Remarques, notes, petits textes épinglés sur les réseaux sociaux et puis repris ici, mois par mois, en souvenirs de ce qu'était le jour, ce jour-là
Archives de catégorie : Publications
Mai 2025
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Avril 2025
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Mars 2025
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Février 2025
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Dans la lune
Texte publié en août 2026 dans la revue les villes en voix, les veillées, en très bonne compagnie

C’est l’été. Il fait chaud, trop chaud, bien trop chaud. Quand on rencontre les gens on parle de canicule, quand on regarde les journaux, on voit la canicule, quand on écrit des lettres, on écrit canicule. Alors le soir on lit, au frais sur le balcon, on lit même dans le noir quand on lit sur écran, lettres pâles sur fond gris pour que le clair de l’écran ne vienne pas chasser le sombre du dehors. La nuit arrive doucement avec la fin du jour, elle cache le jaune des herbes déjà sèches, le rouille des feuilles flétries alors qu’elles viennent tout juste de se déplier. Le sombre du jour qui se couche va gommer les couleurs, d’abord les faire pâlir puis les faire basculer dans le monde des souvenirs. De même pour la forêt, qui perd sa profondeur, les formes des arbres ne sont plus que des découpes de papier, des ombres sans épaisseur qui créent des silhouettes sur le plus clair du ciel. Et entre deux sapins, une clarté apparaît, une clarté qui se hausse jusqu’à l’éblouissement, jusqu’au blanc qui nous fait détourner le regard. Alors on ne lit plus, l’écran s’éteint tout seul et la lune se lève. D’abord juste une lueur, comme une ville éclairée de trop de lampadaires, puis tel un béret blanc au sommet de la montagne, qui grossit, s’arrondit, jusqu’à s’en détacher et monter comme une goutte qui sortirait de l’eau. La lune est là, la lune luit, on ne pense plus à lire autre chose que la nuit.
Le petit carnet noir
Texte publié en janvier 2026 dans la revue les villes en voix, les amulettes, en très bonne compagnie

Vivre sans lui n’est pas envisageable. Il n’a aucun pouvoir, aucune magie. Mais quand même. S’il faut parler de A, alors il est A6, environ. Il passe sans problème dans les poches de pantalon, poches de veste, poches de sac, poches de pull à capuche, toutes les poches. Noir, couverture souple et d’une matière qui n’absorbe pas trop l’eau et peu sensible aux taches. Pour l’empêcher de s’ouvrir, un élastique retient ses pages et pour avoir toujours un crayon sous la main, il a sur le côté un bricolage maison, une sorte d’étui construit en ruban adhésif, noir sur celui-là pour que les couleurs soient assorties. Il est bientôt fini, lui restent quelques pages blanches, les autres sont écrites. Une sorte de journal, pas journal de ce que je vis, journal de ce que je vois, le décor sans le sujet, dehors autour de moi, le temps qu’il fait, les arbres, les animaux et les plantes, surtout les plantes. Parfois des réflexions, mais des réflexions sur ce dehors autour de moi. Parfois j’écris beaucoup sur ses pages, toujours en commençant par la date, année, mois, jour en chiffres et jour en lettres. Pour rappel. Parfois j’écris très peu, jusqu’à une semaine sans. Mais pas moyen de faire sans, sans sa présence, sans son poids dans ma poche, sans ses pages qui défilent sous mon pouce et puisqu’on est en automne, sans les feuilles glissées entre ses feuilles. L’égarer, le perdre de vue ou de toucher devient tout de suite un drame, en changer quand il n’a plus de pages blanches, un événement majeur. Il m’est indispensable, il me ramène toujours, quand l’égarement me prend, à l’essentiel d’écrire. L’eau, l’air, le petit carnet noir. Vivre sans lui n’est pas envisageable.
Arbre
Texte publié en juin 2025 dans la revue les villes en voix, l'œil du cyclone, en très bonne compagnie

Tout tourne autour de lui et il reste immobile. Il est l’œil du cyclone qui se lève le matin et se calme la nuit. Autour de lui le soleil, de l’est jusqu’à l’ouest, les promeneurs, ceux qui courent, les enfants en vélo, autour le bruit des chaises que l’on traîne pour être loin ou être juste à côté pour se parler plus bas, tout au creux de l’oreille, chants des oiseaux parfois, les cris et les appels, mots plus sereins aussi, ou bien remplis de fiel et de ressentiment, des phrases prises au hasard dans une conversation, ou la pluie sur les feuilles, ou le calme de la nuit.
C’est la nuit qu’il respire, cajolé par le sombre, bercé par le silence d’une solitude sereine, la nuit qu’il se rend compte qu’ils sont toute une rangée, tous des yeux du cyclone, tous avec le même âge, avec la même coiffure, avec les mêmes chaussures trop petites et trop serrées. Il est l’œil du cyclone comme tous les autres arbres, là, à côté de lui. Tout tourne autour de lui comme tout tourne autour d’eux sans vraiment se rendre compte que c’est lui le pilier qui soutient tout ce qui tourne, qu’il est l’œil du cyclone.
Chelsea Hotel
Paru, avec plein d'autres (à lire, à voir, à écouter), dans la revue "Les villes en voix", mai 2024.
Les villes en voix

Tu ne sais plus très bien, si tu marches, si tu danses. Tu touches à peine le sol, tu l’effleures, le caresses. Tes pieds sont des doigts, ils suivent la musique, ils marquent aussi les mots, la musique des mots. Un pas à chaque rime. I remember you well / in the Chelsea Hotel /. C’est la musique qui déplace tes pieds, tu adaptes ta marche aux descentes et aux montées en allongeant le pas, mais sans toucher au rythme, pour le rythme tu n’as plus le contrôle, la musique bouge tes jambes pour toi. C’est ça, tu marches dans tes oreilles, la mesure, en cadence, déclamée par tes pieds. Cette chanson ne te quitte pas, le timbre de la voix de Leonard Cohen, si grave sur sa fin, si lourde d’un tas de choses, y compris de beauté, cette voix habite ta tête depuis hier, depuis que tu es passée devant ce bâtiment, devant le Chelsea Hotel. La façade est immense. Pas immense à l’échelle de la ville, puisque tu es à New York, mais immense à l’échelle de la brique, du nombre infini de briques rouges qu’il fallût assembler pour construire l’édifice. Immense par le nombre de ses fenêtres pareilles, par les volutes forgées, noires, qui habillent les balcons, motifs qui se répètent, se répètent et se répètent, comme un refrain de chanson. Immense par la symétrie stricte de ce géant glorieux, l’asymétrie espiègle d’une plante en pot ici et d’une cheminée là, plus haute que sa voisine, et par le nez si haut qui partage strictement deux rangées d’yeux de verre, parfois voilés de stores. Immense aussi, bien sûr, par tout ce que tu sais, tout ce que tu as lu. L’année de construction ce 1883, qui en fait un ancêtre, un sage auréolé de son presque siècle et demi comme d’avoir vu changer les centaines et les mille dans la date du jour et d’avoir même été, au jour de sa naissance, le plus haut de la ville avec ses douze étages. Mais immense surtout par ses bras du début, construits pour accueillir, pour loger bien au chaud et pour faire une place à ceux qui rêvent plus grand que leurs revenus trop faibles, les chanteuses, les poètes, les épris de musique et puis les écrivains ou ceux du cinéma, ils avaient là leur place dans le vieux et le sale, les odeurs de poussière, le moite de la ville, le trop chaud de l’été et les câbles électriques à peine dissimulés en face de l’ascenseur, mais ils avaient une place. Maintenant c’est fini, plus d’artistes débutants, fauchés au bout du mois. Travaux, échafaudages, et nouvelle direction. Pour venir dormir là il faut être établi, avoir pignon sur rue, si possible une grande rue. Il reste l’emballage, plus rien à l’intérieur, plus de Janis Joplin, de Leonard Cohen. Mais restent la chanson et les mots du poète. Alors tu comprends mieux, entre deux pas de danse, que les choses ont changé et que l’immeuble, comme eux, et comme tous les autres qui ont fait de ces briques quelque chose d’immense, ont tous fini, maintenant, par tourner le dos au monde
Dans la montée
Paru, avec plein d'autres, dans la revue "Les villes en voix", janvier 2024. Les villes en voix

Dans la montée, le corps reprend le dessus. Il s’échauffe, il s’essouffle, il renâcle, les jambes ronchonnent, se plaignent et se traînent, on crache nos poumons avec l’air qu’ils réchauffent. Dans la montée, on se recentre sur soi, sur le dedans de soi, sur la machine qui freine quand on aimerait tant se mettre à virevolter. Dans la montée, les yeux se rapprochent du sol, des racines et des feuilles, des pierres et des rochers. On ne voit plus qu’à peine un demi-mètre plus loin que le bout de ses pieds.
Mais quand on est en haut, une fois sur le plateau, là on voit bien plus loin, bien plus loin et bien mieux que quand on est en bas. La ville semble si petite qu’on revoit les jouets que l’on avait enfant, les châteaux justes construits en empilant des cubes et les autos volantes qu’on déplace d’une main sale aux doigts courts et potelés et qui glissent sur le pont au-dessus de la rivière faite de papier doré. Alors le coin des lèvres se relève tout seul d’un sourire attendri, et tout reprend sa place quand on constate que l’arbre, même tout nu en hiver, reste en toute majesté, le gardien de nos mondes