Quand on parle du Liban, certains mots s’entendent plus fort que d’autres, comme guerre, par exemple. Dans le livre de Gracia Bejjani, on entend guerre et on entend Liban mais on entend plein d’autres mots, des mots vus par le regard des femmes, par leurs paroles, par leurs vies de tous les jours, par leur cuisine, par leurs vestes chez le coiffeur, par leurs rencontres du matin autour d’un café et d’une cigarette, par leurs corps, celui d’une petite fille, celui des femmes, le corps qui découvre la sexualité, ses délices autant que ses violences, celui de celle qui est battue par son mari, corps de femmes qui se soumettent, corps de femmes qui résistent, corps qui parlent, qui nous parlent, qui parlent pour toute l’humanité avec une grande humanité. Et tout ça grâce à l’écriture de Gracia Bejjani, la même langue si belle que l’on retrouve dans les vidéo poèmes sur sa chaîne YouTube Un livre indispensable et un très bel objet, beau travail de l’éditeur Accro Editions
Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors
Temps d’alternance, une semaine débordante de rebondissements, dans le bleu puis dans le blanc, entre le beau et le froid. Période de transition, ce ne sont pas des pics, plutôt des incursions d’une saison dans une autre, une période tissée des fils d’un temps et de l’autre, une récurrence prévue où toutes les météos nous semblent encore normales. Normal le grand ciel bleu avec la neige dessous, normale aussi la neige avec le gris partout et même normal le vert qui commence à pousser pour recouvrir la terre, le brun des feuilles d’automne toutes trempées de l’hiver. Sur le brun des feuilles mortes, toujours plus de couleurs, des couleurs différentes ou des couleurs semblables, qui déclinent leurs nuances. Le jaune évidemment, mais aussi du rose tendre, layette chez le prunier avec les fleurs qui tendent, éperdues, leurs longs bras-étamines vers les rares insectes qui sont déjà en vol. En hiver on perd vite l’habitude, le réflexe, de chasser une mouche d’un revers de la main, d’entendre les abeilles passer de fleur en fleur, le bourdon qui bourdonne, le moustique qui agace. Alors, aller sous l’arbre avec ses chatons jaunes qui assure la survie des premières téméraires des abeilles alentours. Au début hésiter et regarder plus haut, chercher l’hélicoptère ou autre fauteur de bruit, mais non ce sont bien elles, affairées, consciencieuses autour des doux chatons du saule toujours précoce tout au fond du jardin. Toujours chez les insectes, aussi quelques gendarmes, des papillons de nuit, mais surtout les fourmis qui ont refait surface sur le pont de leur fourmilière. Leur butte, tout l’hiver semblait vide et sans vie, brindilles enchevêtrées, excroissance incongrue et maintenant pleine de vie, une surface mouvante de petits corps affairés qui se hâtent et se croisent, se pressent, se précipitent pour remettre en état leur maison-forteresse après le long hiver. Changement du tout au tout dans la vie trépidante de la fourmilière, quand d’autres restent stables et égaux à eux-mêmes comme le cognassier qui depuis le bourgeon jusqu’aux feuilles et aux fruits, reste dans le duveteux, le laineux, le pelucheux. Peut-être sa façon à lui de rester emmitouflé pour les cas trop probables de ces gelées tardives qui font tant de ravages. D’autres que le cognassier tentent de brouiller les pistes avec les premières feuilles au sortir de la graine qui jouent l’anonymat, voire le reniement des feuilles qui viendront habiller l’arbre adulte. Trompeurs cotylédons qui vont parfois jusqu’à se coiffer de ce qui reste de l’enveloppe de leur graine pour qu’on ne les repère pas. Il faut dire qu’au début, ils sont bien vulnérables, ces futurs grands arbres aux troncs durs comme du bois. Alors, marcher doucement, pour n’écraser personne, ne déranger personne, pas même le souffle d’air qui amène à nos nez l’odeur douce des violettes ou met devant nos yeux la fière silhouette d’une biche, d’un chamois descendu profiter de ces tendres verdures comme on attaque, fébrile, le livre tant attendu d’une autrice admirée
Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors
Une semaine de beau, de très beau. D’un beau presque inquiétant qui ne quitte plus le bleu. Vers la fin de la semaine, du bleu un peu pâli et rendu plus humain, moins parfait, moins total, par la présence dans l’air de sable venu d’ailleurs qui éloigne le lointain, qui l’effacerait presque, le dissimule, le rend plus mystérieux, moins net, moins évident. Des lointains à reconstruire avec les souvenirs, à regarder longtemps et avec attention pour avoir les détails, les finesses, les motifs, d’habitude accessibles même à qui se contente d’un coup d’œil distrait et sans application. Et parfois se résoudre : on ne verra pas le loin. Le bleu déjà au ciel, pour mettre le vert aux arbres, ne manque qu’un peu de jaune qui se répand déjà, aux endroits dégagés, au creux de toutes les fleurs. Des pétales ciselés, découpés, allongés, chacun d’eux a son jaune, du pâle à l’orangé, du duveteux au poli, des jaunes jeunes et pleins de vie, pas des jaunes de sécheresse, ternes, cassants et funèbres. Du jaune qui fait soleil même quand nuages et sable cachent l’éblouissant du jaune de notre étoile. Comme indice du printemps, en plus des premières fleurs, sortent les premières feuilles. Elles se déplient, hirsutes comme d’avoir trop dormi au sein de leur bourgeon, leurs habits tout froissés après ce long sommeil de tous les mois d’hiver. Mais c’est à nous humains, de nous frotter les yeux pour ne pas en manquer de ces naissances de fleurs, de ces déplis de feuilles, applaudir à chacune qui déploie ses capteurs avides de chlorophylle, capables de transformer la lumière en matière. Une matière encore frêle, fragile et vulnérable, mais qui grandit déjà, évolue de jour en jour et qui dans certains cas pourra finir en arbre, en géant de plusieurs mètres faisant ombre, fruits et bois après avoir été fluette tige et deux feuilles qu’on peut anéantir juste en passant trop près. Plus haut en altitude, la neige est toujours là, cumuls qui se protègent comme la foule se rassure de son immensité, froid protégeant le froid, seule la surface blanche subit le vent, le chaud, parfois aussi la pluie pour se faire étendue de vagues et de houle, de flux et de reflux, de ressac sur une plage. Alors on est touchés par les proximités de textures, de mouvements, de profils, de l’eau et de la neige, des montagnes et de la mer, rappels des différences qui ne sont que du temps et puis quelques degrés. Le printemps est aussi le retour de la vie sous sa forme animale de façon plus marquée. Marquée dans le sonore avec les oiseaux qu’on entend, qu’on écoute, qui pallient de leurs plumes les feuilles encore absentes sur les hautes branches des arbres. Bientôt le vert sera là et il les cachera, ces prodiges de chant et de légèreté qui fêtent en grands festins le retour des insectes. Manger ou être mangé, question qui reste la base de la vie au dehors. Alors, ouvrir bien grand les yeux et les oreilles tant que les équilibres restent en équilibre et nous donnent à vivre les réveils, les naissances, éclosions et retours en ce début de printemps.
Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors
Grande semaine de grand beau. Du bleu, encore du bleu, un bleu éblouissant. Juste quelques nuages pour qu’on puisse se souvenir que les nuages existent et qu’ils nous disent tout bas, au creux de nos regards de penser à d’autres choses qu’à ces choses qu’on voit, des animaux, des cartes, des souvenirs oubliés, penser à des oiseaux quand on voit des nuages. Avec le bleu, le beau et puis avec le chaud, les plantes se réveillent, les bourgeons s’ouvrent en feuilles, les fleurs pensent pétales et les chatons fleurissent sur les branches de grands arbres. Les chatons de noisetiers ont perdu de leur jaune et leur heure est passée, maintenant c’est le tour des grands saules marsault, encore dit saules des chèvres qui regroupent à leurs pieds, une fois pollinisés, d’adorables peluches, cotonneuses à souhait. Profiter des bourgeons, des feuilles nouvelles nées, pas encore grignotées, pas encore abîmées, pas encore vieillies, ternies, usées, flétries, aux formes encore parfaites, conformes aux jolies planches des ouvrages botaniques. Regarder les bourgeons et puis jeter un œil par-dessus son épaule pour quand même vérifier que le froid n’est pas là, caché en embuscade pour abolir tout ça d’un coup de gel narquois. Le froid on n’y croit plus avec cette semaine qui nous a presque vus sortir les bras des pulls et la tête des bonnets, pourtant le calendrier, les primevères bien serrées contre l’adversité, nous mettent encore en garde même si on sent déjà un goût de confiture en regardant la rhubarbe sortir ses premières feuilles encore toutes plissées, encore toutes brillantes de leur récente naissance. Les hauts sont encore blancs, mais les bas déjà verts et si on ne fait pas de bruits, pas de mouvements trop brusques, pas de choses trop bizarres, on pourra parfois voir, des groupes de chamois qui descendent se nourrir, se gaver de verdure, toute tendre et délicieuse, pour le plaisir de nos yeux de se sentir parmi eux, presque un peu acceptés, presque une permission de nous émerveiller devant leurs silhouettes. En profiter aussi pour aller se promener, maintenant qu’on voit plus loin que le bout de ses chaussures derrière les rideaux occultants de la pluie. Revoir les paysages, les sommets enneigés qui contrastent encore clairs sur les forêts du bas, sombres, encore plus sombres maintenant que la neige en équilibre instable sur les aiguilles, les branches et les rameaux a fondu depuis longtemps. Les journées sont plus longues, la lumière plus présente, les oiseaux plus actifs, emplissant tout l’espace de leurs chants, de leurs appels aussi de leurs rappels : dans le paysage sonore, on est ici chez eux. La chaleur sur la peau dépasse les moments de la simple anecdote, tout ça dit le printemps, même si on sait bien qu’on doit encore attendre pour y être complètement, on a quand même envie de se laisser convaincre par ce titre accrocheur, là sur la couverture
Texte écrit dans l'atelier du Tiers Livre de François Bon. C'est ouvert à tous, alors à vous aussi : pour écrire, lire, chercher, apprendre, essayer, découvrir, échanger... , c'est ici
Maintenant, ouvrir les fenêtres, tout ouvrir en très grand, sans crainte que ça s’envole, tu aimerais que ça s’envole, que ça vole, que ça s’enfuie, que ça se jette tout seul, qu’on fasse le tri pour toi, que le hasard s’en mêle et que tu n’y puisses rien. Tu ne veux rien leur laisser, mais tu ne peux rien garder, enfin pas rien garder, tout te semble important puis tu hésites un peu, pas de place sur le bateau, tu t’énerves sur tout ce que tu as déjà gardé de tes autres vies d’avant, et puis ça te submerge, trop de choses, des bidules, des machins, des objets à toucher, du tangible qui encombre tes mains, tes yeux, ta tête. Beaucoup trop. Tout te semble dérisoire et tu veux tout jeter. Et quelqu’un passe la tête et tu te calmes un peu. Tu voudrais tout garder, ou au moins le plus possible. Toi qui pestes d’habitude toujours contre les normes, cette fois tu t’énerves contre les formats des livres, des carnets, des cahiers, des pochettes en carton, les formats des papiers pour les tirages photos et les formats des cadres, les formats des cartons jamais de la bonne taille et contre la poussière qui fait tout terne et gris, qui te fait éternuer, qui te fais les mains sales quand il faudrait ouvrir les cartons, les carnets pour voir ce qu’ils contiennent. Les cartons du dessous qui ont gardé la marque du carton du dessus en couleurs encore vives, tout ce qui était visible, exposé au soleil, au moins à la lumière, a vieilli, est passé. La lumière est passée de l’autre côté du papier en emmenant les couleurs, leur brillant, leur vivant. Tranches de livres jaunies, et tirages jaunis, tirages de tes débuts quand tout devait aller vite et que tu rinçais peu et clairement pas assez dans le vieux labo photo avec la lumière rouge qui sentait la chimie et surtout le vinaigre et puis le renfermé, et aussi la sueur lors des séances d’été. Aujourd’hui tu t’agaces avec toute cette paperasse, avec toute cette poussière, toutes ces traces du temps et du passé, ces couleurs loin derrière, ternes, délavées, pâlies, fades, et défraîchies. Tout ce qui reste pimpant c’est le rectangle de mur que recouvraient tes cadres, quelques morceaux de bois, frais comme des planches toutes neuves, à l’endroit où avant l’image était pendue. La lumière est passée de l’autre côté du papier, a quitté la photo, s’est posée sur le mur, sur les planches, sur le bois. La lumière a juste changé de côté, a traversé le papier sans que tu t’en aperçoives. Tu es restée longtemps, bien trop longtemps ici, où tu voulais rester jusqu’au bout de ta vie
Codicille : La "tu" de ce texte s'appelle Mow, personnage qui m'accompagne depuis un moment et qui verra peut-être, sûrement, un jour, ses aventures écrites et sous forme de livre. Pour l'instant, elle doit quitter son île bretonne et pense retourner où elle est née, aux Shetland, en bateau. Y arrivera-t-elle ? Ou plutôt, vais-je arriver à vous conter son histoire ? Par petits bouts d'ateliers, Mow se construit dans ma tête et dans mes mots : elle a déjà un fichier à son nom sur mon ordinateur
Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors
Semaine coupée en deux, début en noir et blanc et fin plus colorée. Pour bien goûter le contraste, commencer par la pluie, par la neige, par la neige mouillée, par la pluie floconneuse, voir la limite pluie-neige doucement se promener, presque errer de haut en bas et puis de bas en haut sur les pentes forestières de la montagne d’en face, l’autre côté de la vallée. Le bas reste bien sombre et le haut reste bien blanc où la neige s’amoncelle, où elle mange les reliefs et avale les arbres, gâteau de débutant tartiné à l’excès, gâteau gargantuesque. Tableau de carte postale tempéré par endroits par des coulées sinistres, pierres, terre, arbres et chaos quand la montagne déverse ses larmes en avalanches. Spectacle à découvrir une fois la pâtisserie finie parce qu’avant les nuages voilent, occultent et émoussent toute notion de loin, toute vision d’ensemble. Tandis que la pluie tombe, juste baisser les yeux pour que la capuche protège encore un peu la vue et regarder à ses pieds pour éviter les flaques, la boue, les marécages qui se sont installés à la place des chemins, ces rares endroits plats que l’on trouve en montagne. En cette fin de semaine, retour de la couleur, de l’orangé au rose dans les levers de soleil, en haut le bleu du ciel, le jaune des primevères, des jonquilles qui pensent à ouvrir leurs pétales, couleurs imaginées par anticipation. Le vert des premières feuilles, des brins d’herbe et des mousses qui s’installent en pionnières pour habiller les roches, changer le rythme de leur vie d’habitude compté en des millions d’années, maintenant elles sont le lieu de changements saisonniers, des mousses et des fougères comme point de départ, une vie en tout petit, pleine de rebondissements, des formes et des couleurs, des textures, des pouvoirs. Pouvoir donner la vie à des rochers inertes, assez pour faire pâlir tous les superhéros de nos bandes dessinées. Autres superhéros que tous ces animaux qui survivent à l’hiver sans le chauffage central et laissent dans la neige les traces de leurs pas au cours de leurs recherches pour trouver à manger. Blaireaux, lièvres, chevreuils ou bien quelques oiseaux, ils laissent leurs empreintes comme des avis de passages pour que les humains sachent que d’autres sont là aussi. D’autres sont ici aussi, les oiseaux qui commencent leurs chansons de printemps, ils mettent des couleurs dans l’univers sonore, la grive tout en haut du plus grand des sapins, le merle dérangé quand il fouillait les feuilles ou le troglodyte mignon qui chante d’une force en proportion inverse de sa toute petite taille. Alors nous autres humains, passer toute la semaine à osciller tantôt sur un pied ou sur l’autre, entre enfin le début du printemps qui s’annonce et puis déjà la fin de l’hiver, de la neige, des traces des animaux dans le blanc de la nuit qu’il va falloir traduire en mots et puis en noms pour dire le passage de ceux qui racontaient en apposant leur patte sur le blanc de nos pages
Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors
Pluie, pluie et encore pluie. Avec un peu de neige, comme ce matin par exemple et quelques éclaircies. Pas trop froid puisque pluie à la place de la neige, même si on est pas loin de la limite eau-flocon. La neige encore la neige, quand on est assez haut, la neige qui fait voir le haut de la montagne comme une pièce montée, comme un décor construit pour une publicité les jours ou le soleil fait sortir un peu de bleu dans un ciel d’habitude entre blanc sombre et gris clair. Alors quand les averses font une petite pause ou pour forcer un peu, vêtue d’imperméable et chaussée de hautes bottes, aller voir au dehors ce qui change ou attend encore un peu plus chaud pour changer à son tour. Guetter une accalmie pour aller prendre l’air, prendre la température, et puis tâter l’ambiance de ce que font les plantes puisque le calendrier autant que le thermomètre nous rapproche du printemps, à pas comptés encore, mais quand même toujours plus. On sait qu’elles vont sortir, les précoces, les pionnières, les premières à fleurir, les premières à verdir. Guetter les premières pousses c’est revenir en arrière et aller rechercher une carte bien spéciale dans le fond de nos souvenirs, la carte des plantes, des arbres qui sortent les premiers du sommeil de l’hiver. Parfois gratter un peu ou se contorsionner, mais savoir où regarder facilite grandement les trouvailles pimpantes, presque des retrouvailles, avec des feuilles toutes tendres, des feuilles nouvelles nées. Orties et pissenlits, plantain et graminées, et puis les primevères et aussi toutes les autres trop nombreuses à nommer qui nous mettent le sourire au coin des yeux, des lèvres, de les voir revenir et de les voir lancer la fiesta du printemps. Se réjouir aussi de leur fidélité à tous nos rendez-vous de la fin de l’hiver, une façon de retourner dans un endroit connu, retrouver des couleurs, des textures, des brillances, retrouver des amis, au moins des connaissances. Pas encore des odeurs, encore un peu trop froid, mais avec les fleurs, les guetter elles aussi, en approcher le nez et venir aux heures chaudes. Guetter aussi les arbres, leurs bourgeons et leurs fleurs, sortir de l’inquiétude où nous plonge l’hiver quand un arbre sans feuilles ressemble à s’y méprendre à un arbre sans vie. Se réjouir encore, des heures qu’on sait comptées, de l’absence des feuilles qui nous laisse encore voir les plumes des oiseaux qu’on croirait même entendre siffloter le printemps, l’appeler, le héler et puis en faire déjà presque toute une histoire
Carnet du voyage aux Shetland de S et N, avril-mai 2024
Journée en deux parties, presque trois. Une sorte de sandwich : nature, culture, nature. Avec l’idée, bien sûr, comme dans tous les bons sandwichs, que la relation entre les différentes saveurs ne les oppose pas, mais plutôt les renforce.
Quand on regarde la carte, Lerwick est très bien situé, abrité d’une part par les replis de la côte et d’autre part, par la grande île de Bressay, juste en face, qui protège le port et la ville. Mais pas pour autant une sorte de cul-de-sac qui pourrait se faire piège par certains secteurs de vent : entre l’île et Mainland, toujours une sortie de secours, par le nord ou le sud, l’avantage de se trouver dans une sorte de couloir sinueux. D’autant plus que Bressay n’est pas un petit îlot : un peu plus de 28 km2, 11km de long pour 5 km de large, orientée nord-sud, justement, un point culminant à 226 m et des falaises confortables quand on cherche un abri. Bressay ne fait pas partie de Lerwick, mais elle a sûrement joué un rôle non négligeable dans la naissance de la capitale des Shetland.
Juste dans son est, la plus petite île de Noss. De l’autre côté de Lerwick par rapport à Bressay, un peu sa symétrique, mais aussi son contraire. Longtemps inhabitée, en 1851 elle compte 20 habitants, et plus aucun habitant permanent depuis 1939. Noss a été classée réserve naturelle en 1955. L’île tient son nom du vieux Norrois nǫs qui signifie nez. Le fait qu’elle s’appelle simplement Noss et non pas Noss Island pourrait signifier qu’elle était autrefois une péninsule rattachée à Bressay et que l’isthme qui l’aurait rattachée à sa voisine aurait été effacé par la mer entre la période Viking et le XVIe siècle. Actuellement, Noss est surtout connue pour sa faune, ses très nombreux oiseaux marins dont beaucoup nichent dans les confortables anfractuosités des falaises de grès, et aussi pour sa ferme d’élevage de poneys Shetland, animal lui aussi emblématique des îles.
Pour la balade du jour, départ en bateau depuis le port de Lerwick, l’idée est d’aller observer les fous de Bassan au large de Bressay et de Noss.
Le fou de Bassan est parmi les plus grands oiseaux marins de notre hémisphère et il passe pour être le plus grand d’Europe avec une envergure qui peut aller jusqu’à 1,80m. En vol il est impressionnant et ses si longues ailes blanches sortent souvent du cadre des appareils photo. Son corps est effilé dans toutes les directions, long cou et bec pointu, gris très clair et souligné de traits noirs, des traits qui se prolongent après les commissures pour faire ressortir son œil bleu clair par un maquillage très sombre. À noter pour l’œil du fou, que chez certains oiseaux l’iris est désormais noir et non plus bleu. Ce changement serait lié au fait que ces individus ont su résister à l’épidémie de grippe aviaire qui a gravement touché l’espèce il y a quelques années. Sa queue est cunéiforme, elle peut se refermer en pointe ou s’ouvrir en éventail en fonction des besoins du vol ou du plongeon. Ses ailes également sont effilées des deux côtés, semblables à de fines ailes de planeur, blanches avec les mains noires, elles lui servent à planer ou battent juste ce qu’il faut pour avancer, rejoindre les courants d’air qui lui permettent de suivre les vagues ou de prendre de la hauteur pour repérer les bancs de poissons dont il se nourrit. Pour pêcher, il se transforme en flèche, ses larges pattes aux tarses et aux doigts colorés se replient sous son corps, il tend ses ailes vers l’arrière juste avant de toucher l’eau, une flèche. Pour éviter les dommages dus au choc avec la surface de l’eau, il a des sacs d’air sous la peau au niveau du bec et du portail. Sa vitesse d’impact au moment de changer de milieu peut aller jusqu’à 90 km/h. Une fois sous l’eau, il peut nager pour se saisir de sa proie et l’avaler le plus vite possible pour pouvoir en pêcher un nouveau, de quoi alimenter en énergie son propre corps qui pèse en moyenne 3 kg et une fois l’œuf éclos, pour nourrir son petit qui va passer de 70 g à 4 kg pendant les 90 jours qui l’emmèneront au moment de l’envol. L’envol est un moment délicat pour les fous de Bassan, même adultes, même expérimentés. Toujours très élégants dans les autres circonstances de leur vie, leurs décollages sont souvent interminables, maladroits et laborieux, nécessitant une longue course pataude à la surface de l’eau. Un petit quelque chose de l’albatros de Baudelaire. Sûrement une des raisons qui les amènent à nicher dans les falaises abruptes qui leur permettent de se laisser tomber pour pouvoir s’envoler. Le fou de Bassan reste en mer toute l’année, sauf d’avril à septembre, sa période de nidification. On dit souvent que le fou est fidèle et que les couples se forment pour la vie. Petit bémol à cette explication romantique, il semblerait que ces oiseaux soient davantage fidèles à leur nid qu’à leur partenaire. Mais tant que les deux oiseaux sont fidèles au même nid, la version romantique reste tout à fait valable !
Le nid est un endroit important pour les fous, qui d’année en année commencent par le remettre en état en y ajoutant des matériaux, ce qui le fait devenir plus haut et plus personnalisé d’année en année. C’est leur territoire, d’environ un mètre carré qu’ils défendent vigoureusement contre les nombreux voisins malgré le grégarisme des périodes de nidification. Pour le nid, les fous utilisent tous les matériaux disponibles aux alentours, principalement algues, brindilles, mousses, mais aussi plumes, déchets de poisson, carcasses d’autres oiseaux, excréments et malheureusement, toutes sortes de déchets d’origine humaine, notamment en plastique. Restes de gants, de chaussures, de sacs et morceaux de filets et de cordages qui prennent parfois les oiseaux au piège. Beaucoup trop finissent pendus ou ligotés à leur nid, incapables de s’envoler pour aller se nourrir. Triste réalité, la face sombre du côté idyllique de l’endroit.
Après les oiseaux, transition en bateau avant le retour à terre et le repas de midi au Fjarå café bar de Lerwick, voir les oiseaux se nourrir a de quoi ouvrir l’appétit, il fait beau, la terrasse est accueillante, parfait pour profiter d’un fish & chips au soleil.
Un peu plus loin, le Mareel cinema donne une idée de la vie culturelle des îles. Musique, cinéma, centre de création, salles de répétitions, accueil du public et en particulier des enfants, juste à côté du centre des archives et du musée. Une belle reconversion des anciens docks, garder l’espace et la vue, mais changer de perspective, laisser les gens rêver, inventer, s’évader, proposer autre chose sur ces îles autrefois toutes dédiées au poisson, à la mer, aux bateaux, mais aussi au pétrole, maintenant au tourisme. Une belle possibilité de faire advenir autre chose avec vue sur la baie.
Suite de la journée en balade. Retour dans la voiture pour aller faire un tour, attraper par la fenêtre, une lumière, le vol d’un oiseau, un paysage parfait avec ce qu’il faut de courbes, de couleurs, de contraste, alors juste aller voir et se laisser surprendre, peut-être par un détail, une toute petite goutte au milieu du ruisseau qui nous fera sourire, arrêter de respirer et ouvrir les yeux grands pour profiter au mieux des présents de ces moments, ces petites choses attrapées par la vitre ouverte de la voiture quand on laisse sa main jouer avec le vent, y piocher des images, des odeurs, des pollens de fleurs, des poussières de cailloux ou bien des sels marins. Aujourd’hui, Weisdale, Bousta et la baie de Saint Magnus, Scarvister, Easter Skeld. Les noms suffiraient presque à la balade, les prononcer tout haut, en faire une mélodie, un refrain, une chanson. Et puis quelques arrêts. Arrêt pour des poneys, blancs tachés de rouilles, de brun, des poils longs et un regard doux, ils profitent comme nous d’un temps bleu et presque sans vent, un temps à contredire tout ce que la météo nous donne comme statistiques pour cette partie du monde.
Et durant la balade, petite pause logistique. Inutile de vérifier les horaires d’ouverture, juste besoin de trouver une des Honesty Box qui proposent souvent tout au bord de la route, un tas de choses à vendre. Pour aujourd’hui, des œufs et un cake. Le principe est tout simple, un endroit abrité, parfois réfrigéré, des denrées disponibles et une boîte dans laquelle on dépose l’argent correspondant au prix de ce qu’on vient de prendre. Pas besoin de quelqu’un présent en permanence, pas d’horaires d’ouverture, client comme commerçant, tout le monde est gagnant tant que chacun respecte le contrat implicite basé sur l’honnêteté. De quoi pouvoir continuer tranquillement la balade jusqu’au coucher du soleil, les courses sont faites. À côté de la Honesty Box de Sand, les ruines de la chapelle Sainte Mary et son cimetière avec des pierres tombales et des croix recouvertes de lichen qui leur donne une couleur blanche, un aspect irréel, un peu fantomatique. Partout autour, des collines couvertes par endroits de pieds d’iris qui ne sont pas encore en fleurs, mais qui laissent imaginer les tapis colorés qu’ils formeront d’ici quelques semaines.
Sur la route en direction de Bixter, de nombreux lochs de chaque côté qui se transforment, changent de couleur et d’aspect avec le jour qui tombe et la lumière plus chaude qui se pose à leurs surfaces, les ombres des moutons s’allongent, ils se promènent, tranquilles, en quasi-liberté pour peu qu’ils restent du bon côté de la clôture ou du muret, tandis que, pour les humains et les véhicules, le passage reste libre grâce à l’astucieux système des cattle grids : un fossé profond recouvert par une grille aux barreaux ronds suffisamment espacés pour que des sabots ne trouvent aucun appui tandis que pour tous ceux qui ont les pieds ou les roues suffisamment grands, ça ne pose aucun problème. Vers Twatt, les pierres des maisons en ruines prennent une teinte dorée qui contraste avec le vert printanier des jeunes pousses d’herbe et donne à l’ensemble un air mélancolique, l’envie de s’arrêter et de voir vivre là des familles, un bricoleur occupé à tailler un nouveau manche pour sa pioche, une chaise avec une vieille dame et son tricot qui trouve à l’extérieur une lumière bien meilleure que dans la pièce qui sert de cuisine et de séjour avec une seule petite fenêtre au milieu du lourd mur de pierres, un gamin qui empile des cailloux pour en faire une tour qui irait jusqu’au ciel, une lectrice perdue dans son bouquin qui serait assise là pour ceux qui la regardent, mais elle, loin dans un autre monde, le monde de son roman. Un peu plus loin, les huitriers pie tiennent compagnie aux moutons au bord de l’eau, la lumière disparait doucement pour laisser la place au plus sombre et bientôt à la nuit. Doucement se faire à l’idée qu’il est l’heure de rentrer, de préparer le repas et d’aller, sous couvert de sommeil, profiter en souvenirs de tout ce qu’on a vu durant cette journée.
L’albatros
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.
À peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d’eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid ! L’un agace son bec avec un brûle-gueule, L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !
Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l’archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors
Pas de pluie ou à peine, pas de neige, pas vraiment, une semaine plutôt sèche, sans précipitation qu’il ait fallu noter. Sans précipitation dans aucun des deux sens principaux de ce mot, sans eau qui tombe du ciel, sous quelque forme que ce soit, sans choses trop rapides, sans vitesse excessive même si on commence à bien sentir partout que la prochaine étape ce sera le printemps et toutes ses explosions. Alors en attendant, regarder la neige fondre ou bien se transformer, les cristaux devenir grains de sable, de gros sel, de gravier, un peu comme glace pilée, mais en plus régulier. Avec la neige qui fond, partout l’humidité, même sans pluie et sans neige, l’eau tranquillement présente pour toutes les racines qui n’attendent que ça, une eau à volonté, sans précipitation. Alors en attendant, en profiter encore tant que les feuilles sont absentes pour bien voir les oiseaux qui slaloment dans les branches, fréquentent encore souvent la mangeoire qu’on laisse un peu plus longtemps vide maintenant que le sol, ses graines et toutes ses ressources s’offrent à eux de nouveau. Regarder les oiseaux même si parfois des scènes peuvent paraître cruelles, comme voir cet épervier ou peut-être ce faucon poursuivre un merle qui fuit, nous faire craindre pour la vie de ce bel oiseau noir avec son bec jaune quand l’autre partie de nous se réjouit aussi que l’épervier, le faucon, l’oiseau aux si belles ailes, fuselées et soulignées de fines raies bicolores, puisse aussi se nourrir. Vie et mort emmêlées quand on regarde en même temps, et proie et prédateur. Alors en attendant de savoir démêler toutes nos contradictions au sujet de la vie, prendre un peu de hauteur en regardant vers le haut, les étoiles et la lune. La lune qui était pleine au début de cette semaine, et continue encore à éclairer la nuit d’autant plus quand le sol, encore couvert de neige, reflète la lumière qu’elle reflète du soleil. Jeu de double miroir qui se joue encore mieux quand les nuages, eux, ne sont pas de la partie. Alors la nuit est claire, les branches nues des arbres en fines ombres chinoises au bas de cette image, les étoiles au-dessus et au petit matin, pour bien se souvenir de la clarté de la nuit, encore un peu de blanc déposé sur le sol, gelée blanche comme une preuve du passage par ici de ce marchand de sable qui passait toutes les nuits quand on était enfant et qu’on oublie trop vite. Alors en attendant, épier et surveiller, pour ne rien laisser filer de la magie du printemps, se fier à celle des plantes qui savent la saison depuis le fond de la terre et s’ébahir encore ou s’ébahir déjà devant les jeunes pousses des jonquilles à venir. Entre déjà et enfin, contradiction toujours de nous, seulement humains, impatients et frivoles quand on sait pourtant bien que jusqu’au mois d’avril, peut-être jusqu’en mai, il risque de neiger, de geler, de tuer toutes les optimistes qui ont cru bon trop tôt de faire fleurir leurs fleurs et d’ouvrir leurs bourgeons
Journal hebdomadaire de la nature autour, promenade, branche dessus, branche dessous, avec le grand dehors
Un peu de neige sur la neige, un peu de beau qui fait fondre et qui ferait presque chaud, un peu de pluie aussi, et qui fait fondre aussi, et puis quelques nuages qui vont jusqu’au brouillard, jusqu’à venir s’installer juste devant les fenêtres, jusqu’à masquer la vue, les montagnes et les arbres. La visibilité qui s’abaissera aussi sous la pluie, sous la neige, on a devant les yeux de l’eau sous toutes ses formes, gouttes plus ou moins grosses, flocons plus ou moins larges, dodus ou bien tout fins. Leur densité aussi influence nos regards, leur suggère de faire la mise au point plus près pour ne pas s’épuiser à essayer vainement de regarder au loin. Et puis le loin revient. Dessous le bleu du ciel, du blanc renouvelé, plus blanc que celui d’avant déjà un peu usé, râpé, raboté dans son blanc par les poussières qui volent, qui se déplacent dans le vent, descendent des nuages en passant par la pluie. Parfois des taches plus sombres quand la fonte a frappé faisant dans l’ancienne couche comme un coup dans un mur qu’on aurait fraichement peint. Comme un nouveau décor. Au début de la neige, les branches aussi sont blanches, les sapins recouverts jouent les jeunes premiers sur les cartes postales format panoramique. Et puis vite la neige déposée sur les branches, fond ou tombe en paquets qui laissent en trace en onde sur la neige du dessous comme une photo de goutte d’eau qui tomberait, pour se figer dans toutes ses vaguelettes, dans l’eau juste en dessous. Une histoire de formes, de formes qui aident à voir sans l’aide des couleurs. Pas d’aide des couleurs les nuits de pleine lune, mais une aide de la neige dont on peut presque dire qu’elle éclaire le sol quand elle se contente juste de garder la lumière, de nous la refléter pour nous aider à voir et à nous déplacer, même si l’image créée ressemble moins à ce que l’on voit là d’habitude qu’aux images inversées, celles du film négatif d’une photo argentique du temps du noir et blanc. On est encore janvier mais l’humain impatient pressentirait déjà les signes dans les jours de ce qu’il voudrait voir, de la saison prochaine. Les journées qui rallongent maintenant visiblement par rapport à nos vies si bizarrement bloquées sur des rythmes qui oublient que l’on est aussi bêtes, comme les autres animaux qui eux hibernent, migrent ou s’adaptent, ne cherchent pas à lutter contre la durée des nuits. Alors on note en haut des listes de bonnes nouvelles, les premières primevères, les fleurs des noisetiers et les premiers brins d’herbe qui nous rappellent que le vert se fait parfois plus tendre, pas toujours aussi dur, piquant et monacal que le vert des feuilles de houx. D’autres en attendant que les bourgeons qui se pomponnent confirment leurs promesses en ouvrant grandes leurs portes aux fragiles feuilles futures, profitent encore un peu du malheur des sapins, du gel qui fait gonfler et qui écarte les fibres des arbres déjà morts, des troncs si savoureux et faciles à creuser pour les pics de plus haut, ceux qu’on rencontre parfois en allant vérifier que le petit lac du haut est encore tout gelé. Pour les autres oiseaux, notamment les mésanges, pinsons, et chardonnerets, la mangeoire est encore un endroit essentiel, pour eux autant que pour nous qui les voyons venir, se poser un instant et repartir plus loin, un peu comme une idée qu’on essaye d’attraper pour le projet d’écrire