nous avons plaisanté, ri, raconté des bêtises, quasiment dès les présentations. Si bien que pour essayer de trouver un budget pour faire un film sur Marguerite, c’est à lui que j’ai demandé de m’aider à concevoir une photo d’accroche. Nous avons longtemps cherché, réfléchi, fouillé dans la maison parmi les objets susceptibles de dire sans dire cette idée de portrait, comment amener cette pensée de télé, l’épurer pour n’en garder que le cadre ? Le dossier arraché d’une vielle chaise a fini par faire office de petite lucarne, tandis qu’il s’était installé plus loin pour lire mon premier article. Vraiment, elle me plait beaucoup cette image. Initialement je devais faire la même avec Marguerite assise à la place de Hari, mais elle déteste être prise en photo. Alors finalement, je crois que je vais garder celle-là. Pas si mal, non ?

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Faites parler les images #13

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Souvenirs

 

Eux, ils étaient venus à pied. Arrêtés par la mer dans leur très long voyage, ils avaient enlevé leurs chaussures et ils marchaient sur la plage. En silence. Le vent qui gonflait leurs habits avait une odeur d’algues et un goût de sel. Leurs pieds laissaient des empreintes à peine visibles dans le sable mouillé, elles seraient effacées par la prochaine vague, comme les traces de pattes laissées par les oiseaux depuis longtemps envolés.

Elle, elle était venue en avion voir sa sœur qui travaillait pour l’Unesco, et elle en profitait pour découvrir ce pays qu’elle ne connaissait pas. Elle voulait se reposer après une longue enquête et la bataille encore plus longue qu’elle avait dû mener pour faire publier son histoire. Le soir allait commencer à tomber, elle avait enlevé ses chaussures et elle marchait sur la plage. En silence. Le vent qui gonflait ses habits avait une odeur d’algues et un goût de sel. Ses pieds laissaient des empreintes à peine visibles dans le sable mouillé, elles seraient effacées par la prochaine vague, comme les traces de pattes laissées par les oiseaux depuis longtemps envolés.

Elle et eux avaient parlé longtemps sur cette plage autour du feu qui les avait réunis. Chacun dans son anglais ils s’étaient racontés. La vie qui n’en était plus une, le départ, les marches, les trajets en voiture, en camion, en bus, même à vélo. Les petits boulots pour se refaire et continuer, les maladies, les vols, les viols, les arrestations, le racket, la faim, la soif, la solitude, la solidarité parfois, les trahisons souvent. Et la mer qu’il faudrait traverser pour continuer, pour arriver enfin là où ce serait enfin la vraie vie.

Elle leur avait demandé et ils avaient acquiescé. Alors elle avait noté. Elle avait tout noté, les noms, les lieux, les dates, les anecdotes, les regrets, les aveux, les envies, les rêves. Tout.

De retour chez elle dans son pays sans mer, sans plage et sans chaleur, elle avait écrit leurs histoires. Elle avait effacé, recommencé, réécrit, essayé de recontacter les uns et les autres, intégré les nouvelles reçues ou téléphonées ou griffonnées et postées. Puis elle avait cherché à faire publier son histoire. Mais personne n’en voulait plus de ce genre d’histoire, ils en avaient déjà publié une sur le sujet dans le numéro précédent, en avaient déjà refusé deux autres, n’étaient pas intéressés, ne pensaient pas que ça pourrait avoir sa place dans les colonnes, ne voyaient pas ça en accord avec leur ligne éditoriale, pensaient qu’elle devrait revenir plus tard parce que là, oui c’était bien écrit, mais non, ils ne le publieraient pas.

Et elle l’avait appris par la mère de l’un d’eux. Leur bateau avait coulé dans la tempête censée les dissimuler aux regards des gardes-côtes. Ils ne savaient pas nager, personne ne leur était venu en aide, ils s’étaient noyés. Tous les six. Comme tous les autres passagers du bateau.

Alors elle avait planté des arbres. Six. Un arbre pour chacun d’eux, en haut de la colline dans son pays de froid, son pays qui fait tant rêver ceux qui cherchent la vraie vie.

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Faites parler les images #12

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Les mots

Avant de se poser, l’avion survole le terrain de foot. Oasis de jeu et de jeunesse, sans dattes et sans palmiers. Quand je suis parti, il n’y avait rien entre les pierres de ce pays et moi, pas même une semelle de chaussure. Et aujourd’hui, entre ce pays et moi, il y a un costume trop cher, un siège en cuir, un avion privé, beaucoup d’air. Et une histoire. Le terrain est toujours là, plus vert qu’avant, d’un vert agressivement synthétique, mais toujours là. Piquet, mât, borne, point de référence où je pourrai attacher mes amarres quand le jet se posera. 
Autour du terrain, les buissons secs aux feuilles revêches, les montagnes épluchées par le vent et le sable. Pas de panneaux, pas de publicités, juste des rêves pour retenir les ballons volages. Comme avant. 
Avant, les panneaux, c’était ma mère qui les peignait. Dans ses robes colorées, elle peignait de tout, pour tout le monde. Sauf pour le foot, qui ne pouvait pas se payer de panneaux. Appliquée, méticuleuse, acharnée. Assise sur une caisse retournée avec ses bouteilles en plastique remplies de couleurs, les bouchons pour palette. Enseignes de magasins, publicités, paysages pour touristes, même des panneaux de circulation. L’odeur vous prenait et vous attachait les mains dans le dos. Une odeur qui enchaine, poisseuse comme les fonds de pots au matin, des solvants qui emplissent les poumons jusqu’à ne plus laisser aucune place à l’air. Ma mère le savait, elle qui nous envoyait jouer au ballon, mes frères et moi, quand elle sortait ses pinceaux.
Maintenant je suis une star du foot, j’ai de l’argent. Beaucoup d’argent. Mais je n’ai plus de mère. Elle est là, sous cette terre, avec une simple pierre pour lui faire un peu d’ombre, une pierre vide, nette, sans peinture, sans nom, sans rien. 
Je n’inscrirai rien sur la pierre de ma mère, tout ce que j’ai à lui dire, ça restera entre elle et moi. Ce que j’ai à dire aujourd’hui est écrit dans les livres. Moi qui ai toujours manqué l’école pour jouer au ballon, maintenant je me construis avec les livres, j’amasse les mots, je les apprivoise, je les caresse sans qu’ils me mordent, je sais les placer où il faut et quand il faut pour que mon monde vide se remplisse enfin d’une vie épaisse et dense. Aux gamins du village, je n’amène pas que des ballons et des chaussures à crampons, je leur amène des livres. Pour qu’ils aient les mots pour dire le monde, pour le comprendre et pour y faire leur place d’homme. Une place d’homme, pas une place de marionnette joueur de ballon. Je veux leur offrir la nuance, la subtilité, la réflexion, la connaissance, l’explication, le débat. Pour qu’ils puissent comprendre et dire avant qu’il ne soit trop tard, tout ce qu’ils portent en eux. Pour qu’ils puissent saisir avant de songer à partir, à quitter leur pays et leur mère, l’abime que les hommes ouvrent avec des mots entre expatrié et migrant.

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Faites parler les images #11

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Il était une fois…

Les hirondelles de fenêtre sont des oiseaux migrateurs. L’hiver en Afrique et l’été en Europe, toujours dans le même nid, quand leur nid n’a pas été détruit. Mais surtout, loin de la rationalité scientifique des naturalistes, les hirondelles ont une mission secrète. Discrètement transmise du bout des plumes, de mère en fille, elles s’en acquittent avec le plus grand soin et dans une immense discrétion. Une responsabilité de la plus haute importance pour nous, les humains puisqu’il s’agit de nous faire rêver. Elles observent, elles imaginent et rapportent des histoires de leurs lointains voyages. Elles les fignolent, les affinent et les polissent durant les longues heures de vol entre les deux continents. Le jour de l’histoire, elles s’installent sur l’étagère métallique posée là par les hommes. La plus âgée se pose en haut, puis les autres se répartissent sur les gradins du dessous. Puis elles échangent, discutent, détaillent, argumentent, choisissent et mettent en forme l’histoire que la doyenne ira déposer dans le nid d’inspiration de l’écrivain élu. Récompense suprême à qui aura su le mieux protéger les fragiles demeures de ces grandes voyageuses.

Ce jour-là, une jeune hirondelle s’enflamme, elle sautille, s’impatiente, brûle de raconter, de partager. Elle a gardé en tête une image vue de haut qui l’a marquée et dont elle est persuadée, profondément convaincue du potentiel. Une belle pomme bien rouge, bien ronde, brillante, de celles qui vous font monter l’eau à la bouche… Précieusement tenue comme un espoir par les mains usées, ridées et crevassées par les travaux des champs d’une paysanne en habits fatigués, mais à la posture fière et qui, plus jeune, a sûrement été d’une grande beauté… 

– Ouiiiiii, pourquoi pas… Mais une image, si belle soit-elle, ne fait pas une histoire, tu sais. As-tu pensé à l’intrigue ? Rebondissements, décor, personnage principal, personnages secondaires, chute, ressorts narratifs, … ? Par exemple, le personnage principal ne pourra pas être cette vielle femme que tu décris, à son âge, elle n’a plus aucune chance de se marier et d’avoir beaucoup d’enfants….

– Je sais, j’y ai un peu réfléchi, mais j’aurais encore besoin d’aide pour mettre tout ça en forme, je l’avoue. J’ai pensé à une histoire de famille, de la jalousie, des épreuves, un peu de magie : pourquoi pas un miroir quand il s’agit de beauté et des personnages étonnants, des nains, qui compenseraient leur petite taille par un grand cœur… Évidemment à la fin viendraient le prince charmant, le mariage et les enfants, comme il se doit… Même si je n’ai pas encore réussi à mettre tout ça en forme, je suis sûre qu’on tient là une jolie histoire, digne de notre réputation de conteuses ! Et pour l’héroïne principale j’ai déjà pensé à un nom : Blanche-Neige. J’aime bien la sonorité, mais je ne sais pas trop, vous pensez que ça pourrait marcher ? 

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Faites parler les images #10

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Dixième atelier, dix images !

Dix images, dix textes : un dixtique !

– Cadre :
Tu aurais dû faire attention au cadre. Aux attaches. Elles sont dans le cadre, comme on dit en photo. Dommage, c’était plutôt bien fait, aligné sur la tapisserie, la lumière vient de gauche, l’œil commence par la forêt, les cavaliers sur leurs rennes, puis le regard se laisse guider par les traces sur la neige, il arrive aux tentes, au filet de fumée qui ramène sur la gauche, à la case départ du voyage de l’œil dans le tableau. Te laissant de côté, toi le personnage en orange qu’on ne remarque presque pas tellement tu es au bord du cadre…

– Petite fille endormie :
Longtemps je me suis couchée de bonne heure, à la recherche du temps perdu des sommeils de l’enfance, du temps perdu des rêves de l’enfance. Quand tout est encore faisable, quand l’impossible n’est jamais un frein, quand le fantastique est la règle. Quand un baiser de maman anéanti pour la nuit entière les angoisses, les peurs et les dragons, quand les plus grandes frayeurs sont celles qui se cachent sous le lit, quand dans un seul rêve et en une seule nuit on est éboueuse, marin, architecte, aventurière ou poëte. Quand le monde des grands nous est encore ouvert. Grand…

– Chaussures dans la poussière :
Seules les chaussures neuves sont vides. Les tiennes sont encore toutes remplies de toi. Elles gardent encore un peu de ce rouge de tes joues, quand tu me souriais. Dans tes chaussures il reste la trace de ton talon, quand tu regardais partir le bateau pour Ouessant. Un peu de vide au milieu, pour la voûte de ton pied, qui abritait toutes nos étoiles. Et ce pli sur l’avant, quand tu marchais vers moi, vers ce porche rue de Siam, quand tu te grandissais pour te serrer contre moi, ruisselante, ravie, épanouie. Souviens-toi, Barbara. Il pleuvait sur Brest ce jour-là…

– Chapelle bord de mer
Elle allait à la plage comme d’autres vont au cimetière. Solennellement vêtue de noir, elle se rendait tous les ans à la chapelle avec son escabeau. Elle gravissait cinq marches pour atteindre la maquette de la Marie-Annick, époussetait le petit bateau, enlevait les toiles d’araignées et déposait quelques brins de laine bleue, celle du dernier bonnet tricoté à son Fanch. Il venait d’avoir vingt ans.
Maintenant qu’elle n’est plus là, c’est lui, François, son fils né orphelin qui va veiller sur l’ex-voto suspendu dans la petite chapelle de granit posée là, au ras des flots, dans la Baie des Trépassés. 

– Rêve de paysage
C’est un moment très court, bref, et éphémère, ce moment où on ouvre les yeux. Battement de cil, la lumière est là mais l’œil, lui n’est pas encore complètement réveillé. On est en transition, entre le sommeil et l’éveil. Les sensations arrivent, mais on a du mal à les classer entre fiction et réalité. Les images se mélangent, se superposent, se trompent de tiroir. Ciel ? Mer ? Nuages ? Désert ? Où est le haut ? Où est le bas ? Où suis-je ? Qui suis-je ? Qu’est ce qui est important ? Et que vais-je faire de cette journée ?

– Lessive sur cintres
Les anciens racontent qu’avant, les gens ne portaient pas tous le même vêtement. Il y avait des formes différentes, des couleurs différentes, et même des matières différentes. Ça dépendait de l’endroit où on vivait, parce que les gens sortaient, il n’y avait pas encore le climat universel. Et tous ces habits portaient des noms différents, sari, jupe, djellaba, pantalon, chemisier, cape, kilt, parka, débardeur, tunique, … Certains étaient déjà faits en matières synthétisées, mais d’autres étaient tissés de fibres naturelles, de plantes ou d’animaux disparus comme le coton, le lin ou la laine des moutons. Ça devait être magnifique, cette diversité !

– Bollywood miroir
Pulvérisateur, brosse, crème pour le visage, sèche-cheveux pour la mise en pli, fil et aiguille pour un point de couture sur le sari. J’emmènerai tout. En sortant, je donnerai un dernier coup d’œil aux posters, pour conjurer le sort. Ensuite je rentrerai en scène, comme tous les soirs. Danseuse traditionnelle, je suis la dernière d’une longue chaine. Quand je danse, toutes mes devancières sont avec moi, elles dansent avec moi m’aident à contrôler mon cou et mes poignets, mon regard… Quand ma fille dansera, je danserai avec elle. Demain, elle sera ici à ma place, aujourd’hui, c’est mon dernier soir.

– Assis dos à la grille
J’avais apporté des lilas. Pour ma Madeleine à moi. Bien sûr, elle ne s’appelle pas Madeleine, ma Bithi, mais ce soir plus que les autres soirs, ces mots sont intimement plaqués à mon histoire. Jacques Brel n’est pas très connu ici, mais j’ai entendu cette chanson dans un film Bollywood. Les deux amoureux héroïques visitaient Paris, tour Eiffel en carton doré, fleuve Ulhas pour la Seine, mais la chanson était vraie. Trop vraie. Ce soir, Bithi est restée avec sa famille et ses frères, qui valent bien les Joël, Gaston et Gaspard de Madeleine.  Ce soir, j’ai jeté mes lilas…

– Ombre sur mûr vert :
Demain dès l’aube, je partirai, je suivrai mon ombre dans le soleil couchant. Je passerai le portail en fer forgé, sans le refermer. Je prendrai le savoir et je reviendrai. Il faut multiplier le savoir, pas le partager. Si tu as le savoir et que tu me le donnes, nous sommes deux à l’avoir. Et personne n’a rien perdu, nous avons tous les deux gagné. 
Je veux ma part de votre savoir. Et je l’aurai. Pour à mon tour, le distribuer. Alors le portail en fer des maisons de chez moi sera comme un soleil levant qui dispense ses rayons.

– Montgolfière :
Tu sais maman, je l’ai vu, moi, le voleur. Le rouge, l’orange, le jaune, le vert, le bleu et même le violet, il les a toutes mises dans un grand sac géant. Ensuite, il s’est envolé dans le ciel, mais le sac était mal fermé. Pourtant, il devait le savoir, lui, qu’il risquait de les perdre, parce qu’il y avait un grand panier en dessous du sac, pour les rattraper si elles tombent. Dis- maman, tu crois que le monsieur a volé les couleurs pour repeindre le ciel en orange et en rose quand le soleil va se coucher ? 

Et pour lire les textes des autres participants à cet atelier, c’est ici : http://celinejentzsch.com/faites-parler-les-images-10-surprise/

Faites parler les images #9

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Le lac du cygne

Ils se regardent. Chacun à un bout du ponton. Entourés par la foule compacte des gouttes de pluie, ils sont seuls à se faire face, immobiles. L’un est en bleu, capuche sur la tête et mains dans les poches, l’autre est en blanc encore tout propre en ce début de saison, il a été pomponné, briqué, apprêté. Entre eux, les nuages et les eaux du lac s’essayent à une palette de tons dégradés dominés par le gris. Ce cygne, c’est son bateau pour les quatre mois à venir, il sera aux commandes, seul maître à bord. Capitaine de cygne à couronne dorée. Sur un lac.

Petit, aux commandes de son atlas dans la tempête furieuse de ses draps, il se récitait des formules magiques, des mots à vous faire voyager des années entières, le nez dans le bleu, loin du tableau noir. Valparaiso, Zanzibar, Amsterdam, Djibouti, les grands bancs de Terre-Neuve, l’île de la tortue, la statue de la liberté à l’entrée de New-York, le pont de Recouvrance avant de rentrer à la maison après Vladivostok. Pour y arriver il a bien fallu s’y mettre, regarder de plus près les petites lignes si droites qui enferment les cartes, y mettre des nombres, les remplir de formules compliquées, troquer les bottes en caoutchouc pour l’uniforme bleu marine. Ça n’a pas été simple, mais il y est arrivé. Pas dans les premiers, mais pas non plus le dernier.

Et puis la vie s’en est mêlée. Léa est arrivée, elle a tout simplifié, tout enluminé. Puis elle a tout emmêlé, tout compliqué, et elle est repartie, laissant juste un grand vide. Au mauvais moment, au moment des affectations. Classement moyen, les passerelles à moquettes et les cuivres bien astiqués, ce serait de toutes façons pour les autres. Il s’est trainé ce jour-là devant le grand bureau couvert de papiers eux-mêmes couverts de listes, de tableaux et de noms, pour s’entendre hausser les épaules dans un grand soupir. « N’importe quoi pourvu que ça flotte ».

Et voilà. Ce cygne qui flotte, c’est n’importe quoi. Mais il flotte. Et il en est le capitaine. Capitaine de carton-pâte ? Mascarade ?

Depuis sa nomination, le temps a érodé ses humeurs et ses avis. En transit au bercail, sur le vieux banc de bois tout en comptant les vagues arrivant sur la plage, il a contemplé, réfléchi, écouté. Assise à côté de lui à la veille du départ, Mémé a giflé ses colères de son sourire si sage.

Tout doucement le quitte, ce goût de plumer la bête pour équiper ses flèches… C’est peut-être le signe qu’il se fait au cygne et qu’au lieu de le maudire, de le blâmer et de le condamner, il va finalement, en pensant à Mémé, essayer d’en tirer le plus de douceur possible.

Et pour lire les textes des autres participants à l’atelier, c’est ici : http://celinejentzsch.com/faites-parles-les-images-9/

Faites parler les images #8

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Olaf, mon très cher éditeur,

Tu trouveras en pièce jointe un selfie pris ce matin au lever du jour, comme demandé dans ton précédent mail. J’espère qu’il te conviendra pour la quatrième de couverture de notre futur livre. J’y suis plutôt à mon avantage, ne trouves-tu pas ? L’éclat de mes yeux est encore accentué par le flou sur mon nez… ce qui n’est pas une mauvaise chose : mon nez n’est pas ce que j’aime à mettre en avant…. Tare familiale, on ne peut hélas pas grand-chose contre la génétique. Par contre, si tes infographistes pouvaient mettre davantage en valeur ma chevelure, j’apprécierais grandement !

J’ai tellement hâte d’avoir cet objet, ce livre entre les mains, de le feuilleter, de faire glisser une à une les pages sur mon pouce, de le caresser, d’en sentir l’odeur… l’attente m’est de plus en plus insupportable maintenant que j’en ai terminé avec l’écriture, les relectures et innombrables corrections qui m’ont occupé quasiment en continu ces dix dernières années. D’autant plus que, comme tu le sais, l’écriture n’était pour moi que la première partie de la « thérapie ». La deuxième consistera en l’accueil et la gestion des retours des lecteurs, des critiques, de la critique et de mes pairs. Beaucoup sont au courant de la démarche que j’ai entreprise, mais ceux que je ne rencontre que rarement seront sûrement étonnés.

En effet, même si ces « Confessions d’un Troll de mer et de pierre » ne parlent que de moi et ne sont donc censées ne concerner que moi, je sais que les amalgames ne seront pas rares et que la plupart des lecteurs feront sans attendre une généralisation de mon cas particulier. De nombreux Trolls risquent d’en pâtir…

Cependant, mon deuxième plus grand souhait avec cet ouvrage est bien sûr de porter les gens à davantage d’observation, de réflexion et d’analyse, face à toutes les pratiques, gestes et coutumes qu’ils accomplissent et suivent par habitude, pour satisfaire à la tradition où à une injonction étrangère à leur propre conscience qu’ils ne questionnent nullement. J’aimerais tant que tous, Trolls comme Humains, prennent enfin leur existence en main, qu’ils cultivent leur conscience et suivent leur raison !

Tu le sais Olaf, notre enfant à naître est le grand projet que je porte en commun avec Hildegårde. Sa vie ne sera pas facile, mi-Troll, mi-Humain, il sera parfois rejeté par les deux communautés. Mais j’espère sincèrement qu’il pourra surtout les réunir ou au moins les encourager à s’écouter… Enfin, comme tu dis, je vois tout en rose depuis que je suis amoureux… À ce propos, et pour en revenir au portrait que je t’envoie, n’hésite pas non plus à rosir encore un peu le granit de mes pommettes, ça devrait me donner un air plus… chaleureux !

Reçois une fois de plus, mon si cher Olaf, tous mes remerciements, émus autant que sincères pour tout ce que ce travail d’écriture en commun aura pu m’apporter, bien à toi,

T.

Et pour lire les textes des autres participants à l’atelier, c’est ici : http://celinejentzsch.com/faites-parler-les-images-8/

Faites parler les images #7

"Faites parler les images" est un atelier d'écriture en ligne, mis en place et animé conjointement avec la photographe Céline Jentzsch. À retrouver sur son site, rubrique blog, en compagnie de ses plus belles images !

Paradis artificiels

Le 13. C’est mon seau, mon tabouret, mon bateau, celui qui va me rapporter du poisson à vendre pour une fortune. Le 13, ce sera mon nombre porte-bonheur. Le boutre va rentrer les cales pleines, la lune est là, elle luit dans son lit, c’est bon signe. J’en suis certain, je vais pourvoir changer de vie, partir, tout arrêter et recommencer. Ailleurs et mieux. Enfin…

Cette nuit, pourtant, quand bonnes résolutions et détermination se seront assoupies, je reviendrai sur cette plage. Il y aura dans un recoin du bateau de quoi faire revivre mes fantômes. Ces petites feuilles vertes comme mon seau marqué du 13, vertes comme ma chemise préférée, vertes comme mon désespoir. Cette herbe qui me prend tout pour m’égarer quelques heures à peine dans mes paradis artificiels, mes illuminations. À mes côtés il y aura Neema dans son voile rose pâle. Elle aura posé contre sa cheville la bassine assortie à son masque. Elle aura les mains libres pour sculpter sa silhouette et abandonnera sur moi son regard d’amnésie. Elle m’avalera de ses quenottes de nuage, perdues au milieu du sourire que j’ai tant aimé, celui qui tant de nuits m’a englouti.

Plus loin sur la plage, Henry se tiendra un peu à l’écart du groupe, juste à la limite de l’eau, hors d’atteinte de la petite vaguelette domptée par un sirop de zéphyr, elle viendra telle sa mer, se coucher à ses pieds. Ce sera le moment de laver les perles, de les compter, de voir ce qu’il pourra escompter en obtenir, combien et de qui. Ses yeux à lui sont dans les chiffres, il voit jusqu’à sa main, jusqu’à sa poche. Tout ce qu’il y aura après, Henry ne verra pas, il ne voit que lui-même derrière les perles, le café, l’opium et les armes. Henry qui m’encourage de ces petites feuilles vertes, qui m’encourage toujours à remplir le bateau de ces choses qui m’égarent, qui me perdent.

Tout ça j’aurais aimé l’écrire, que la vie tout entière puisse passer par mes mots, que mes vers vous déplacent dans le temps et l’espace brodés de sentiments, de senteurs, de frissons, de malheur ou de joie. Mais je ne suis pas poète. Je suis juste maudit. Assis sur cette plage attendant le poisson qui me fera survivre, attendant le poison qui me fera sombrer, ivre comme un bateau.

Pour lire les textes des autres participants à l’atelier, c’est ici : http://celinejentzsch.com/faites-parler-les-images-7/

Faites parler les images #6

"Faites parler les images" est un atelier d'écriture en ligne, mis en place et animé conjointement avec la photographe Céline Jentzsch. À retrouver sur son site, rubrique blog, en compagnie de ses plus belles images !

Souvenirs du Maroc

Un morceau de toile bleue maintenue par quatre pierres et dessus, la liste des souvenirs qu’ils rapporteront du Maroc. Théière en aluminium, dromadaire miniature en tissus, narguilé pour non-fumeurs, bracelets de toutes formes plus ou moins argentés, colliers de grosses perles, pendentifs, …. Une ligne de plus dans l’étagère à souvenirs, ils auront « fait » le Maroc. Ils ramèneront chez eux ce qui s’achète, laisseront ce qui s’échange, ce qui n’a pas de prix. Ils laisseront Houssin à ses babioles, ne garderont de lui que le sourire franc et le regard clair, la barbichette espiègle et le turban ironique sur un selfie où ils prendront eux-mêmes la plus grande place. « Choukrane ». Peut-être iront-ils jusqu’à regretter son habillement, jeans troué, débardeur et baskets, bien trop éloigné de l’idée qu’on leur avait vendue des tenues traditionnelles, pourtant si bien adaptées aux chaleurs infernales de ces latitudes inhumaines.

Eux, ce sont les « tout-tristes », ces touristes qui survolent, les yeux plus souvent dans leur guide bleu, vert, rouge ou bariolé que sur les paysages, les villes, les villages et les gens qu’ils croisent. Pour eux, Houssin fait partie des quarante voleurs, au mieux il est Ali Baba, celui qui vole les voleurs. D’ailleurs c’est écrit dans leur guide : il faut marchander avec les vendeurs de souvenirs…. Et donc, ils marchandent. Au mieux s’essayent à ce genre de discussion, mais en oubliant qu’il s’agit surtout d’un échange et qu’il faut y mettre les formes. Demander des nouvelles, compatir, se réjouir, pleurer, même, en cas de triste nouvelle, avant d’évoquer le bijou ou le dromadaire en skaï qui ferait pourtant si bien dans l’étagère du salon ou au bras de mamie. 

Pour d’autres résidents du camping qui passent devant son étal de tissus bleu, Houssin est Aladin, ils vont sûrement lui acheter une lampe merveilleuse ou au moins une théière magique qui donnera au thé à la menthe dans leur petite ville de banlieue, le goût des montagnes et la couleur sable des grands espaces du sud marocain. Ceux-là viennent acheter du rêve, et pour être sûrs que leur souvenir contiendra bien ce qu’il faut de merveilleux, ils placeront eux-mêmes un baluchon de féerie sur le dos de leur dromadaire miniature en tissus rayé. Ceux-là sourient déjà davantage que les tout-tristes qui forment la majorité de ses clients. Ils ont sûrement un guide dans leur sac à dos, mais ils ne le lisent pas en marchant et ne suivent pas ses conseils à la lettre. 

Enfin, parfois, Houssin croise des voyageurs. Ceux-là ont le temps et ils n’ont pas de guide. Ou s’ils en ont un, ils ne se gênent aucunement pour tourner à droite quand le guide dit à gauche. Simplement parce que c’est joli, parce qu’ils seront mieux placés pour le coucher de soleil, parce qu’un petit garçon leur aura fait signe sur le bord de la route, ou simplement pour ne pas suivre le guide et trouver un peu de solitude. Avec les voyageurs, Houssin échange. D’humain à humain, d’égal à égal, pas de visiteur à visité. Pas sur la météo ni les relations commerciales de son pays avec la Chine autour de sa marchandise, mais plutôt sur la vie, sur l’art et pas seulement l’artisanat, sur les histoires qu’on lui contait quand il était petit et qui l’ont aidé à construire ses valeurs, ses croyances et ses convictions d’homme. Quand ils lui parlent, les voyageurs ne regardent pas leur montre. Ils ont le temps, ou au moins ils le prennent, pour parler avec lui. 

Pourtant, voyageurs, touristes et même tout-tristes, Houssin les aime tous. Il essaye de donner à chacun quelque chose en plus, une sorte de supplément merveilleux pour emballer le souvenir qu’ils lui auront acheté. Quand, à la fin de journée il a su mettre un peu d’éblouissement dans le regard de ceux qui sont passés devant lui, il considère que c’est une journée réussie et il rentre chez lui heureux, sur son tapis volant bleu.

Pour lire les textes des autres participants à l’atelier, c’est ici : http://celinejentzsch.com/faites-parler-les-images-6/