Tous les articles par Juliette Derimay

Mi-janvier 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Pas vraiment du chaud, mais tout au moins du tiède, c’est l’impression donnée par les températures. Quel qu’en soit le ressenti, du trop chaud pour l’hiver, du trop chaud pour la neige. La neige était tombée, elle avait tout recouvert, il y avait presque de quoi passer au-dessus des bottes. Et après une semaine, une bonne partie de la neige à juste fini en eau, une autre partie, surtout dans les endroits de passage qui restent toujours à l’ombre, à été bien tassée, compactée, écrasée. Elle a fini en glace. La neige, la glace et l’eau, c’est presque la même chose, une histoire de degré, une histoire de contexte, de ce qu’il y a autour.
Quand il manque une partie, c’est parfois tout l’ensemble que l’on comprend moins bien, que l’on ne comprend plus. Pour les traces de pattes, c’est bien souvent le cas. On voit là, dans la neige, que quelqu’un est passé, mais sans le reste du marcheur, du coureur, du passant l’énigme reste entière. On peut toujours quand même avoir une petite idée, et aussi, bien souvent, affiner cette idée par élimination. Parmi les animaux, déjà considérer les légers et les lourds, ceux qui ont des sabots, des pattes à coussinets, ou des pattes avec doigts ; à ses traces de semelles, reconnaitre un voisin, un lapin, un oiseau ou les sabots d’un cerf. Admirer ceux qui savent manier l’art du pistage. Savoir l’histoire du lieu et puis reconnaitre aussi qu’on laisse ses propres traces en suivant celles des autres, ce qui fait des mêlages de suivi et suivante. Considérer aussi, qu’on est ici chez eux, traces de pattes à l’appui, parfois on trouve aussi, de multiples autres façons de marquer son territoire sur lequel on est entré sans prêter attention à qui habite là et essaye d’y survivre en économisant chaleur, mouvements, ressources qu’on viendra bouleverser. Alors, en profiter que les traces des passages sont posées là en creux pour se mettre un instant dans une peau d’animal différente de la nôtre, voir le monde de ses yeux, marcher avec ses pattes, sentir de ses narines et peut-être pressentir les besoins, les envies, les codes et les usages qui régissent sa vie. Et prendre en compte aussi, le dérangement qu’induit notre présence à nous quand on aura la chance, une fois à la maison d’aller se mettre au chaud, ce qui ne sera pas le cas pour ceux qui vivent dehors. Juste prendre l’autre en compte et le prendre au sérieux.
Prendre au sérieux aussi, l’éphémère de la neige, et puis lever les yeux pour regarder quand même le spectacle qu’elle nous offre, les reflets, le brillant quand sa surface va fondre et regeler la nuit pour jouer le beau miroir, renvoyer la lumière comme les feux de la rampe. Apprécier tout autant les contrastes qui naissent du fait d’avoir pour un temps à nos pieds, une page parfaitement blanche, où remarquer les ombres des arbres qui s’allongent pour écrire des histoires de branches et de troncs comme on n’en verra plus une fois les feuilles revenues. Goûter à l’éphémère d’une histoire qu’on a vue, mais qu’on ne pourra relire. Un spectacle vivant.

Début de mi-janvier 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Une semaine de variations, d’écarts, de grands écarts. Quand le temps change autant, que l’endroit change autant, les seuls mots qui réunissent c’est que tout est différent, contrasté, singulier. Début de semaine avec grand bleu, du grand bleu pour la mer, du grand bleu pour le ciel, pour faire encore ressortir les roses des cailloux de la côte de granit rose. Couleurs des algues aussi, couleurs des champs déjà verts de ces herbes intrépides qui profitent pour pousser de tout ce qui n’est pas gel. Et puis du jaune aussi, le jaune du mimosa et le jaune des genets. Couleurs.
Et puis le jour d’après, pour ne pas oublier, retour au noir et blanc histoire de revenir au début du dessin, croquis au crayon gris, entre le blanc et le sombre pour finir la semaine en revenant aux valeurs qui définissent les formes et nous disent les volumes, retour au noir et blanc.
Noir et blanc à la mer avec des nuages sombres qui filent comme des ombres, repoussés par le vent, attirés par le vent qui fait se lever la mer, lui met l’écume aux vagues et une mousse grisâtre qu’elle laisse sur les plages faute de n’avoir pu y planter ses longs crocs. Les rochers recouverts, redeviennent noirs et froids, inébranlables, stoïques quand la marée descend, ils nous rappellent aussi qu’il reste de l’immobile, que tout n’est pas mouvement quand le vent emmène tout ce qu’il peut emmener, malmène, rudoie, déchire, tout ce qui lui résiste.
Reste de la semaine, juste rester dans le blanc, mais une autre sorte de blanc, retour à la montagne. La montagne et la neige. Ici aussi le contraste joue dans la cour des grands, le blanc tombe et recouvre tout ce qui est convexe, le concave attendra que se lève le vent. Les reliefs restent les mêmes que dans le plein été, mais ils sont adoucis, gommés, voire effacés, la neige arrondit tout, blanchit tout également. La lumière devient dure, elle éblouit, elle brûle, elle fascine et aveugle. Même si le froid est là, ses menaces et ses risques, on reste ensorcelés, subjugués par la neige. Peut-être, dans tout ça, nos envies, nos désirs, notre fièvre pour le blanc, qu’il soit vague ou flocon, peut-être un peu de tout ce qui nous ligote, dans tous les éphémères, dans leur durée si courte, leur passage si rapide, dans tout ça retrouver ce qu’on trouve dans Nagori : la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter, de Ryoko Sekiguchi

Shetland #07 | Mercredi 1 mai 2024

Lerwick – Gott – Catfirth – Eswick – Brettabister – Laxo – Leva Neap (Hamera head) – Vidlin – Lunna – Voe – Weisdale – Lerwick

Carnet du voyage aux Shetland de S et N, avril-mai 2024

Une journée plus tranquille pour ce qui est du nombre de kilomètres. Prendre le temps de savourer ce qui est juste à côté. À commencer par Lerwick, la capitale, son centre-ville. Se promener dans les rues, rythme lent des flâneries, prendre le temps de détailler ce que proposent les vitrines, les objets présentés, comment on les présente, éclairage, couleurs, décor, ou bien plus simplement, les objets pour eux-mêmes, leur utilisation, pour la vie de tous les jours, pour l’alimentation, des objets usuels, ou ce qui est davantage destiné aux clients de passage, souvenirs des Shetland, peluches de macareux et de moutons duveteux, photos des paysages et puis tricots aussi pour bien mettre en valeur la laine des Shetland.

Aux Shetland, le tourisme représente une part non négligeable des revenus économiques, avec, pour 2024, 88 967 touristes comptés à l’arrivée des ferries et des avions sur l’aéroport de Sumburgh, pour un total estimé de 50 309 650 £ dépensés par ces mêmes visiteurs, exceptés les navires de croisière en escale, au nombre de 129 en 2023 pour un total de 123 903 passagers. Chiffres qu’on peut retrouver sur le site officiel des Shetland : https://www.shetland.gov.uk/shetland-statistics/economy. Le nombre d’habitants des Shetland était de 23 190 en 2024, le tourisme est donc une part importante de l’économie des îles. Alors, après le shopping, aller y voir de plus près, entrer dans un café au nom qui parle tout de suite quand on parle français. « C’est la vie », 181 Commercial Street à Lerwick. Un mélange étonnant, mais surtout plein de saveurs entre la France, l’Espagne et le pays d’accueil, ces britanniques Shetland. Peintures, pulls en laine toute douce, objets d’un peu partout et surtout une cuisine riche de produits locaux qui prennent les saveurs de ceux qui les cuisine. Un accueil sympathique, contact facilité par le latin des langues, un endroit chaleureux qui nous verra sûrement revenir nous asseoir à cette table du fond qui nous permet de voir tout, tout aussi bien que tous, de quoi savourer autant la cuisine, le lieu et les gens.

Commercial Street, il n’y a que sur la carte que la rue est toute droite. Dans la réalité la rue est à l’image du pavage de grandes dalles dont l’idée de départ était sûrement qu’elles soient toutes de la même taille. Et puis avec le temps, les travaux, les rajouts, les changements, les dalles sont finalement à l’image de la rue, et de toutes ses vitrines, des décrochés, des creux, des bacs à fleurs avec bancs, poteaux en tous genres, des panneaux publicitaires, des pleins et des déliés avec des avancées ou encore des retraits de quoi piéger le vent quand il vient en visite. Une possibilité aussi pour les gens qui se promènent de pouvoir s’abriter quand le temps n’est pas le nôtre pour ce premier mai : grand ciel bleu et peu de vent, juste quelques nuages pour rappeler, dans le ciel, les moutons en vraie laine qui animent les prés. 

Suite de la journée dans les près justement, ou plutôt, entre les prés sur les routes de Mainland. Tout d’abord vers le nord sur l’A970 en direction de Gott et de Catfirth, avec cette fois dans les prés verts sur fond de mer bleue, de rousses vaches des Highlands tranquillement allongées à surveiller la mer dans les nombreuses découpes de la côte côté est. Baies, îles, îlots presqu’îles, des baies comme des vallées, comme des lits de rivières. Alors, oui, pour les vaches, de quoi regarder l’eau parler avec la terre.

Un peu plus loin, suivre toujours les courbes de la côte pour arriver vers Eswick et le Mull of Eswick. L’endroit semble favorable pour y attendre les loutres. Alors, attendre, ouvrir bien grand les yeux, même les écarquiller, pour essayer d’apercevoir parmi les algues rousses, le rouille, le gris, le beige et le brun de la fourrure des loutres. Une fourrure bien spéciale qui lui permet de garder sa chaleur sans pour autant avoir une épaisse couche de graisse comme pourraient en avoir les ours qui eux aussi ont un lieu et un mode de vie où la mer dialogue avec la terre. Ne pas se décourager trop vite, attendre patiemment en essayant surtout de ne pas manquer l’entrée d’une de ces souples artistes aux douces ondulations qui se servent d’outils et maîtrisent parfaitement l’art de se camoufler. Mais aujourd’hui, pas de chance, alors laisser les yeux se promener vers le ciel et vers l’eau pour pouvoir profiter de la présence d’un couple de plongeons huards, ou de plongeons imbrins en période nuptiale. 

Suite de la promenade en voiture, Catfirth, Brettabister, Laxo, Vidlin avec sa baie bien abritée, une petite marina tranquille et une église méthodiste juste au bord de la mer, qui partage son parking avec la cale de mise à l’eau et quelques tables de pique-nique. Ensuite, direction Lunna à peine 3 km plus loin, joli nom pour une superbe péninsule. Endroit tranquille pour se promener loin des routes de passage, endroit où prendre le temps avec des bâtiments qui racontent une histoire tout autant que l’Histoire.

photo © Sylvie Strangejazzy

Lunna est une sorte d’avancée qui s’extraie de Mainland et s’étire vers le large, du côté du Nord-est, vers la pointe sud de Yell et la pointe sud de Unst. Sur le côté ouest, une baie toute tranquille, profonde et abritée avec des petites baies, annexes singulières pour un bateau ou deux, l’une d’elles presque barrée par un étrange banc de sable et de galets. De quoi faire penser au tombolo de Saint-Ninian et protèger l’accès en parfait arc de cercle juste sous les fenêtres du hameau d’Hamnavoe jusqu’aux cailloux très bas de Colna taing au milieu de la baie. Lunna House, ainsi que les jardins qui l’entourent sont classés monuments et jardins historiques. La construction de la maison débute en 1663 sur les ruines d’un Haa médiéval, elle-même construite sur le site d’une maison longue viking, elle-même construite sur le site contenant les ruines d’un Broch, tour bâtie à l’âge du fer, ce qui fait remonter l’histoire du site à environ 4 000 ans. Lunna House, la maison initiale a été construite par Robert Hunter, le premier « Lord Chamberlain » des Shetland. Puis sont venus de nombreux ajouts, de bâtiments annexes ou d’extensions accolées à la maison au fil des mariages, aléas familiaux et ventes de la maison pour aboutir à la forme de croix orientée vers les quatre points cardinaux qu’elle a actuellement, ainsi que le crépi qui l’isole un peu mieux du rude climat des Shetland et unifie son esthétique de bâtiment construit en plusieurs étapes et avec des techniques et des matériaux différents. Dans l’ensemble Lunna, on trouve également, Lunna Kirk, l’église construite en bas de la butte et actuellement l’église la plus ancienne encore en activité aux Shetland. Autre bâtiment constituant l’ensemble, une sorte de dépendance, utilisée initialement (d’après le site Shetland.org) pour surveiller (et espionner) les pêcheries des alentours, puis pour assurer la logistique des activités plus occultes de contrebande qui, quoique répréhensibles, ont donné à toutes les personnes impliquées une connaissance fine de la géographie des îles et des côtes alentours, des passages cachés, des courants et des havres tout autour des Shetland, connaissances qui ont sûrement aidé à assurer la réussite des opérations du Shetland Bus.

En effet, l’histoire récente de la maison est intimement liée à celle de la deuxième guerre mondiale. Réquisitionnée pour son isolement et sa situation sur la côte elle a été la première base du service des opérations spéciales (SOE). Entre 30 et 40 agents y ont séjourné régulièrement pour faire marcher ce fondement du Shetland Bus, lien entre la Grande-Bretagne et la Norvège alors occupée par les Nazis, le réseau mis en place et appelé Shetland Bus acheminait, le plus souvent à bord d’une flottille de bateaux de pêche, armes, munitions et combattants vers la Norvège et rapatriait en retour vers les îles Britanniques les résistants et combattants blessés ou ceux ayant terminé leur mission sur place. Déplacé ensuite à Scalloway, le SOE a laissé la place à Lunna à une partie moins administrative et plus opérationnelle, en particulier l’expérimentation et l’entrainement de sous-marin pouvant être pilotés par une seule personne et destinés à couler les bateaux ennemis. 

Après la guerre, Lunna, sa grande maison et toutes les dépendances sont revenues à des activités plus pacifiques, en particulier l’accueil de personnes de passages, chambres d’hôtes ou résidences secondaires. Un temps tombée dans un manque d’entretien qui faisait craindre pour son avenir, la maison de Lunna, désormais protégée au titre des monuments historiques, est devenue une institution parmi les locations saisonnières de l’île, ainsi qu’un lieu de pèlerinage pour de nombreuses familles de personnes y ayant séjourné pendant la guerre, en particulier originaires de Norvège. 

Après ce détour historique, retour dans le monde plus calme de l’observation des oiseaux et des paysages de l’île. Et pas seulement des paysages d’ailleurs, puisque parfois, des personnages viennent s’inviter dans ces décors d’où ils étaient absents quelques minutes auparavant. Comme cette bande de phoques apparus au milieu de la baie. D’abord un seul museau curieux surmonté de deux yeux noirs et orné de magnifiques moustaches. Puis un deuxième, un troisième et finalement tout un groupe qui s’approchait, étonnés, intrigués et donnant presque l’impression de vouloir jouer. Joueurs et curieux aussi les poneys des Shetland croisés un peu plus loin pour terminer la série des rencontres animales de cette belle journée, temps sec, pas trop de vent et juste assez de nuages pour que le ciel se montre au mieux de ses couleurs dans le coucher de soleil. 

Pour le repas du soir, retour à la découverte de ce matin, le bar-restaurant « c’est la vie » dans Commercial Street, ce qui nous permet, au moment de rentrer, de profiter un peu de la ville la nuit, fenêtres illuminées au hasard des architectures intérieures qu’on devine derrière les austères murs de pierres grises. La lumière du jour reste encore un peu même si le soleil est déjà couché depuis un moment : l’avantage des jours qui rallongent alors qu’on se rapproche doucement du solstice en ce premier jour de mai. 

Début janvier 2026

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Semaine un peu ici et puis un peu là-bas. Un peu à la montagne et un peu à la mer, varier les paysages, y mettre un peu d’ailleurs. L’hiver en point commun. L’hiver, le froid, le gel, les cristaux dans les flaques, les cheveux blancs et ras au sommet des bosquets, le long des branches à l’ombre, des feuilles qui résistent, qui avaient repoussé à la faveur du tiède des temps maintenant passés.
Profiter de la lumière des jours encore si courts même si on a fêté il y a déjà un moment et le jour le plus court et la nuit la plus longue. Alors, guetter le matin les couleurs du levant et se dire quand vient le soir, comme un étonnement en regardant les arbres qu’ils sont déjà là tous alignés et bien sages juste au bord de la route pour profiter au mieux des derniers brins de lumières qui les crayonnent ce soir en sombres silhouettes sur un fond de couleurs chaudes jusqu’aux dernières lueurs. D’abord les admirer jusqu’au bout des branchettes puis dans le moins de lumière les confondre toutes ensemble en nuages, en troupeau, en buisson de brindilles sans plus les distinguer, sans pouvoir suivre même d’un regard attentif aucun de leurs traits fins. Bientôt on ne voit plus qu’une vague silhouette, un tronc et un toupet sans plus aucun détail. Ils nous disent de rentrer, ces arbres en masses grossières, nous mettre au coin de l’âtre pour retrouver bien vite toutes les couleurs du feu.
Et puis le jour suivant, s’en aller voir la mer, voir toute son étendue qui laisse le regard courir droit devant lui sans aucune barrière, à peine quelques îlots suivant l’endroit choisi. Voir les vagues revenir avec obstination, les lumières se changer et revenir plus claires ou bien parfois plus sombres, mais toujours en contraste, pas de lumière amollie par la douceur de vivre. Ici le vent malmène les nuages et les cieux, il fait passer la mer du bleu, au vert, au gris en passant de temps à autre même par le turquoise. Et au-dessus de l’eau, observer les oiseaux, les voir frôler les vagues, parfois même s’y poser, points blancs sur la mer sombre ou le foncé des bernaches sur les pâles plages de sable pointillées de coquillages. Sur les plages, sous les pierres, d’autres formes de vie que celles des montagnes, animaux adaptés à un autre milieu. Carapaces, pinces et pattes fines comme des nageoires, yeux rouges, vestes orangées qui affolent le regard au beau milieu des algues toutes brillantes de l’humide de la marée du matin. Alors, s’émerveiller des formes et des couleurs comme on découvre, en livre, une nouvelle écriture qu’on ne soupçonnait pas.

Le petit carnet noir

Texte publié en janvier 2026 dans la revue les villes en voix, les amulettes, en très bonne compagnie

Vivre sans lui n’est pas envisageable. Il n’a aucun pouvoir, aucune magie. Mais quand même. S’il faut parler de A, alors il est A6, environ. Il passe sans problème dans les poches de pantalon, poches de veste, poches de sac, poches de pull à capuche, toutes les poches. Noir, couverture souple et d’une matière qui n’absorbe pas trop l’eau et peu sensible aux taches. Pour l’empêcher de s’ouvrir, un élastique retient ses pages et pour avoir toujours un crayon sous la main, il a sur le côté un bricolage maison, une sorte d’étui construit en ruban adhésif, noir sur celui-là pour que les couleurs soient assorties. Il est bientôt fini, lui restent quelques pages blanches, les autres sont écrites. Une sorte de journal, pas journal de ce que je vis, journal de ce que je vois, le décor sans le sujet, dehors autour de moi, le temps qu’il fait, les arbres, les animaux et les plantes, surtout les plantes. Parfois des réflexions, mais des réflexions sur ce dehors autour de moi. Parfois j’écris beaucoup sur ses pages, toujours en commençant par la date, année, mois, jour en chiffres et jour en lettres. Pour rappel. Parfois j’écris très peu, jusqu’à une semaine sans. Mais pas moyen de faire sans, sans sa présence, sans son poids dans ma poche, sans ses pages qui défilent sous mon pouce et puisqu’on est en automne, sans les feuilles glissées entre ses feuilles. L’égarer, le perdre de vue ou de toucher devient tout de suite un drame, en changer quand il n’a plus de pages blanches, un événement majeur. Il m’est indispensable, il me ramène toujours, quand l’égarement me prend, à l’essentiel d’écrire. L’eau, l’air, le petit carnet noir. Vivre sans lui n’est pas envisageable.

Fin décembre 2025

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

En moyenne, une semaine de beau et de froid. Aussi quelques nuages, le grand chaud au soleil, mais le frais qui revient dès que la lumière se cache. Donc quand même du gel, des dessins dans les flaques, comme sur une plage, des vagues qui se suivraient, figées par la photo. Des cristaux de givre aussi qui restent d’une aube à l’autre dans les endroits à l’ombre, de quoi donner aux plantes quelque chose d’animal, une fourrure presque duveteuse qui ferait penser aux plumes du dessous des oiseaux, à la fourrure du phoque quand il vient juste de naître. Mais une fourrure de froid, un habit oxymore.
Un froid tout relatif pour beaucoup de végétaux puisque les premières fleurs viennent aux noisetiers, les chatons d’un doux jaune ou même des champignons qui nous feraient douter de ces informations qui nous disent décembre sur le calendrier. Encore presque cinq mois jusqu’aux fameux saints de glace, encore de quoi trembler pour les trop téméraires qui bravent les gelées, insouciants végétaux qui prennent de vrais risques avec la météo.
Pourtant le calendrier confirme bien la date, tout comme le soleil qui se lève chaque matin, bien tard et puis bien loin dans la chaine des montagnes : en ce moment il sort derrière la Roche Pourrie alors qu’en plein été on le voit apparaître vers la montagne d’Outray. Pensée aussi bien sûr pour le cadran solaire qui confirme les horloges quand l’endroit où le soleil arrive dans le paysage ouvert devant la fenêtre donne une idée du temps non plus pour la journée, mais pour toute une année.
Et ce temps de l’année, temps des arbres dénudés est bien le meilleur moment pour se préoccuper de mieux voir les oiseaux. Profiter que les arbres ne font plus voir que leurs branches pour pouvoir se pencher sur nos voisins de plumes, leur donner à manger pour mieux les observer et savoir maintenant reconnaitre sans chercher dans le gros bouquin dédié si cette mésange-là est une mésange bleue, une mésange charbonnière, une mésange nonnette ou une mésange huppée, peut-être même parfois avoir encore des doutes pour la mésange noire, la mésange boréale. Se désoler aussi de ne pas les voir toutes alors qu’elles sont si belles entre les pages du guide. Nous manque évidemment la mésange lapone, la mésange azurée qui vit plus au nord-est et la mésange lugubre, qui, malgré un nom sinistre, est toute vêtue d’un gris raffiné et très chic, elle habite côté est de la Méditerranée.
La Méditerranée étant loin de la Savoie, pour ce qui est de la mer il faut se contenter de la mer de nuages. Phénomène météo que cette inversion des températures avec du chaud en haut sous un immense ciel bleu tandis que dans le plat et au fond des vallées, les nuages gardent au frais les zones restées dans l’ombre qui voient peu le soleil. Alors pour nous, parfois, ce sera une sorte d’immersion dans laquelle heureusement, on pourra respirer, mais qui donne une ambiance digne des bouquins noirs, fantastiques ou polars, un monde un peu spécial avec plusieurs cieux, des mondes superposés, des textes qu’on pourrait écrire le même jour, mais qui auraient pourtant des styles très différents, des ambiances différentes, des histoires différentes. Une question d’altitude

Shetland #06 | Mardi 30 avril 2024

Lerwick – Toft ferry terminal sur Mainland – Ulsta ferry terminal sur Yell – Gutcher ferry terminal sur Yell – Belmont ferry terminal sur Unst – Loch of Snarravoe – Loch of Watlee – Baltasound – Haroldswick – Hermaness National Nature Reserve – Muckle Flugga – Belmont ferry terminal – Gutcher ferry terminal – Ulsta ferry terminal – Sellafirth The Shetland Gallery – Toft ferry terminal – Lerwick

Carnet du voyage aux Shetland de S et N

Hier c’était balade dans un autre archipel, et aujourd’hui aussi. Reprendre la route d’hier, monter droit vers le nord jusqu’au terminal des ferries de Toft et embarquer pour Yell qui ne sera cette fois qu’une étape. Yell est un peu le saut du milieu du triple saut, le passage obligé pour arriver à Unst, destination du jour. Des îles en pointillés, des petits cailloux posés au milieu de la mer pour qu’on puisse traverser le torrent-océan sans trop se mouiller les pieds. Alors traverser cette étape sans trop perdre de temps, sans prendre trop le temps comme c’était le cas hier, le jour de la découverte, on reconnait des endroits, des points particuliers. Aujourd’hui, on ne fait que passer pour arriver à Gutcher ferry terminal, au nord-est, disons, en haut du nez du dragon qui regarde vers la Norvège en soufflant un nuage si dense qu’il serait devenu l’ile de Fetlar. La traversée entre Yell et Unst ne dure pas très longtemps, juste le temps de savourer ce petit morceau de mer entre deux îles, les mouvements du bateau, l’ambiance du voyage, les bruits, les odeurs, ou juste le temps de se rappeler qu’Unst est l’île la plus au nord des îles britanniques et aussi le point le plus proche de la Scandinavie, point de débarquement le plus évident pour les Vikings venus de Norvège comme en témoignent les vestiges d’une soixantaine d’habitations vikings retrouvées sur l’île. Une étonnante concentration de maisons longues, de vestiges vikings ruraux, la plus importante même retrouvée jusqu’à maintenant. Fouilles archéologiques, études, préservation et présentation au public avec une maison longue accessible toute l’année depuis le bord de la route aux environs d’Haroldswick, juste à côté d’une réplique de bateau viking à la proue et à la poupe relevée et sculptée d’une figure menaçante, le Skidbladner (une réplique du Gokstad). Les deux monuments sont simplement posés sur le vert de l’herbe entre le gris de la route et le bleu de la mer, protégés des envies de visite trop urgentes depuis la route par quelques piquets et des cordes tendues. C’est un point de départ, un rappel, un appel à se documenter davantage à chercher plus profondément et plus sérieusement de quoi en savoir davantage sur le passé de cette île tiraillée, sûrement encore plus que les autres, entre la culture des Scandinaves du nord et celle des Britanniques du sud.

Sur la route avant d’arriver à Haroldswick depuis le débarcadère de Belmont, on rencontre beaucoup d’herbe et des parcs à moutons avec leurs clôtures de pierres. Entre le muret trop bas et le mur trop haut, il manque le mot parfait pour cette hauteur-là, celle qui empêche les moutons de passer mais permet aux humains de regarder par-dessus pour voir ce qu’il se passe dans le champ d’à côté. Aussi de nombreux lochs, étendues d’eau au milieu de cette île, elle-même posée sur l’eau. Comme si l’île prenait l’eau, comme une planche abimée qui flotterait encore mais laisserait voir la mer par ses multiples brèches. Ou ce serait une bâche qui retiendrait l’eau de pluie dans des flaques plus ou moins étendues. Plus sûrement des rêveries pendant le trajet quand on attend d’être enfin arrivés à l’endroit convoité.

Aujourd’hui, l’endroit convoité est tout au nord de Unst, la réserve d’Hermaness juste après Burrafirth. Sur la carte la profonde baie, presque fjord, de Burrafirth est quasiment reliée au Loch of Cliff tant les deux étendues bleues semblent proches. Une fois passé entre les deux, la baie s’ouvre sur la droite et sur le large : plus aucune terre dans cette direction jusqu’au Svalbard, presque au pôle Nord, à quelques degrés près. Unst est au nord de l’archipel, le sentiment à la fois d’un début et d’une fin. Une fin pour les oiseaux qui viennent nicher là et un début pour les poussins qui casseront leur coquille là-haut sur ces falaises ou bien dans les terriers avec vue sur la mer.

photo © Sylvie Strangejazzy

Hermaness National Nature Reserve est une réserve très importante pour les oiseaux marins, réserve nationale d’importance internationale, même si pour les oiseaux, les frontières n’ont aucune importance. Ils sont jusqu’à 100 000 à fréquenter le site en été, la plupart pour y nicher et élever les petits. Plusieurs sentiers ont été aménagés, recouverts de graviers ou équipés de passerelles de bois dans les passages trop bourbeux pour éviter que la terre ne soit tassée aux endroits où les macareux creuseront leur terrier, les herbes, couchées par trop de pieds, mais surtout, pour empêcher que les oiseaux ne soient dérangés. Pour de nombreuses espèces, la reproduction est un enjeu majeur de la survie de l’espèce, les macareux, pas si nombreux et surtout les fous de Bassan décimés par la dernière grippe aviaire au point d’avoir fait apparaître des changements importants chez les individus ayant survécu, puisque certains ont désormais l’iris noir et non plus de l’habituel bleu pâle. Les fous de Bassan nichent sur les falaises, sur les rochers abrupts et autres endroits tranquilles, donc souvent inaccessibles, qu’ils s’approprient, peuplent de nids très rapprochés et cette promiscuité aidant, l’endroit est rapidement peint en blanc par leurs plumages immaculés, à peine rehaussé par le noir au bout de leur queue et de leurs ailes, le jaune de leur tête, les traits noirs qui soulignent leur œil et leur long bec effilé.

L’endroit va également offrir un lieu de nidification et de repos à bien d’autres espèces d’oiseaux, pour la plupart marins tels que grand labbes, fulmars, cormorans ou guillemots. À l’intérieur des terres, viennent également nicher des échassiers comme le pluvier doré, le bécasseau variable et la bécassine des marais.

Mais cette année, fin avril est encore un peu tôt pour les macareux, arrivés dans le sud de Mainland, mais pas encore ici, au nord de Unst. Pour nous, ce sera principalement des fous de Bassan, quelques grands labbes, assez rares en dehors de cette période de reproduction/nidification et des fulmars, ce qui suffit déjà largement pour admirer les vols au ras des vagues, les plongeons en piqué, les atterrissages en falaises, les interactions entre oiseaux qui se retrouvent au nid, sachant que le fou de Basssan est un oiseau fidèle qui revient chaque année sur le même nid et avec le ou la même partenaire.

Sans oublier la balade. Tout d’abord se rendre au sommet de la colline pour voir le paysage, se repérer avec, de l’autre côté de la baie, le dôme blanc de la Saxa Vord Radar Station, et au nord, Out Stack, les cailloux émergés les plus au nord des îles Britanniques, ainsi que Muckle Fugga et son phare. Un phare écossais de plus construit sous la direction de la famille Stevenson, et plus précisément pour celui-là, par Thomas et David Stevenson, respectivement père et oncle du Robert Louis Stevenson de l’île au trésor. D’ailleurs, comme le rapporte l’article du Northern Lighthouse Board relatif à ce phare :

It may be interesting to note that Robert Louis Stevenson, who was born in 1850, visited Muckle Flugga on 18 June 1869 with his father, Thomas Stevenson, Engineer to the Board and there is a school of thought that the Island of Unst influenced him in his writing of “Treasure Island”.

Un endroit que l’on mérite quand même sur ce chemin long, venteux et vallonné, même si très bien aménagé. Pas non plus trop de temps pour admirer les prouesses aériennes ou le comportement au nid des oiseaux de la réserve, Unst et Lerwick étant éloignés par deux ferries avec une île à traverser entre les deux… Le chemin en entier fait environ quatorze kilomètres, et avec le vent assez fort ce jour-là, nous avons vu l’arrivée sur le parking comme une bonne nouvelle. Sur ce trajet retour vers le camp de base de Lerwick, le temps quand même de faire une petite pose pour immortaliser l’arrêt de bus de Baltasound sur la route A968, entre Haroldswick et Belmont. Connu sous le nom de Bobby’s bus Shelter, l’abribus est aménagé, meublé et décoré par les usagers. Petits rideaux, canapé, télévision, coin lecture pour petits et grands et babioles diverses correspondant au thème choisi chaque année. L’abribus est tellement célèbre qu’il a un site internet et une page Wikipedia…

Ensuite, retour presque direct vers Lerwick, juste une halte à la galerie de peinture « The Shetland Gallery » à Sellafirth sur Yell. Aquarelles, fusains, peintures naïves, photos de loutres et d’oiseaux, ainsi qu’un peu d’artisanat local, une belle mise en avant de ce qui se crée sur ces îles.

Pour le reste du trajet retour jusqu’à Lerwick, une impression de quotidien, de connu, moins de découverte, laisser ses pensées s’éloigner, se prendre à repenser aux paysages de Unst, à envisager le programme du soir plutôt que de se consacrer à tout ce qui défile de chaque côté par les vitres de la voiture. 

Pour le repas de ce soir, direction le Fjarå cafe bar, un café avec une jolie vue sur la baie de Brewick, qui marque l’entrée sud dans le passage entre l’île de Mainland et celle de Bressay qui abrite le port et la ville, empêchant également par leur proximité que le vent et de trop grosses vagues ne puissent y arriver sans avoir rencontré auparavant des rochers qui auraient calmé leur trop grande fougue.

Fin de mi-décembre 2025

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Presque toute cette semaine, la météo était lasse et mélancolique, à l’exception, quand même d’une ou deux belles journées. Mélancolique n’est pas un terme de météo, pas un mot de bulletin, mais puisque l’on nous parle désormais de ressentie pour la température, pourquoi ne pas aller jusqu’à attribuer des mots de sentiments pour dire le temps qu’il fait. Alors pour cette semaine, oui le mélancolique. Du soleil, parfois, des éclaircies, parfois et du gris lourd, parfois. Un mélange de tout ça, en proportions variées. Avec au-dessus l’idée que les jours se rétrécissent encore un peu chaque jour, qu’il y a moins de lumière que l’on se recroqueville un peu comme les arbres, pelotonnés serrés autour de leurs racines bien à l’abri du temps dans le dedans de la terre. Aussi l’idée inverse que l’on vit pour cette semaine, les tout derniers moments avec des nuits si longues, qu’ensuite la lumière va venir grignoter une à une les minutes de nos si doux repos. Alors mélancolie, quand on oscille, dociles, entre les sensations que nous dicte le temps, sensations que l’on calme pour éviter surtout qu’elles réveillent ce qui dort, tout ce qui se repose, se prépare à l’été qui viendra et nous dépossédera d’un coup de toutes nos forces qu’il nous faudra refaire dans l’hiver qui reviendra dans une année entière.
Alors, continuer à tout bien regarder, à aller voir ailleurs, mais pas trop loin quand même pour voir si c’est pareil quand on regarde d’ailleurs, avec plus de hauteur, plus de droite ou de gauche, ou plus de profondeur. La forme des montagnes nous joue parfois des tours, abruptes vues de face et de profil si douces qu’on pourrait y grimper sans piolet et sans corde, alors tourner autour pour bien les regarder et ne pas se faire des idées qui seraient erronées. Des idées erronées, comme l’idée trop ancrée de la neige de décembre. Il reste du blanc, certes, mais il est granuleux, gelé et concassé et en de nombreux endroits, la terre est bien visible, elle se couvre parfois des tout premiers brins d’herbe que viennent grignoter les chamois qui descendent jusque dans les parages des habitats humains. Les mésanges, elles aussi s’enhardissent à venir au plus près des maisons, à profiter pleinement des graines de tournesol qui remplissent la mangeoire. Alors, les admirer comme une contrepartie de ces graines qu’on leur offre. Regarder également ce qui se passe plus bas, ce qui se passe à nos pieds, les mousses toujours vertes, bases toujours dispo pour plein de sortes de vies, toutes les racines fragiles qui cherchent un logis, comme celles des polypodes au doux goût de réglisse ou celles d’autres mousses, en bonne intelligence. Parfois même des arbres viennent s’installer là sans se douter qu’hélas leur avenir sera bien sombre juste au-dessus du caillou.
Ne pas oublier non plus d’aller se promener pour voir changer les choses, pour voir refleurir les hellébores d’hiver, voir les premières feuilles de fraisier, de primevère, se dire que c’est bien tôt et trembler pour le vert de ces plantes intrépides qui risqueraient le gel pour être les premières. Premier petit lézard vu sur un mur de pierres qui se chauffait au soleil, pataud et engourdi il risquait là sa vie pour glaner de minces degrés en attendant l’été qui seul lui rendra toute sa vitalité. Pas toujours simple la vie quand on a le sang froid. Chez les arbres, la sagesse reste encore de rigueur, les bourgeons toujours clos tant que les ombres des troncs s’allongent dans les champs , la tête sur le talus sous les rayons de soleil comme nos pensées s’allongent éclairées par les mots cueillis dans un bon livre.

Début de mi-décembre 2025

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Une semaine de beau temps. Pas de nuages, pas de plafond, la nuit pour les étoiles, rien n’arrête le regard pour admirer les cieux. Profiter de la lune et de toute sa lumière pour aller se promener sans devoir se contenter du pinceau d’une lampe pour regarder le monde, ne plus voir que ce qui est à portée de faisceau, au bon vouloir poltron des batteries capricieuses de nos modernités. Le beau temps c’est aussi des nuits claires et limpides, des nuits où rien n’empêche le chaud durement acquis de déserter la terre et nos frilosités. Alors quand vient le matin, retrouver le dehors tout saupoudré de givre, de cristaux, de paillettes, des atours de la fête que le soleil allume pour donner un éclat, une gloire féérique tout autant qu’éphémère en échange de la fonte, de la disparition à ces bijoux de glace.
Une fois le jour levé les animaux revivent, au moins pour nos regards qui occultent la vie qui se joue aussi la nuit dans le sombre des sous-bois. Les chamois descendus croquer les dernières pommes et ce qui reste de tendre dans les espaces ouverts, détalent comme un nuage de poussières affolées par un souffle soudain à la moindre silhouette qui rappelle un humain et reste quoi qu’il en soit une menace potentielle. Craintes justifiées des proies en cette période de chasse. Parmi les animaux que l’on redécouvre en hiver une fois les feuilles tombées, on trouve les mésanges et tous les autres oiseaux. Les mésanges attablées autour de la mangeoire, attirées par les graines viennent faire admirer leur habit coloré et leurs plumes contrastées qui pourraient faire penser à un costume trois pièces, juste un poil ironique avec son jaune pimpant, et puis cravate comprise, bien sûr. Chardonnerets, pinsons ou troglodytes mignons, se font un peu plus discrets du côté de la mangeoire, même si certains se vengent et reprendront une place de leader quand il s’agit de chanter : le troglodyte mignon étant sûrement le plus petit mais aussi et de loin celui qu’on entend le plus.
Tant q’on a le regard de l’autre côté de la fenêtre, apprécier les nuages, les nuages naturels mais aussi les lignes droites beaucoup trop rectilignes laissées par les avions. Des lignes d’abord toutes fines, qui jouent avec le temps à se fondre dans le paysage, quitte à se faire passer pour des nuages normaux, cirrus et cumulus, qui parfois viennent aussi compléter les dessins qu’on rêve dans le ciel.
Toujours côté nuages, mais plus couleur que forme, toujours jeter un œil sur les apparitions et les disparitions de notre cher soleil. Couleurs chaudes le matin comme pour nous annoncer que le soleil arrive avec quelques degrés à rajouter encore au thermomètre qui, pourtant, reste assez très positif. Pour le soir avant le froid, ce sera bouquet final comme dans ces bouquins dont on se dit parfois que tous les chapitres ne sont là que pour annoncer la fin, peut-être encore un peu plus que dans tous les autres livres

Début décembre 2025

Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors

Une semaine qui oscille entre beau et couvert et puis du froid au chaud. Températures qui remontent au fil des jours, la pluie qui vient laver le blanc des paysages. La pluie n’est pas une gomme qui efface les traits sombres, elle enlève le blanc qui couvrait les sapins, arrondissait les pointes des rochers qui piquaient sur les pentes des montagnes. La pluie efface aussi les nervures des feuilles soulignées par le givre, dessin au crayon blanc sur papier coloré. Le blanc et puis son froid étaient encore bien là en début de semaine, mais il a laissé place à un temps bien plus doux, bien plus grisâtre aussi, on dirait presque terne. Quand on dit pluie et doux on penserait au printemps sans autre indication, mais manquent encore les signes qui formeraient le contexte, le vacarme des oiseaux qui veulent tous une belle place, voire même la meilleure place dans le paysage sonore, et puis les végétaux, des arbres aux petites herbes qui se remplissent d’enthousiasme en pensant aux bourgeons.
De tout ça rien du tout. Un hiver un peu mou, un peu couvert et gris, de la mélancolie en regardant par la fenêtre la pluie qui coule les vitres et arrondit les flaques en les couvrant de cercles. Ne pas sortir sans les bottes et laisser devant la porte les semelles doublées de boue comme si pour la terre la gravité normale se trouvait inversée et que le haut attirait la boue venue du bas. Peut-être pour nous rappeler qu’en ce moment les arbres font le mort sur la terre, mais s’activent sous la terre, pomponnent leurs racines, soignent les bonnes relations avec leur voisinage, autres arbres, champignons, parfois se tapent dans la main et se donnent leur parole pour nouer des alliances souterraines et fertiles.
Alors nous autres humains, cantonnés en surface, nous parlons de grisailles, de temps bien trop couvert, de tristesse et de mélancolie, nous qui aimerions tant vivre toute l’année le même emploi du temps et les mêmes horaires alors que l’évidence nous démontre que les jours sont plus courts en hiver. Alors, faire ce qu’on peut et puis se réfugier dans les choses tranquilles, coin du feu et tisane. Ou faire comme les arbres, aller se réfugier dans une vie souterraine, dans une vie parallèle, dans la vie chez les livres.